La France des villages engloutis

De 1910 aux années 1980, la France est un pays de barrages en construction. Si la grande histoire a retenu le gigantisme et les prouesses techniques réalisées, elle a souvent occulté les drames humains générés par la plupart de ces projets: disparition de vallées, de villages, de routes,etc. Gérard Guérit est allé à la rencontre des témoins de cette épopée. Illustré par de nombreuses cartes et photographies ce livre permet de mieux comprendre ces événements, qui ont profondément transformé des régions entières et durablement bouleversé la vie des populations concernées.

 


La France des villages engloutis – Ces villages français sacrifiés sur l’autel de l’électricité (Le Point)

INTERVIEW. Plus de 40 vallées ont été englouties, au XXe siècle, par les lacs artificiels créés lors de la construction de barrages hydroélectriques. Par Baudouin Eschapasse

De 1919 à 1994, des centaines de barrages ont été construits à travers la France pour fournir le pays en électricité. Des dizaines de villages ont été noyés à cette occasion par les retenues d’eau créées pour alimenter ces centrales hydroélectriques. Un livre revient sur les drames humains qu’ont suscités ces réalisations. Autant d’histoires longtemps occultées et que révèle le journaliste Gérard Guérit, à la faveur d’un livre, La France des villages engloutis*, richement illustré. Entretien.

Le Point : L’hydroélectrique constitue la troisième source de production d’énergie en France. D’où un très grand nombre de barrages, la France métropolitaine en comptant plus de 2 300. Combien de villages ont été engloutis par les lacs artificiels créés par ces retenues d’eau ?

Gérard Guérit : 44 vallées habitées ont été noyées avec leurs villages et leurs hameaux. Par manque de place, mon livre n’aborde pas l’histoire des vallées vierges de toute construction et défigurées depuis, comme il en existe par exemple dans les Pyrénées.

Les premiers projets de barrage remontent à la fin de la Première Guerre mondiale. Quel est le plus ancien  ?

C’est le barrage de Lavalette en Haute-Loire, destiné à alimenter Saint-Étienne en eau potable et inauguré en 1919. Il a été rehaussée en 1948. À cette occasion, les villages et hameaux de Piboulet, Sartre et Chatelard, qui avaient jusque-là été épargnés, ont été inondés.

Dans les années 1920, on va construire aussi un barrage à Éguzon (Indre). Puis, dans les années 1930 à Guerlédan (Côtes-d’Armor) ou à Sarrans (Aveyron). Que sont devenus les habitants de tous ces villages  ?

La plupart des habitants ont quitté ce qui restait de la vallée. Pour une raison simple : les agriculteurs du coin perdaient à cette occasion leurs terres les plus fertiles, celles situées en fond de vallée. Même si leurs maisons ou leurs fermes étaient épargnées, elles n’avaient plus de raison d’être, sur le plan économique, une fois amputées de leurs terres. Cela a été le cas du château de Val (barrage de Bort-les-Orgues, en Corrèze), du château de Vassivière (barrage de Vassivière), du château de Castanet (barrage de Villefort, en Lozère). Ces domaines vivent de l’élevage et de l’agriculture. Bien que situées au-dessus du niveau des plus hautes eaux, ces propriétés sans leurs domaines n’ont plus été viables. Leurs propriétaires ont été expropriés. Ces lieux ont retrouvé plus tard une vie nouvelle grâce au tourisme. Mais ces activités nouvelles ont le plus souvent été créées par des personnes étrangères à la vallée. Les habitants d’origine n’imaginaient pas un instant un possible développement touristique. La plupart ne savaient même pas nager  ! J’ai souvent entendu cette réflexion : « On ne passe pas spontanément du métier d’agriculteur à celui de loueur de pédalos. »

Comment ont réagi les gens quand on leur a indiqué que leurs maisons allaient être recouvertes par les eaux  ?

Ils n’y ont pas cru tout d’abord. Ils ont souvent pensé que le barrage ne pourrait pas se faire techniquement. Ils ont refusé de considérer la réalité jusqu’au dernier moment.

Comment les autorités ont-elles procédé  ? Ont-elles fait preuve de douceur ou de brutalité  ?

