L’agent triple : l’affaire Humam al-Balawi

Dans cette vidéo, Beryl 614 raconte l’histoire de Humam al Balawi, ce médecin jordanien devenu source des services jordaniens puis de la CIA qui était censé infiltrer al Qaida. Il s’est finalement retourné contre ses officiers traitants et s’est fait exploser, le 30 décembre 2009, dans une base militaire avancée (Camp Chapman), en Afghanistan, à Khost.

-> Attentat de la base de Chapman (Wikipedia)


Al-Balawi, le mauvais génie de la CIA en Afghanistan (Libération)

Le kamikaze, qui a décimé la cellule de l’Agence près de Khost, était l’un des plus précieux informateurs des services américain et jordanien.

Les agents doubles ne sont plus l’apanage de la CIA et des autres grands services de renseignements. Al-Qaeda vient à son tour d’entrer dans ce club très fermé en infligeant à la centrale américaine un revers majeur en Afghanistan, tuant sept de ses hommes, dont plusieurs officiers, lors d’un attentat-suicide perpétré par un Jordanien qu’elle considérait comme l’un de ses éléments les plus prometteurs. L’agent double, Humam Khalil Abou-Mulal al-Balawi, avait obtenu la confiance totale de l’équipe de la CIA basée à Khost (dans l’est de l’Afghanistan), ce qui lui a permis de dissimuler une ceinture d’explosifs qu’il a fait sauter le 30 décembre (Libération des 2 et 3 janvier). Non seulement Al-Balawi avait réussi à tromper l’agence américaine mais aussi les services de renseignement de son propre pays qui l’avaient recruté et n’ont à aucun moment suspecté qu’il travaillait pour l’organisation d’Oussama ben Laden. Le huitième agent tué dans l’attentat était d’ailleurs son officier traitant jordanien, identifié comme le capitaine Chérif Ali bin Zeid, qui, selon sa famille, se trouvait alors «en mission en Afghanistan depuis vingt jours».

«Retourné»

Le fiasco américain est donc aussi un fiasco des services secrets jordaniens, pourtant considérés comme les meilleurs du monde arabe. Au départ, Al-Balawi, connu aussi sous le nom de Abou Doujana al-Kharassani, avait été arrêté pour ses liens avec Al-Qaeda. Comme dans les histoires d’espionnage classiques, il avait ensuite été «retourné» en prison par les policiers jordaniens pour qu’il infiltre cette organisation. Pendant des mois, il avait fourni des informations sur des militants de second rang d’Al-Qaeda afin de gagner la confiance des services jordaniens. «La Jordanie a bénéficié depuis un an d’informations antiterroristes cruciales d’Al-Balawi qu’elle a partagées avec les services avec lesquels nous collaborons dans la lutte antiterroriste», affirmait hier à l’AFP un haut responsable jordanien sous couvert d’anonymat, reconnaissant ainsi que le kamikaze était bien l’un de leurs plus précieux agents. Même sentiment des responsables du renseignement américain, cités par le New York Times, qui ont assuré que le Jordanien était leur meilleure source d’informations sur Al-Qaeda depuis des années. Terrible ironie qui a échappé à la CIA : pour bâtir sa réputation d’islamiste radical convaincu, Al-Balawi se lançait, sous son autre identité, dans des diatribes antiaméricaines d’une extrême violence sur les sites jihadistes avec l’accord de ses supérieurs, qui n’ont jamais compris qu’il exprimait alors ses sentiments les plus profonds.

Jordanien d’origine palestinienne, né au Koweït, Al-Balawi avait fait des études en Turquie où il a épousé une Turque. Il a ensuite vécu en Jordanie et travaillé dans un hôpital du camp de réfugiés palestiniens d’Al-Roussaifah, près de Zarka (nord-est d’Amman), la ville natale d’Abou Moussab al-Zarqaoui, le défunt chef d’Al-Qaeda en Irak, tué par l’armée américaine. Après l’avoir arrêté puis «retourné», les Jordaniens ont proposé ses services à la CIA pour infiltrer les talibans et les jihadistes arabes qui se battent à leurs côtés, d’où sa présence sur la base américaine de Khost. Selon des responsables anonymes cités par le New York Times, les services américains croyaient que le futur kamikaze détenait des informations sur les plus hauts responsables d’Al-Qaeda, y compris Ayman al-Zawahiri, le numéro 2 du réseau.

