« La bioéthique ne s’oppose aujourd’hui que pour consentir demain »

Olivier Rey: «La bioéthique ne s’oppose aujourd’hui que pour consentir demain» (Le Figaro)

FIGAROVOX/ENTRETIEN – La loi bioéthique, qui autorise notamment la PMA pour les couples de femmes et les femmes célibataires, est en discussion à l’Assemblée nationale. Le philosophe et mathématicien, auteur de Leurre et malheur du transhumanisme, s’interroge sur la marche inéluctable du «progressisme», malgré les avertissements de nombreux experts sur le caractère problématique de certaines «avancées».

La législation qu’on appelle «bioéthique» est-elle devenue la chambre d’enregistrement de l’évolution de l’opinion?

Je ne vois pas les choses ainsi. Dans un entretien accordé l’année passée à Valeurs actuelles, Jean-François Delfraissy, l’actuel président du CCNE, a fait cette confidence étonnante: «Je ne sais pas ce que sont le bien et le mal.» Le dictionnaire définissant l’éthique comme la science du bien et du mal, il apparaît que Delfraissy n’est sans doute pas à sa place à la présidence d’un comité d’éthique. En réalité si, il est à sa place, si l’on prend conscience que la bioéthique n’a pas été inventée pour soumettre les biotechnologies à des principes éthiques mais pour faire en sorte que l’éthique ne vienne pas entraver le développement des biotechnologies. En clair: la bioéthique est là pour approuver ce que l’éthique tout court réprouve. On objectera que le CCNE n’avalise pas tout, loin de là. Les limites qu’il reconnaît, toutefois, ne sont que provisoires: le comité ne s’oppose à quelque chose aujourd’hui que pour y consentir demain. Comme l’a résumé Jacques Testart: «La fonction de l’éthique institutionnelle est d’habituer les gens aux développements technologiques pour les amener à désirer bientôt ce dont ils ont peur aujourd’hui. […] Le Comité d’éthique est d’abord un comité de bienveillance de l’essor technoscientifique. Certaines technologies seraient très mal acceptées aujourd’hui, mais si, dans quinze ou vingt ans, elles sont bien acceptées, ce sera en partie grâce aux comités d’éthique, qui auront dit: “Il faut développer la recherche, il faut faire attention, il faut attendre un peu, il faut un moratoire… ” Toutes sortes de propositions qui n’ont rien à voir avec un interdit et qui permettent de s’accoutumer à l’idée.» Autrement dit, l’état de l’opinion censé justifier l’évolution de la législation «bioéthique» est une opinion habilement travaillée, notamment par cet outil que sont les comités d’éthique qui doivent préparer le terrain, donner l’impression que tout est mûrement réfléchi et «strictement encadré».

L’un des arguments utilisés pour modifier les lois bioéthiques est que certaines pratiques sont autorisées dans d’autres pays et qu’inexorablement il faudra donc s’y mettre. Que vous inspire ce raisonnement?

Dans les années 1930, des eugénistes américains ont adressé une lettre à leur gouvernement pour l’alerter sur les efforts que déployaient les Allemands en matière d’eugénisme, et sur le danger que couraient les États-Unis à se laisser distancer dans ce domaine. Comme on voit, l’argument «ça se fait dans d’autres pays» peut servir à tout et n’importe quoi. Jean-François Delfraissy, dans l’entretien précédemment cité, remarquait: «En Chine, il y a une science qui avance, il y a des ruptures vis-à-vis des grands principes qui prévalent chez nous.» De là à penser que nous devrions nous-mêmes rompre avec ces principes, pour continuer à avoir «une science qui avance», il n’y a qu’un pas. Nous devrions aussi adopter le droit du travail chinois, pour avoir «une industrie qui avance», etc.

À partir du moment où nous ne vivons pas en vase clos, nous ne pouvons ignorer ce qui se fait ailleurs, et nous devons tenir compte des tensions engendrées par le décalage entre les différentes législations. Ces difficultés ne constituent cependant pas une raison suffisante pour que la législation nationale permette quelque chose au prétexte que cela se pratique quelque part. À ce compte, en ces temps où l’on cherche à faire des économies, mieux vaudrait se passer de l’Assemblée nationale et la remplacer par une simple chambre d’enregistrement des lois les plus libérales adoptées dans d’autres pays. Par ailleurs, quoi de plus bête que la perpétuelle hantise du «retard français»? Nous sommes très en retard sur ceci, nous sommes très en retard sur cela… Il y a une phrase de Sartre que j’aime bien: «Dans nos sociétés en mouvement, les retards donnent parfois de l’avance» (Les Mots).

Extraits de l’entretien

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