Plutôt de brutalité… jusqu’au milieu des années 1950. À la suite du drame de Tignes, le déplacement des populations a un peu mieux été pris en compte, certains villages reconstruits, comme par exemple Savines au barrage de Serre-Ponçon. Il est important de bien séparer les époques. Avant la Deuxième Guerre mondiale, personne ne songeait à s’opposer au « progrès ». Et les premiers grands barrages noyaient seulement des petits villages ou des hameaux. À titre individuel, la douleur était forte. Mais cela n’avait pas de retentissement au niveau national. Après-guerre, tout a changé avec Tignes. C’était la première fois que l’on noyait un bourg aussi important, qui était déjà une station de ski, avec ses hôtels, son école, sa mairie, ses commerces, son église. Mais aussi son cimetière, sans oublier les terres, base de l’alimentation et de l’élevage de toute une vallée. En cette période de début des Trente Glorieuses, le pays avait d’énormes besoins d’électricité, et l’ennoyage (le fait de noyer, NDLR) de quelques villages passait vraiment au second plan.

Pourquoi parlez-vous de « drame » à Tignes  ?

À Tignes, les habitants récalcitrants ont été expulsés de force par les CRS, puis leurs maisons dynamitées sous leurs yeux. Le transfert des morts a également été vécu de façon très douloureuse. Il faut imaginer une vallée riante qui devient progressivement un immense chantier, où l’on arrache les arbres, les haies, les forêts. L’un de ses habitants, José Reymond (1919-2013), me confiait lors de la vidange de 2 000 avoir vécu cela comme un affront à ses ancêtres. Il avait envisagé, en signe de protestation, de brûler le drapeau français, installé en façade de la mairie. Lui et d’autres n’ont jamais admis que leur vallée soit noyée. Ils se sont d’ailleurs violemment battus contre EDF et les autorités au moment du chantier.

Comment s’est exprimée cette résistance des habitants au projet  ?

Ils ont saboté du matériel. Certains ont d’ailleurs été condamnés à de la prison avec sursis. (José Reymond a raconté l’épisode dans ses mémoires : Tignes, mon village englouti, Payot, 1992, NDLR). Il faut ajouter, à Tignes comme ailleurs, les méthodes de rachat de terres et des maisons à l’amiable dans un premier temps, puis par expropriation ensuite. EDF pratiquait la politique classique « diviser pour mieux régner ». Et les différences d’indemnisations, pratiquées d’une famille à l’autre, amenaient à des jalousies et fissuraient ainsi l’entente et la cohésion entre les habitants.

Une réplique de l’église du village de Tignes a été reconstruite aux Boisses en 1950. Lors d’une vidange du barrage, intervenue en 2000, on a pu constater qu’aucune construction n’avait résisté aux eaux. Tout a été submergé par la boue ou détruit. Les histoires qui veulent que des églises englouties réapparaissent parfois au moment de sécheresse sont des mythes…

Oui. Une légende revient régulièrement, celle d’un clocher d’église qui apparaîtrait en périodes de basses eaux. Elle est fausse, car toutes les églises, dans l’Hexagone, ont été dynamitées avant la mise en eau.

Le plus grand barrage de France est en Guyane. C’est celui de Sinnamary, qui a englouti en 1994 plus de 300 kilomètres carrés. Quelle est la plus vaste retenue d’eau de métropole  ?

C’est le lac du Der, à cheval sur les départements de la Marne et de la Haute-Marne : 49 kilomètres carrés ont été mis en eau en 1974, ce qui a englouti trois villages : Nuisement, Chaupaubert et Chantecoq.

Quelles ont été les plus grandes communes englouties  ?

Tignes comptait environ 500 habitants en 1952, Savines en avait 1 000 en 1960. Près de 500 personnes vivaient aux Salles-sur-Verdon et 225 à Champaubert-aux-Bois (villages engloutis en 1974)

Des monuments ont-ils été perdus  ? Ou a-t-on pu « déménager » les chefs-d’œuvre d’architecture comme on l’a fait avec le grand temple d’Abou Simbel en Égypte  ?