Tête à prix

Hier, des officiers de renseignements américains ont indiqué, confirmant ce qu’avait écrit la semaine dernière Libération, que le réseau du religieux et chef tribal afghan Jalaluddin Haqqani serait impliqué dans l’opération montée par le Jordanien contre la CIA. Ancien allié privilégié de la centrale – elle l’avait comblé d’armes et de dollars du temps de l’invasion de l’Afghanistan -, le guerrier pachtoune, proche idéologiquement de Ben Laden qu’il connaît personnellement, a rallié les talibans en 1995. Il est plus tard devenu, avec le mollah Omar, l’un des chefs afghans les plus traqués par les services américains. A maintes reprises, ceux-ci, qui ont mis sa tête à prix, ont essayé de l’assassiner, notamment via des missiles tirés par des drones – en 2009, sur 51 frappes américaines, la majorité a visé le territoire contrôlé par Haqqani. Hier encore, ils ont bombardé à deux reprises un fort à Sanzali, à 30 km à l’ouest de Miranshah, la principale ville du district de la zone tribale pakistanaise, où se trouve la madrasa (école religieuse) du chef pachtoune et le QG de son réseau. Selon un bilan pakistanais, onze rebelles ont été tués.

Depuis les années 80, le réseau Haqqani, très bien implanté précisément dans la région de Khost, accueille des jihadistes arabes dans ses repaires, ce qui rendait, dès lors, légitime la présence du kamikaze jordanien sur la base américaine depuis laquelle la CIA opère pour collecter des informations. La sophistication de l’opération, sa liaison avec un jihadiste infiltré arabe, le fait que la famille d’Al-Balawi ait été informée de sa mort par un coup de téléphone provenant d’Afghanistan semble effectivement porter la signature de Jalaluddin Haqqani.

Dans un document au vitriol, publié lundi, le général Michael Flynn, chef du renseignement militaire en Afghanistan, a estimé que «malgré huit ans de guerre en Afghanistan, la communauté américaine du renseignement n’a qu’une utilité marginale pour la stratégie globale». Aussi, a-t-il appelé à réformer radicalement «un appareil de renseignement toujours incapable de trouver des réponses à des questions fondamentales sur l’environnement dans lequel nous évoluons et sur les gens que nous essayons de protéger et de convaincre» de collaborer : les Afghans. Il s’en est pris aussi aux analystes de l’agence : «Le problème est qu’ils […] n’obtiennent pas du terrain les informations dont ils ont besoin pour se nourrir, à tel point que plusieurs estiment que leur travail revient plus à dire la bonne aventure qu’à mener des enquêtes sérieuses.»

Jean-Pierre Perrin


L’agent double qui a berné la CIA (Le Monde)

Dans une vidéo posthume, le Jordanien Humam Al-Balawi retrace son acte terroriste contre l’agence américaine, en Afghanistan, le 30 décembre 2009.

Il a frappé la CIA au cœur. Le médecin jordanien Humam Khalil Abou-Mulal Al-Balawi raconte, dans une vidéo enregistrée peu avant sa mort, sa saga d’agent double, qui l’a mené d’une prison d’Amman à une base de la CIA en Afghanistan, où il a tué, ceinturé d’explosifs, le 30 décembre 2009, des agents américains chargés de la traque des chefs du djihad international. La vidéo de quarante-trois minutes a été diffusée, dimanche 28 février, par As-Sahab, le média d’Al-Qaida.

« J’ai 32 ans et je travaille comme médecin en Jordanie. Mon voyage en djihad a commencé il y a quelques années, après l’invasion américaine de l’Irak… » Balawi devient admiratif des djihadistes, notamment de feu Abou Moussab Al-Zarqaoui, commandant d’Al-Qaida en Mésopotamie, originaire comme lui du village jordanien de Zarqa, dont il affirme que l’opération contre la CIA est notamment destinée à venger sa mort. A l’époque, Balawi écrit, sous le nom de « Dr Abou Dujaanah Al-Khorasani », sur des sites Internet islamistes.

Sa conversion en agent djihadiste se fait en deux temps. Il affirme avoir d’abord senti qu’il devait entrer plus activement en djihad « après avoir vu les événements de Gaza ». Ensuite, « tout a commencé lorsque la sécurité jordanienne est entrée dans ma maison ». Il est arrêté pour « possession de matériel illégal » et pour ses écrits, est emprisonné et pris en main par « Abou Zaid », officier à la division de contre-terrorisme des services de renseignement jordaniens.

