Le Pakistan : de l’empire des Moghols à la République islamique

Le Pakistan, «pays des Purs» en ourdou, est ne dans le sang et les larmes. Un traumatisme dont il n’a jamais guéri. Depuis la partition de l’Inde britannique en deux États indépendants en 1947, ces voisins vivent dans une défiance réciproque, malgré les tentatives d’apaisement. Et pourtant, les deux religions opposées qu’ils abritent, l’islam et l’hindouisme, surent jadis cohabiter au sein de l’Empire moghol, imprégné de la pensée perse et des cultures d’Asie centrale.

De nos jours, malgré les tensions religieuses extrêmes qui ont jalonne son histoire, le Pakistan, nation jeune a l’identité complexe, connaît une réelle ouverture et sera sans doute amené a jouer un rôle dans le destin que se choisira l’islam au cours du XXIe siècle. Sa situation géographique et culturelle en fait une passerelle entre les mondes iranien et indien. Pour autant, il reste encore prisonnier d’un héritage colonial et de traditions séculaires qui peuvent être un frein puissant sur la voie de la modernité.

Le Pakistan sera-t-il marque a jamais par la domination des militaires ? Est-il voué a la désintégration, comme certains le prédisent ?

Ardavan Amir-Aslani retrace la genèse de ce pays puissant et fragile, qui doit faire face a des défis tels que le contrôle de sa démographie, la scolarisation des filles ou des enjeux environnementaux vitaux. Né en 1965 à Téhéran, Ardavan Amir-Aslani est avocat au Barreau de Paris. Il enseigne la géopolitique du Moyen-Orient à l’École de guerre économique. Conseil d’un certain nombre d’États du Moyen-Orient, dont l’Iraq, il est l’auteur d’essais remarqués dont Arabie Saoudite. De l’influence à la décadence (L’Archipel, 2017), De la Perse à l’Iran. 3000 ans d’histoire (l’Archipel, 2018).

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Comprendre le monde. Le Pakistan, une puissance mondiale de demain encore méconnue

Ardavan Amir-Aslani est docteur en droit et avocat au barreau de Paris. Le grand public le connaît pour ses interventions médiatiques autour de la polémique sur l’héritage de la famille Hallyday, mais il est surtout le conseil de plusieurs États et groupes internationaux. Il enseigne également la géopolitique du Moyen-Orient à l’École de guerre économique. Dans son dernier ouvrage, il nous permet de découvrir ce pays méconnu, qui suscite parfois la crainte, mais qui est pourtant considéré comme une grande puissance mondiale de demain : le Pakistan.


Le Pakistan est-il condamné à la violence pour l’éternité ? (Atlantico)

Atlantico : Vous décrivez dans votre livre  Le Pakistan (éditions de l’Archipel) la situation qui s’apparente à un cercle vicieux dans lequel est enfermé le Pakistan depuis 1947 et qui empêche aujourd’hui le pays de se développer. Concrètement quelle est-elle ?

Ardavan Amir-Aslani : Pour comprendre exactement ce qui a défini la vie politique du Pakistan ces soixante-dix dernières années, il faut effectivement remonter à 1947, et même au XIXème siècle. Le Pakistan est né sur un traumatisme, la Partition des Indes, qu’il faut rappeler, car c’est un événement qui reste mal connu en France alors qu’il eut des conséquences incalculables sur la géopolitique du sous-continent indien. De plus, il explique de nombreux paramètres définissant ce « cercle vicieux » dans lequel le Pakistan est encore emprisonné.

En 1947, des Indes britanniques naissent donc l’Inde et le Pakistan. Mais si sa réalisation s’est faite en cinq mois, cette séparation de deux peuples, l’un hindou, l’autre musulman, se préparait depuis au moins 1857. Cette année-là, l’Inde connut la fameuse révolte des Cipayes, qui faillit coûter à la Grande-Bretagne la perte de sa plus précieuse colonie. Les Anglais ont considéré les musulmans indiens comme les responsables de cette mutinerie, et en représailles leur ont fait perdre leur statut privilégié au sein de la population indienne, au profit des hindous. Les musulmans, qui avaient tenu les rênes du pays pendant les trois siècles de règne des Moghols, perdirent grandement en influence en à peine dix ans. De surcroit, ils étaient numériquement toujours restés minoritaires, à peine 20% de la population indienne, majoritairement hindoue.