Beaucoup a été perdu. Mais certaines choses ont pu être sauvées. Le plus spectaculaire sauvetage a été celui de la chartreuse de Vaucluse (barrage de Vouglans dans le Jura), dont l’entrée a été démontée et remontée au-dessus des plus hautes eaux. Parmi les trésors disparus, on peut citer le pont de Tréboul (barrage de Sarrans dans l’Aveyron), pourtant classé monument historique comme la chartreuse de Vaucluse, le pont d’Aiguines (barrage de Sainte-Croix), ou fut tournée la première scène du film Jeux interdits, de nombreuses églises, viaducs, tunnels ferroviaires…

La catastrophe de Fréjus (où 423 personnes ont perdu la vie après la rupture du barrage de Malpasset, en 1959) a-t-elle modifié la manière dont étaient perçus les barrages  ?

Oui, dans le sens où cette catastrophe a permis de mettre en place des systèmes de mesure et de contrôle des déformations et, plus tard, la mise en place de plans de prévention vis-à-vis d’éventuelles ruptures de barrages.

Plutôt que d’interviewer des ingénieurs d’EDF (société qui n’exploite d’ailleurs que 430 des 2 300 centrales hydroélectriques du pays), vous avez préféré recueillir les témoignages des populations. Restent-elles traumatisées, longtemps après, par l’ensevelissement de leur village  ?

Tout dépend des générations. Les plus âgés, ceux qui ont connu leur vallée « avant », restent dans l’ensemble très nostalgiques. Ils ne voient pas un lac avec ses activités nautiques et de détente, ils voient en transparence la vallée perdue. Quand ils parlent du lac, ils utilisent les termes « d’eau morte, de linceul ». Le plus grand traumatisme reste cependant lié au déplacement des cimetières. La génération suivante, qui n’a pas connu la vallée « avant », est plus nuancée, et beaucoup reconnaissent que la création de ces lacs a permis à des régions en dépérissement de retrouver une vitalité économique.


La France des villages engloutis (AC presse)

Pour accompagner son développement économique, entre les années 1920 et 1990, la France fait ériger des dizaines de barrages. Mais ces prouesses techniques cachent souvent des drames humains. Ceux des habitants des vallées amenés à disparaître sous les eaux…

Il aurait pu s’intituler “La nostalgie des vallées perdues” ou encore “Les eaux mortes”. Pourquoi Gérard Guérit, son auteur, a choisi de titrer son dernier ouvrage “La France des villages engloutis”. A travers l’histoire de vallées françaises, sacrifiées sur l’autel de l’énergie propre, Gérard Guérit raconte surtout la destinée de milliers de petits propriétaires, qui ont tout perdu. Ces “petites gens” qui ont vu disparaître leurs maisons, leurs terres, leurs vies d’avant lors de la construction, puis de la mise en eau de gigantesques barrages. « La littérature sur ces immenses ouvrages est très dense, mais peu de choses ont été écrites sur les habitants, sur les riverains lors de la construction de ces barrages », explique Gérard Guérit. Et de poursuivre : « A l’époque de ces grandes réalisations, le côté “tourisme et loisirs” n’était pas du tout à l’ordre du jour. Les habitants ne se projetaient pas dans un nouvel avenir. Ils voyaient cela comme un sinistre, une catastrophe ».

Il n’y avait pas de médiation, d’accompagnement. On disait juste aux habitants d’aller vivre ailleurs, souvent dans un “nouveau” village reconstruit plus haut. Mais que faire après ? Un paysan qui a toujours cultivé sa terre ne sait pas devenir un loueur de pédalos destinés aux touristes, voulant faire une virée sur un lac de barrage. La seule chose qu’il voyait, c’était son torrent, sa rivière vive se transformer en « eau morte ». C’est ainsi que la plupart appelaient les lacs de barrage.

A travers quatre grandes périodes

Journaliste de la presse construction, Gérard Guérit a rencontré son premier barrage au début des années 2000. Une visite de la cuvette de Tignes, à l’occasion de la vidange du barrage. Une opération périodique obligatoire pour s’assurer de la bonne santé structurelle de l’ouvrage. Là, en quelques semaines, la vie reprend ses droits dans l’ex-vallée, qui se couvre d’un manteau verdoyant. On redécouvre l’ancien lit de l’Isère. Puis, les ruines de l’église, de la mairie, des écoles, le mur d’enceinte de l’hôtel de la Grande Motte… « Le journaliste étant un être curieux, j’ai cherché à suivre les vidanges décennales des grands barrages français, qui cachent des villages engloutis. » Ainsi, quelque quarante-quatre sites sont racontés et richement illustrés d’images d’hier et d’aujourd’hui. L’ouvrage est segmenté en quatre grandes périodes : l’entre-deux guerres, les années 1950, les années 1960 et les derniers grands projets. Ce qui amène le lecteur jusqu’en 1992 jusqu’au réservoir Aube, près de Troyes. Enfin, Gérard Guérit met en lumière sept villages, qui ont échappé à l’ennoiement.

