Le Siècle vert

«Un autre monde est en train de naître devant nos yeux. Un autre esprit, dans nos façons de penser, d’espérer et d’avoir peur. L’angoisse écologique qui donne sa couleur au siècle nouveau n’annonce rien moins, pour notre civilisation, qu’un changement d’englobant. Ce fut l’Histoire, ce sera la Nature. De quoi prendre le vert au sérieux.»
Régis Debray.

Gallimard (Feuilleter le livre)


Le philosophe est l’invité d’Eric Delvaux à l’occasion de la parution de son essai « Le Siècle Vert » (Gallimard).


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Régis Debray : “Il y a de la sauvagerie dans l’air” (La Vie)

Quand l’écologie se fait religion, quand l’humour devient suspect, et quand le passé est enfermé dans un musée, Debray se fâche. Rencontre avec l’un des derniers intellectuels en liberté.

L’écologie n’est pas seulement affaire d’écologie. Votre pamphlet, le Siècle vert, annonce carrément « un changement de civilisation ». Allons bon !

Jusqu’ici, la Nature était connotée négativement, à commencer par la Genèse. Il fallait s’en arracher. Le passage de la Nature à l’Histoire est même la marque de la civilisation occidentale. Or, tout d’un coup, nous quittons l’Histoire, à moins que ce soit elle qui nous quitte. Nous oublions le temps. Nous rentrons dans l’espace. Et nous revoilà dans la nature ! On revient vers le druide et le chamane. Comme si nous étions recrus d’épreuves, fatigués par l’Histoire, nous nous trouvons un nouvel identifiant, un nouvel englobant. Le néopaganisme écologique est une déshistorisation et une déchristianisation. D’autant plus que le christianisme, c’est l’Histoire, c’est une incarnation dans le temps. En tant que philosophe de l’Histoire, ce point de basculement, cette inversion m’intéresse. J’y vois un symptôme.

Mais est-ce un progrès ?

Je n’en suis pas sûr. Idéaliser, voire mythifier, la nature ne me semble pas prometteur. Certes, on est tous d’accord pour dire qu’il faut limiter les gaz à effet de serre ou utiliser l’eau avec parcimonie quand on se brosse les dents. Mais le culte du vert n’est pas forcément blanc-bleu. Sans insister sur le fait que, parmi les premières lois du nazisme, il y a celles qui visent à protéger les animaux, quand on regarde l’histoire des idées politiques, le retour à la nature doit inciter à la réflexion. Si vous regardez les documentaires animaliers, vous verrez que dans la savane ou la jungle ne règnent pas la liberté, l’égalité et la fraternité. Le grand éloge de la forêt, de la vie au plein air peut aussi être celui de la force. Que devient l’homme dans tout ça ?

L’écologie, écrivez-vous, est notre nouvelle religion.

Une religiosité, plutôt.

Quelle est la différence ?

Une religion est instituée. Elle suppose un texte sacré, un clergé, une hiérarchie, un calendrier, une organisation du temps et de l’espace. Une religion, c’est la création d’une géographie, avec des pèlerinages et des lieux saints. Nous n’en sommes pas là. En tout cas, si le retour à la nature est d’ordre religieux, c’est sans révélation. En cela, c’est une religion séculière. La religion profane de notre temps. Elle a un caractère d’universalité. Elle a les jeunes pour elle, et toutes les religions séculières commencent par la jeunesse, comme ce fut le cas avec le communisme. C’est une orthodoxie sans doctrine, ce qui est un avantage, mais elle a ses schismatiques, ses hérétiques et ses mécréants. Enfin, elle a une base scientifique, comme avant elle le positivisme et le marxisme. Simplement, on a changé de science. Les sciences de la Terre et de la vie ont remplacé la physique de Newton.

Dissipons un possible malentendu. Rassurez-nous : vous n’êtes pas climatosceptique ?

Mais pas du tout ! Je pense que le danger est réel et je ne nie évidemment pas le dérèglement climatique. L’alarme est justifiée. Mais on ne peut pas en faire une terreur. Et on ne devrait pas en faire une religion.

(…)


Régis Debray : «On n’avait pas pensé qu’un jour il faudrait s’incliner devant les arbres » (Libération)

Dans «le Siècle vert», essai à l’ironie cinglante, le philosophe salue la mobilisation contre le dérèglement climatique mais craint une nouvelle «idolâtrie» de la nature au détriment de la raison. Face à cette «sacralité», il préfère trouver un équilibre, entre «l’Internationale» et «l’Ode à la salade».