C’est cette perte d’influence et cette fragilité intrinsèque qui motiva une partie de l’élite musulmane indienne à imaginer la création d’un Etat où les musulmans pourraient vivre sans menace pour leur culture ou leur religion. Durant près d’un siècle, de 1857 à 1947, les nationalismes hindou comme musulman se sont renforcés, mais leurs buts n’étaient pas nécessairement les mêmes in fine… Les émeutes et massacres entre les deux communautés ont pu s’intensifier également, ce qui amena certains à penser que celles-ci n’étaient plus faites pour vivre ensemble. C’est notamment pour ces raisons que Mohammed Ali Jinnah, le père fondateur de l’Etat pakistanais, milita dès la fin des années 1930 pour une solution séparatiste.

C’est ainsi que plusieurs « péchés originels » ont marqué l’Etat pakistanais dès sa naissance,: un Etat qui n’a été fondé que pour satisfaire les ambitions d’une élite, une religion instrumentalisée à des fins politiques, et un sentiment de vulnérabilité et de méfiance maladive envers l’Inde, qui rend le dialogue et les tentatives de rapprochement difficiles.

L’équation, pour l’instant insoluble, dans laquelle se trouve le Pakistan, pourrait se définir ainsi : parce que le Pakistan craint l’Inde, les militaires détiennent un pouvoir hégémonique, qui entretient le pays dans une paranoïa et une obsession sécuritaire délétères. Cette obsession tend en outre à renforcer l’islam comme socle de l’identité pakistanaise par opposition à la nature hindouiste de l’Inde. Enfin, pour toutes ces raisons, l’apaisement, tant sur le plan intérieur avec des institutions démocratiques stables et efficaces, qu’extérieur avec une réconciliation avec l’Inde, est impossible à atteindre.

Quelles solutions s’offrent alors au Pakistan pour sortir de ce cercle vicieux ?

La situation est complexe, car il faudrait littéralement changer de paradigme. Tant que les militaires concentrent la moitié des dépenses budgétaires et répondent au souci de sécurité, les secteurs prioritaires comme la santé, l’éducation, l’environnement sont délaissés ou se dégradent. L’exaspération identitaire et l’instrumentalisation de l’islam favorise un climat de violence qui décourage les investissements extérieurs et les tentatives de développement du pays. L’islam politique, lorsqu’il est utilisé par les dirigeants pakistanais eux-mêmes, permet de placer la religion au cœur du débat public, au détriment de tout autre considération, et permet au religieux de grignoter du terrain sur les libertés individuelles. Cela détourne aussi l’attention d’une population pauvre et majoritairement écartée des décisions politiques, mais qui en conçoit quand même une réelle frustration. Frustration que l’extrémisme religieux peut malheureusement réussir à combler…

Pour inverser la tendance, face aux enjeux d’une extrême gravité voire vitaux que le Pakistan va devoir affronter dans les trente prochaines années – démographie en explosion, défis environnementaux – on peut espérer soit que l’administration et l’armée, seuls garants de la stabilité du pays, prennent conscience de l’urgence, abandonnent une politique du tout-sécuritaire et se saisissent de ces sujets, ce qui encouragerait notamment l’aide internationale. Ou qu’un mouvement de la société civile permette enfin au peuple pakistanais, et non plus à une élite civile ou militaire, souvent corrompue, de décider de sa destinée. Il faudrait aussi que le Pakistan prenne conscience que son identité est suffisamment forte pour qu’il s’autorise à sortir de l’état de peur permanente.

Est-ce pour autant réalisable au vu des tensions qui secouent aujourd’hui la région, qui alimentent d’une certaine manière les difficultés structurelles du pays ?