“La France des villages engloutis” n’est pas un plaidoyer pour ou contre les barrages. Il conte seulement des histoires humaines. « La construction de ces grands barrages correspond au développement économique de la France. Elle fait donc partie de son histoire. Il faut savoir que l’électricité d’origine hydraulique est la seconde source d’énergie en France, après le nucléaire et la 3e dans le monde. Enfin, ces ouvrages ont participé à l’essor des lieux où ils ont été implantés. Même si cela s’est fait dans la douleur et a pris du temps. »

Frédéric Gluzicki


« La France des villages engloutis » sous les eaux des barrages, pour le progrès (Le Monde)

Le journaliste Gérard Guérit raconte l’histoire des 44 vallées sacrifiées au nom de la modernité et les drames humains qui en ont souvent découlé.

Le Livre. Après avoir disparu du paysage médiatique, les barrages font leur retour dans l’actualité. Dans le sud-est de la Turquie, la mise en eaux de l’un d’eux va créer un lac de 400 km de long et noyer des sites historiques ; en Autriche, des projets divisent la population… Et, en France, le gouvernement envisage leur privatisation pour se conformer aux directives européennes. Inutile de dire que le livre de Gérard Guérit La France des villages engloutis sort à point.

Journaliste, spécialiste de l’urbanisme, de l’architecture, des grands aménagements et de l’énergie, il ne s’attarde pas sur la construction, de 1919 à 1983, des grands barrages, laissant les prouesses techniques à d’autres. Il écrit à hauteur d’hommes. Il raconte l’histoire des 44 vallées sacrifiées au nom de la modernité, des villages noyés, des drames humains générés par la plupart de ces réalisations et largement occultés jusqu’alors. Plutôt que des représentants d’EDF, il a préféré rencontrer des acteurs malgré eux et des témoins restés dans l’ombre de cette saga qui a commencé dans une France encore très rurale. Celle-ci se transformant rapidement sous la double poussée d’un besoin accru d’électricité et de la nécessité d’une indépendance énergétique. On n’imaginait pas les profondes mutations que ces structures, construites dans la douleur (maisons détruites, églises dynamitées, cimetières déménagés, populations exilées…), allaient entraîner.

La nature s’est adaptée

Beaucoup de villages, une fois reconstruits, sont devenus des stations balnéaires à l’image de Naussac (Lozère). Si le barrage a chassé 250 personnes, il a entraîné, en revanche, l’installation de restaurants, d’hôtels, de bases nautiques, de campings… Il n’empêche, là comme ailleurs, la fracture est profonde entre les anciens, pour qui ces lacs ne sont que « des eaux mortes recouvertes de linceuls », et les nouveaux, qui y voient surtout un formidable outil de développement.

De son côté, la nature s’est adaptée. Pour le meilleur, comme au lac du Der, en Champagne, devenu l’une des plus grandes réserves ornithologiques d’Europe alors que « ce n’était pas au programme », insiste Gérard Guérit. Ou pour le pire, comme en Dordogne, « devenue davantage une succession de lacs qu’une rivière, où l’envasement a provoqué la disparition de l’alose au profit de la lamproie », déplore-t-il.

Aujourd’hui, la volonté affichée est de réduire la part du nucléaire de 50 % d’ici à 2035. Selon l’auteur, le solaire et l’éolien (3 %) ne pourront compenser la demande. Le développement de centrales au fioul, au gaz ou au charbon étant impensable, seuls les barrages (15 %) pourront y répondre. « Il existe encore en France de nombreux sites inhabités susceptibles d’en accueillir de moyenne importance, mais leur construction est devenue socialement impossible », regrette Gérard Guérit, qui appelle à « une véritable écologie intégrant une vision globale, qui prenne le pas sur une écologie restée trop politicienne, trop clivante et, le plus souvent, punitive ».

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