Homme qui a connu les révolutions et ses héros, le philosophe Régis Debray voit dans la montée du sentiment écolo un nouveau paradigme de la pensée, tournant la page du «siècle rouge» auquel il était tant attaché. Mal à l’aise face à ce mouvement, au sein duquel le crédit donné aux jeunes l’agace, l’ancien compagnon de Che Guevara craint un dérapage vers les extrêmes et l’autoritarisme au nom de la vénération de la nature et de la pureté. Aurait-on oublié, au profit des petits oiseaux et des abeilles, la lutte des classes, la révolution et l’histoire, leitmotiv de ceux qui dénoncent la déliquescence morale et politique de la société, sa déculturation ambiante ? Lui ne veut pas s’incliner devant les arbres. Il le dit, avec une ironie féroce, dans le court essai le Siècle vert, publié dans la collection «Tracts» de Gallimard.


Régis Debray: «Le nouvel ordre moral veut construire un monde pasteurisé» (Le Figaro)

GRAND ENTRETIEN – À travers Le Siècle vert, court essai incisif qui paraît dans la collection «Tracts» de Gallimard, l’écrivain poursuit sa réflexion sur la grande mutation occidentale. Il voit dans la montée en puissance des préoccupations écologiques l’émergence d’un nouveau monde féminisé et aseptisé, mais peut-être paradoxalement moins civilisé.

Vous comparez les préoccupations écologiques de l’époque à une «Internationale de l’angoisse». N’y a-t-il pas de bonnes raisons de sonner le tocsin à l’heure où les scientifiques prédisent une planète inhabitable?

Une «Internationale» informelle, décentralisée, mais omniprésente comme un fond de l’air universel. Et c’est bien normal: le problème est planétaire, l’angoisse l’est aussi, avivée par la transmission virale et immédiate des désastres. Et elle a des raisons dont le déni serait obscène: les prévisions du Giec, et les symptômes présents. Les raisons sont là, irréfutables.

L’homme est-il en train de payer le coût de son hubris?

Nous payons le coût de la société industrielle et sans doute de la modernité elle-même. On pense à Descartes, et à son fameux devenir «comme maître et possesseur de la nature». Pour moi, l’hubris commence plus tôt, au XIVe siècle, quand, contrairement aux Grecs qui contemplaient de loin le mont Olympe sans penser à monter dessus, Pétrarque décide d’escalader le mont Ventoux. Il inaugure la modernité, qui va culminer au cap Canaveral. Nous découvrons d’un coup, car on ne parlait pratiquement pas du climat, il y a cinquante ans, notre dépendance envers une nature fragile, dont on se croyait indépendant. C’est la naissance de l’homme précaire, qui a perdu son assurance-vie: le Progrès.

Vous voyez dans le «siècle vert», le symptôme d’un changement de civilisation, presque un basculement anthropologique. En quoi la montée en puissance des questions écologiques s’inscrit-elle dans la mise en place d’un «ordre moral aseptisé» beaucoup plus vaste?

L’homme était un être historique jusqu’à aujourd’hui, qui accomplissait son salut dans le temps, avec des ancêtres, une mémoire et une promesse. C’est dans l’espace qu’il se situe à présent. L’ubiquité a pris le dessus sur la continuité. Nous calculions par siècles, par millénaires et nous voyons maintenant une échelle de temps qui n’est plus celle de l’histoire humaine, mais de la géologie ou du cosmos. Le passage de l’englobant historique, qui nous a dirigés notamment au XIXe siècle, jusqu’à l’englobant nature est pour le moins une césure. Croyants ou pas, nous étions chrétiens parce que Dieu s’étant incarné pour la première fois dans l’histoire des civilisations, l’événement prenait sens, l’essentiel se jouait dans le temps, et la lecture du journal était la prière du matin, comme disait Hegel. Nous sommes passés d’un devoir d’accomplissement à un devoir de sauvegarde.

L’ordre moral? Toutes les époques en ont un, et c’est tant mieux. Le nôtre veut construire un monde pasteurisé, sans risque, tout en positif, où on ne veut plus voir le sang couler, le taureau dans l’arène, ni le cercueil dans la rue. La vie sans la cruauté de la vie. Plus de contact avec le Mal. Restons propres.

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