« Abou Zaid était un idiot qui m’a demandé de travailler avec les services de sécurité en espionnant les moudjahidins au Waziristan (zone tribale pakistanaise) et en Afghanistan. La chose incroyable est que je souhaitais justement rejoindre la terre du djihad mais n’y étais pas parvenu, et que ce crétin débarque et me propose de m’envoyer en terre de djihad. Mon rêve se réalisait !… Cet idiot creusait sa propre tombe. Il m’a promis des sommes atteignant des millions de dollars en fonction de la cible repérée. » Balawi arrive, au frais des services jordaniens, à Peshawar, au Pakistan. « Je suis entré en contact avec les moudjahidins, poursuit-il, qui ont convoqué une choura (assemblée). » Leur objectif est d’attirer dans un piège Abou Zaid, l’officier jordanien, et de le kidnapper à Peshawar. « J’ai repris contact avec lui quatre mois plus tard et lui ai transmis des vidéos des chefs moudjahidins. Je transmettais aussi de vraies informations dont nous pensions que l’ennemi avait déjà connaissance. Avec le temps, les services de renseignement jordaniens ont été convaincus que je travaillais pour eux. »

Abou Zaid l’informe qu’il va lui faire rencontrer des agents de la CIA en Afghanistan. Selon Balawi, la réunion est destinée à lui donner du matériel permettant de transmettre les coordonnées des cibles qu’il est censé repérer. Selon la presse américaine, la CIA pensait qu’il venait livrer des informations sur Ayman Al-Zawahiri, l’adjoint d’Oussama Ben Laden. « Abou Zaid a convaincu l’équipe de la CIA chargée des attaques de drones de venir à la réunion, raconte Balawi. C’était un cadeau d’Allah. J’ai alors eu la certitude que le meilleur moyen de donner une leçon aux services jordaniens et à la CIA était de venir avec une ceinture de martyr. »

Une choura d’Al-Qaida approuve le projet d’attentat-suicide. « Nous discutions de la façon de leur infliger une défaite et un carnage avec le minimum de pertes, et nous étions d’accord que cela passait par une opération martyre. Cette offre, répète-t-il, était un cadeau d’Allah. »

Humam Al-Balawi a atteint son objectif. Le 30 décembre 2009, il est accueilli sur la base Combat Outpost Chapman à Khost, en Afghanistan, d’où l’Agence centrale de renseignement (CIA) américaine mène ses opérations contre les sanctuaires djihadistes au Pakistan. Il arrive en voiture avec l’officier de renseignement jordanien. Avant d’entrer dans la salle de réunion, il est fouillé par deux mercenaires de la société privée Blackwater, chargée de la sécurité. Les agents américains se tiennent près de là. Balawi se fait exploser, tuant neuf personnes : cinq agents de la CIA, dont la principale experte américaine d’Al-Qaida, les deux gardes de Blackwater, l’officier jordanien et son chauffeur. Au moins six autres personnes sont blessées, dont le chef adjoint de la CIA à Kaboul. Pour Al-Qaida, c’est un coup de maître.

Qari Hussein, un commandant taliban pakistanais chargé des attentats-suicides, est le premier à revendiquer l’opération. Mustafa Abou Yazid, le chef d’Al-Qaida en Afghanistan, diffuse son propre communiqué. Les services de renseignement américains soupçonnent aussi les talibans afghans de Sirajuddin Haqqani, très liés à Al-Qaida et opérant à Khost, d’avoir coordonné l’opération. Puis est diffusée, le 9 janvier, la première vidéo d’Humam Al-Balawi, où il apparaît aux côtés du chef des talibans pakistanais, Hakimullah Mehsud, et affirme qu’il veut venger la mort du créateur du mouvement taliban pakistanais, Baitullah Mehsud, tué par un drone américain.

Les Etats-Unis seraient aujourd’hui convaincus que l’opération fut organisée conjointement par Al-Qaida, qui a recruté Balawi, par les talibans pakistanais, qui l’ont accueilli et entraîné, et par les talibans afghans d’Haqqani, maîtres d’oeuvre des opérations dans la province de Khost. L’attentat confirmerait que ces djihadistes coopèrent pour les actions les plus sensibles. Les plus anciens ont vécu ensemble au Pakistan lors du djihad antisoviétique en Afghanistan, et tous se sont retrouvés dans les « zones tribales » pakistanaises après 2001.

L’agent double Balawi est ainsi devenu le héros du djihad international. L’homme a infligé à la CIA l’une des pires défaites de son histoire.

 

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