Les faits récents entre l’Inde et le Pakistan semblent en effet montrer que l’espoir d’un changement, d’abord psychologique, aussi radical de la part du Pakistan est utopique. Les nationalistes hindous jouent d’ailleurs le même jeu que les fondamentalistes pakistanais, pour des raisons différentes. Au final, le résultat est le même : les affrontements et le climat de violence perdurent. On aurait légitimement le droit d’être pessimiste.

Mais le Pakistan a déjà réussi un exploit : celui de survivre. Il y a une réelle force en lui. Son choix ne se résume peut-être pas entre la désintégration ou l’hégémonie perpétuelle des militaires. Un équilibre pourrait être atteint, à certaines conditions. Si je remonte dans mon livre jusqu’à l’heure de gloire des Moghols, ce n’est pas par hasard : ceux-ci ont réussi à gouverner un empire immense, dans lequel ils sont pourtant restés minoritaires. Ils l’ont tenu pendant trois siècles non pas en opposant les religions les unes aux autres, mais au contraire en cherchant un équilibre permanent entre les différentes croyances, en élaborant une culture commune, qui n’était justement pas fondée sur la religion. C’est cette culture indo-persane qui a été pendant des siècles le ciment d’un sous-continent entier, dont on trouve encore des traces jusqu’au Népal !

La bonne nouvelle du côté du Pakistan, c’est que les partis extrémistes ne font jamais de bons scores aux élections. L’extrémisme religieux n’est nourri que par la frustration. Les Pakistanais aspirent à participer à la vie politique de leur pays, et s’ils pouvaient le faire davantage, celui-ci se porterait bien mieux. Ils sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à leur passé, qui les ramène donc à l’Inde, et à penser qu’entre les deux pays, les points communs sont bien réels.

Le conseil du FMI a approuvé une aide de 6 milliards d’euros pour le pays. Quel rôle peut jouer la communauté internationale au-delà d’une aide purement financière ? 

La communauté internationale a très souvent joué un jeu trouble avec l’Inde et le Pakistan, et singulièrement avec ce dernier. Les Etats-Unis notamment ont pu jouer aux apprentis sorciers, ainsi dans les années 1980 lorsqu’ils soutinrent les moudjahidines contre l’URSS en Afghanistan, des combattants qui allaient grossir les rangs d’Al-Qaïda dix ans plus tard. L’ingérence étrangère est considérée avec beaucoup de méfiance au Pakistan.

La meilleure aide que la communauté internationale pourrait fournir, au-delà de la simple aide financière, serait d’être un médiateur avec l’Inde et d’oeuvrer pour que des négociations efficaces amènent enfin à une paix véritable entre les deux pays. C’est la condition première pour que le Pakistan change de façon d’être. Ce n’est qu’avec la paix que l’économie se développera, et la démocratie avec elle.


Pakistan : Etat laïque, Etat islamique, les deux faces d’une même pièce ?

« En 1947, nous étions une nation qui recherchait un pays. Aujourd’hui, nous sommes un pays qui recherche une nation. » Cette phrase attribuée à Jinnah s’applique encore aujourd’hui à la politique pakistanaise, soixante-dix ans après sa création. À peine né, le Pakistan est entré dans un questionnement existentiel qui, à ce jour, n’a toujours pas trouvé de réponse claire et encore moins définitive. L’ambiguïté quant à son exacte nature politique s’est articulée dès le début surtout autour de deux problématiques. D’abord, son positionnement vis-à-vis de l’Inde, hier « frère », aujourd’hui nouveau voisin et même « frère ennemi », avec lequel la Partition a exacerbé les antagonismes.

En 1947, l’Inde sort victorieuse du combat anticolonialiste contre les Britanniques. Elle devient à la fois un État démocratique (elle se dote d’une Constitution dès 1950) et le pays d’une majorité hindoue. Son identité culturelle est donc sans ambiguïté, et elle semble s’imposer comme l’héritière du Raj britannique.

Le Pakistan, en revanche, est né d’une sécession sanglante, dont on a rendu la communauté musulmane exclusivement responsable – niant au passage l’implication des dirigeants du Congrès national indien. Bien qu’il réunisse une élite et une communauté religieuse héritières des Moghols, de leur culture et de leur religion, sur une même terre, il n’apparaît pas comme tel aux yeux du monde. Pour quelle raison ?

