Une histoire politique de la Silicon Valley

« Nous allons profondément changer la nature humaine, nous réinventer en tant qu’espèce. C’est notre job, et nous n’attendrons ni les gouvernements ni les citoyens. » – Peter Diamandis, Président d’un think tank financé par Google

The Valley est une enquête sur l’idéologie politique de la Silicon Valley qui, depuis près d’un siècle, transforme le monde avec ses innovations technologiques. Après les utopies hippies et contre-culturelles des années 1960 et 1970, la Silicon Valley a enfanté un capitalisme radical, hyper-individualiste et spéculatif, défiant lois et règles collectives. Le regard politique de la Valley est façonné par quelques visionnaires et chefs d’entreprise.  Ils ont un ennemi : l’État. Ils se heurtent à un obstacle: la condition humaine, imparfaite. Les dirigeants de ces entreprises à la croissance exponentielle rêvent d’un nouvel ordre du monde et veulent repousser nos limites humaines. Réalisons-nous à quel point ce projet d’essence libertarienne fragilise nos sociétés ?

L’auteur : Journaliste et documentariste, Fabien Benoit est spécialiste des nouvelles technologies. Il est l’auteur de Le Monde expliqué aux vieux: Facebook, 10/18.

Editions les Arènes


Collaborateur régulier d’Usbek & Rica, le journaliste Fabien Benoît publie The Valley (ed. Les Arènes), une enquête sur l’idéologie politique de la Silicon Valley, des utopies hippies et contre-culturelles des années 1960 au « capitalisme déchaîné » et aux projets libertariens d’aujourd’hui. Il était notre invité dans « Rencontre du troisième type ».

Le monde entier connaît Steve Jobs ou Bill Gates, mais qui se souvient de Frederick Terman, Robert Noyce, Jim McCarthy ou Stewart Brand ? Ce sont pourtant les vrais héros, les protagonistes majeurs de l’histoire de la Silicon Valley. Une histoire politique et idéologique qui fait l’objet d’un livre, sobrement intitulé The Valley, une histoire politique de la Silicon Valley, paru le 2 mai aux éditions Les Arènes.

L’enquête intellectuelle explore les lieux et les personnages qui ont façonné ce qu’on pourrait qualifier d’esprit et de pensée de la Silicon Valley. Elle retrace un siècle d’histoire en donnant la parole à ses acteurs, français expatriés, entrepreneurs historiques, journalistes et historiens, tous acteurs et experts de cette « capitale technologique mondiale » qui abrite aujourd’hui 12 000 entreprises high-tech et 3 millions d’habitants.


André Bercoff reçoit Fabien Benoit, journaliste, documentariste et spécialiste des nouvelles technologies, et auteur du livre « The valley » (éditions Les arènes).


L’Union européenne et la France essaient d’organiser une contre-offensive au pouvoir titanesque des GAFA. Des entreprises nées dans un seul berceau, la Silicon Valley.

Fabien Benoit, journaliste et réalisateur de documentaire, est venu nous présenter son livre « The Valley: Une histoire politique de la Silicon Valley » (Éd. Les Arènes). – Inside, du lundi 1er juillet 2019, présenté par Guillaume Paul, Karine Vergniol et Lorraine Goumot, sur BFM Business.


La Silicon Valley était un rêve, elle est devenue cauchemar (Slate)

Slate publie les bonnes feuilles de «The Valley – Une histoire politique de la Silicon Valley», de Fabien Benoit.

On ne démarre pas une journée sans café, dans la Silicon Valley comme ailleurs. Ce matin-là, au HanaHaus, à quelques mètres de l’Apple Store sur University Avenue à Palo Alto, il faut être patient pour avoir sa dose de caféine. Mon voisin dans la file d’attente n’en peut plus. Après avoir trépigné et parlé dans sa barbe un long moment, il sort son téléphone. «OK, Google, dit-il en portant l’appareil à sa bouche, tu peux baisser ma note pour le HanaHaus.»

J’assiste quelque peu médusé à la scène. Je ne devrais pas, cela fait un moment que je parcours la région. J’ai croisé des voitures sans chauffeur dans les rues, visité des laboratoires de robotique, parlé intelligence artificielle, réalité augmentée, biotechnologies et transhumanisme, et en fin de compte, je suis dans le lieu où –supposément– s’invente le futur. On dialogue avec son téléphone et on ne dit pas un mot au serveur qui prend votre commande. CQFD.

Si la Silicon Valley préfigure ce que sera le monde de demain, il y a de quoi avoir quelques réserves.

Une société low cost

Le journaliste Mike Malone m’a beaucoup éclairé sur la région et son histoire. Il la connaît comme sa poche. Il l’a vue évoluer, changer. Et comme tout le monde ici, il se plaît à imaginer les prochaines avancées technologiques qu’elle concevra.