Bien plus que pour se libérer du joug britannique, le Pakistan fut créé pour libérer les musulmans de « la menace » des hindous. Les nationalistes indiens ne manquèrent pas d’accuser les puissances étrangères, la Grande-Bretagne en tête, d’avoir fomenté la Partition dans le but d’affaiblir la future Inde indépendante et un Nehru sympathisant du socialisme. Et, surtout, de créer avec le Pakistan un État-tampon qui complexifierait la politique régionale face aux ambitions de l’URSS. Si l’explication est partiale, il n’en reste pas moins vrai que le Pakistan sera souvent l’otage de la politique antisoviétique de l’Occident jusqu’en 1991.

Outre ces observations d’ordre existentiel, le Pakistan et l’Inde furent promis à s’affronter dès le premier jour de l’indépendance en raison de différends territoriaux au Cachemire. Intrinsèquement, le Pakistan se sentait donc fragilisé dès ses débuts face à son immense voisin, d’emblée plus stable que lui et, à tort ou à raison, menaçant pour sa souveraineté et son intégrité territoriale.

L’autre source d’ambiguïté reste bien sûr le rapport du « pays des Purs » à l’islam et son attitude face au reste du monde musulman. Le Pakistan devait-il incarner le havre de paix des musulmans indiens tout en restant accueillant pour les autres religions, ou devenir un véritable État musulman voire islamique ? Jinnah, en vertu de sa formation intellectuelle et de la méfiance qu’il entretenait vis-à-vis des particularismes ethniques et de la religion en général, imaginait pour sa part un État laïc, où les musulmans seraient certes majoritaires, mais où toutes les religions auraient droit de cité. Face à lui, un homme comme Maududi, qui ne s’était résigné que de mauvais gré, et par calcul politique, à la Partition, milita dès 1947 pour que le Pakistan devienne un État islamique fondé sur la sharia. En outre, le caractère universaliste de l’islam ne pouvait selon lui être compatible avec un État-nation au sens européen du terme. Les deux logiques s’entrechoquaient. Enfin, les autres pays musulmans virent d’un mauvais œil l’apparition sur la scène internationale d’un pays qui se vantait d’être le premier État fondé sur son appartenance à l’islam et d’être, en vertu de cette identité islamique, de facto anticommuniste. À l’orée des années 1950, alors que le panarabisme – qui visait à créer une nation arabe, socialiste et laïque, unissant tous les pays arabes musulmans – devait fortement se développer avec Nasser en Égypte ou le parti Baas en Irak et en Syrie, l’irruption du Pakistan sur la scène politique internationale fut nécessairement regardée comme une concurrence dérangeante.

Cette question du positionnement du nouvel État face à l’islam conditionna l’essentiel de la politique des dirigeants pakistanais successifs, depuis Jinnah jusqu’à nos jours. Jinnah voulait avant tout construire un État fort, véritablement une « nation » basée sur une culture et une langue communes. Ses successeurs ont, à des degrés variés, revendiqué l’islam comme caractéristique principale de l’État pakistanais et source de son droit, alternant ainsi périodes d’ouverture démocratique et périodes d’islamisation. Ayub Khan, Zulfi kar Ali Bhutto, Zia ul-Haq ont ainsi progressivement introduit dans la Constitution pakistanaise le respect dû aux lois coraniques, au point qu’en 1973, le Pakistan est officiellement devenu un État islamique. Mais, comme le précise Christophe Jaffrelot : « Si ces hommes d’État se sont réclamés de l’islam, c’est bien moins en vertu de leur foi personnelle que pour forger une nation musulmane transcendant les clivages régionaux. Or, cette idéologie islamique découle directement du combat mené par la Ligue musulmane au temps des Britanniques dans l’espoir d’obtenir un homeland pour les musulmans du “Raj”. Mais la Ligue [musulmane, ndla] représentait surtout alors les musulmans des provinces où ils étaient minoritaires ; une fois au pouvoir, elle ne parvint pas à effacer au moyen de son idéologie les particularismes ethniques des musulmans des autres régions. »

Cette problématique régionale a en effet complexifié durablement la politique pakistanaise. La fondation du Pakistan résulte du combat des musulmans « minoritaires » au sein du Raj britannique, pour donner une terre d’asile à l’islam indien. Mais ce faisant, le pays nouveau-né s’est retrouvé être une mosaïque de régions aux particularismes ethniques fort différents, du Baloutchistan au Bengale oriental en passant par le Sind et le Pendjāb. Chaque ethnie, chaque groupe social qui composait alors le Pakistan disposait de ses coutumes, souvent de sa langue, qui n’était pas forcément l’ourdou – la littérature bengalie était ainsi très réputée, et ses locuteurs s’en faisaient une fi erté et un motif de revendication nationaliste. Unir cette mosaïque ethnique n’avait rien de simple et le sujet détermina grandement la politique des dirigeants successifs du Pakistan durant les soixante-dix dernières années. Les difficultés en la matière, toujours palpables aujourd’hui à travers les violences ethniques dans les zones tribales ou au Baloutchistan, montrent bien qu’il était particulièrement illusoire de vouloir uniformiser autant d’identités régionales différentes, et qu’il était surtout encore plus complexe de définir une identité nouvelle et commune.

La trajectoire politique chaotique du Pakistan depuis 1947 contraste très fortement avec la stabilité institutionnelle du voisin indien, qui a érigé son caractère démocratique en véritable marque de fabrique. Plutôt que de s’interroger sur la compatibilité de l’islam avec la démocratie, il serait plus exact de rappeler qu’au Pakistan se mêlent de nombreux facteurs expliquant cette alternance d’épisodes démocratiques et d’épisodes autocratiques : son angoisse existentielle face à l’Inde, qui a justifié de réduire le champ des libertés au nom de la sécurité nationale ; la gestion des tensions ethniques et des groupes sociaux, qui n’a guère facilité l’élaboration d’une vie politique pluraliste et démocratique ; un débat sur le caractère identitaire de la religion et donc sa place dans l’espace public. Cette accumulation de facteurs a effectivement fragilisé le Pakistan et contribué à en faire un État certes en difficulté, mais non dépourvu de ressources et de vitalité.


Le Pakistan peut-il se guérir de sa peur de l’Inde ?

Sur la scène extérieure, Imran Khan connaîtra-t-il la même déception que Benazir Bhutto, qui n’avait aucune prise sur la diplomatie et sur les décisions de l’armée ?

Le premier enjeu concerne évidemment les relations avec l’Inde. Dès l’annonce de son élection, le nouveau Premier ministre a promis de les normaliser, après soixante-dix ans de tensions et quatre guerres : « Je veux vraiment réparer nos liens qui ont été abîmés. Si l’Inde fait un pas vers nous, nous en ferons deux. » Oui, mais… si Narendra Modi a félicité en personne son nouvel homologue pakistanais, l’Inde voudra-t-elle vraiment faire le premier pas ? Et l’armée pakistanaise laissera-t-elle faire son nouveau Premier ministre ? Certains observateurs n’ont pas manqué de souligner que, pour obtenir le soutien du Pakistan dans ses négociations avec les talibans en Afghanistan, le secrétaire américain Mike Pompeo a choisi d’appeler directement, non pas Imran Khan ou même son ministre des Affaires étrangères, mais le général Qamar Javed Bajwa, général en chef de l’armée pakistanaise, lequel a convaincu le président afghan Ashraf Ghani d’organiser le cessez-le-feu demandé par les États-Unis.

Imran Khan espère ainsi résoudre la crise du Cachemire par la voie des négociations et, enfin, guérir le Pakistan de sa peur de l’Inde. Mais de quelle marge de manœuvre disposera-t-il face à l’armée, qui a toujours considéré l’Inde comme une menace existentielle ? Tous les gouvernements civils qui ont tenté un rapprochement avec l’Inde ont suscité la colère des militaires, qui auraient perdu là leur principale raison d’être… C’est ainsi que l’échec de la guerre de Kargil, en 1999, a motivé le coup d’État de Musharraf contre Nawaz Sharif. En outre, depuis 2000, toutes les négociations entre les deux pays, lorsqu’elles apportent des avancées, s’achèvent dans le sang suite à des attentats perpétrés sur le sol indien et la plupart du temps commandités, selon les observateurs, par l’ISI. Le plus meurtrier ensanglanta Mumbai le 26 novembre 2008, lorsque des terroristes firent cent quatre-vingt-huit morts et trois cent vingt-deux blessés en tirant sur la foule à divers endroits de la capitale économique de l’Inde.

Le 14 février 2019, le Cachemire a connu l’attentat-suicide le plus meurtrier depuis 2002. Revendiquée par le groupe terroriste Jaish-e-Mohammed, une organisation officiellement interdite par le Pakistan mais qui milite active ment pour le rattachement de la région au pays depuis 1999, l’attaque a tué près de quarante paramilitaires indiens sur la route de Jammu à Srinagar. L’Inde, en pleine campagne électorale, a réagi violemment en opérant douze jours plus tard des frappes aériennes sur le plus grand camp d’entraînement du groupe terroriste, basé dans la province de Khyber-Pakhtunkhwa. New Delhi accuse Islamabad de protéger ces groupes et de nourrir le terrorisme cachemiri, accusation que le Pakistan rejette en bloc.

En attendant une quelconque sortie de crise, le Cachemire reste l’une des régions les plus militarisées au monde, avec près de six cent mille soldats sur place, des arrestations de « séparatistes » en constante augmentation depuis 2015 et un usage de la torture attesté par le Comité international de la Croix-Rouge, dont les conclusions ont été rendues publiques en 2010 grâce à Wikileaks.

Enfin, le manque de confiance est tel entre l’Inde et le Pakistan que ce dernier va jusqu’à refuser les propositions d’aide de son voisin en cas de catastrophe naturelle et humanitaire. Ainsi, après les terribles inondations de l’été 2010, le Pakistan n’a accepté que sous pression des Américains l’aide indienne de 5 millions de dollars, portée à 25 millions, à la condition que celle-ci s’inscrive dans le cadre du fonds d’assistance de l’Onu. La défiance fut évidemment encore plus manifeste lors du tremblement de terre au Cachemire en 2005, où le Pakistan refusa catégoriquement toute intervention de l’Inde, comme l’envoi d’hélicoptères dans les zones sinistrées.

La discorde autour du Cachemire peut-elle seulement trouver une issue satisfaisante, lorsque Zulfi kar Ali Bhutto lui-même écrivait en 1969 : « Si une aire à majorité musulmane peut rester une partie de l’Inde, alors c’est la raison d’être du Pakistan qui s’effondre. […] Le Pakistan est incomplet territorialement et idéologiquement sans le Jammu-et-Cachemire » ? La question semble d’autant plus difficile à résoudre que la province réclame désormais de n’appartenir ni à l’un ni à l’autre, et d’être indépendante. Mais outre la dimension confessionnelle, la querelle autour du Cachemire concentre plusieurs problématiques stratégiques, telles que le positionnement face à l’extrémisme et la situation de l’Afghanistan, ainsi que le partage des ressources hydrauliques, capital pour le Pakistan.

L’Inde, très méfiante, se demande donc quels seront les réels pouvoirs d’Imran Khan pour relancer les négociations. Certains spécialistes soulignent néanmoins, parfois avec ironie, que la situation économique du Pakistan ne saurait être plus propice à une amélioration des relations avec l’Inde : « Moins d’argent dans les coffres de l’État pakistanais, c’est moins de fonds pour les organisations terroristes contrôlées par l’armée, chargées de perpétrer des attentats sur le sol ennemi », expliquait ainsi un spécialiste du terrorisme transfrontalier à la télévision indienne. La nouvelle administration Khan doit en eff et faire face à une crise de la balance des paiements qui menace la stabilité de la monnaie pakistanaise et la solvabilité du pays. Déjà en cours de négociations avec le FMI pour obtenir un prêt de 8 milliards d’euros, elle a cependant renoncé à en demander un second et préfère se tourner vers d’autres partenaires comme la Chine, les Émirats arabes unis… et l’Arabie Saoudite.

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