«Les machines deviennent plus intelligentes chaque année, explique-t-il. Les humains gagnent un point de QI tous les dix ans, les machines c’est un point par an, voire plus. Dans vingt ans, les machines seront plus intelligentes que 95% de la population. On va se rendre compte que les robots ne nous remplacent pas seulement dans les tâches manuelles. Prenez les radiologistes, ils vont disparaître. Les machines seront plus efficaces que les hommes. Les conducteurs de poids lourd eux aussi vont disparaître, remplacés par des camions sans chauffeur qui circuleront en convoi. Les juristes? Ils seront remplacés par des algorithmes. De nombreux métiers vont disparaître définitivement, et les gens qui vont perdre ces emplois n’en retrouveront jamais. Tous les autres jobs qu’ils seront en mesure de faire auront disparu aussi. Et si vous êtes suffisamment arrogant pour penser que vous êtes à l’abri, vous vous trompez! Ensuite, qu’est-ce que vous faites quand 60% ou plus de la population est sans emploi? C’est là que vous voyez arriver l’idée d’un revenu universel dont on parle beaucoup dans la Silicon Valley. Donnons 25.000 dollars par an aux gens pour vivre. Avec ça, vous ne partirez pas beaucoup en vacances, vous ne pourrez pas vous acheter une voiture. Mais à vrai dire, vous n’en aurez certainement pas besoin. Vous n’irez pas au supermarché, vous serez livré par drone. Vous n’aurez pas beaucoup de dépenses à part louer votre appartement. L’éducation sera peu coûteuse. Elle se passera en ligne, sur internet. Vous ne voyagerez pas et vous n’irez jamais voir les pyramides en Égypte, mais vous pourrez les voir depuis votre salon en réalité virtuelle. Tout sera gratuit, vous n’aurez qu’à regarder cinq minutes de publicité toutes les heures. Le futur ressemblera peut-être à ça, quelques rares personnes profiteront encore des avantages d’un salaire, le reste aura une vie très low cost.»

Le scénario de Mike Malone me fait froid dans le dos mais semble en phase avec la pensée des patrons et prophètes de la Silicon Valley. Une vie low cost pour la majorité, une vie d’opulence pour quelques rares élus. Une élite pour diriger. Ce mouvement est en fait déjà à l’œuvre.

L’informatique et internet ont été des rêves. Des rêves de liberté, d’émancipation, d’égalité, et pour l’heure, ils sont en passe d’être dénaturés et confisqués. De lentement glisser vers la dystopie. Sacrifiés sur l’autel du profit et de la cupidité. Car si l’essor des technologies numériques a eu des effets positifs indéniables, facilitant la libre expression, la communication, la collaboration et l’accès à la connaissance, il a délaissé les aspirations et utopies originelles.

Les années 2010 ont vu une hyper-concentration des pouvoirs au profit de quelques acteurs. Google s’accapare 90% des recherches dans le monde. Facebook compte plus de 2 milliards d’utilisateurs actifs. Ces deux géants ont une influence sur 70% du trafic sur internet. Les années 2010 ont aussi été synonymes de désenchantement quant aux intentions de ces multinationales. Affaire Snowden et espionnage massif des citoyens, revente des données personnelles à l’insu des utilisateurs, jeu d’influence sur les élections, fake news, culte du secret et opacité à tous les niveaux… Désormais, la liste est longue.

Ces entreprises, de fait, ne rompent en rien avec les mauvaises pratiques de leurs aînées. S’ajoute à cela, le projet, totalement contraire à l’esprit d’internet et de ses créateurs, de rétrécir l’espace dans lequel nous évoluons, de refermer et de clôturer le vaste territoire que représente le Web.

Comme l’avait fait remarquer le chercheur Evgeny Morozov dans un article paru en 2012, nous ne parcourons plus le Web mais le voyons à travers le prisme –réducteur– des réseaux sociaux et, aujourd’hui, des applications. Nous ne flânons plus sur le Web, nous n’explorons plus cette immense contrée qu’il a été jadis, nous naviguons dans un périmètre toujours plus réduit, borné par nos amis ou par les frontières posées par les concepteurs d’applications.

Naviguer sur Facebook, ce n’est pas naviguer sur le Web. C’est rester prisonnier de l’écosystème façonné par Mark Zuckerberg et ne pas en sortir. Prisonnier d’une bulle.

Il faut également mentionner la volonté des grands acteurs du numérique de mettre fin à l’égalité de traitement des données sur le réseau, de s’attaquer à la fameuse «neutralité des réseaux», principe historique et fondamental d’internet. Les contenus des grands acteurs du Web prendront ainsi le pas sur les autres.

Internet a déjà été privatisé et des oligopoles surpuissants se sont constitués. Certains parlent même d’un «Trinet» (Google, Facebook et Amazon) qui aurait remplacé internet, quand d’autres constatent qu’internet est «cassé» et qu’il faut le réparer. Les fameux GAFAM ne sont pas le numérique ni internet, mais les écrasent de leur poids démesuré.


Fabien Benoit : « La Silicon Valley n’aime pas la démocratie » (Décideurs)

Autrefois terre de création et de contre-culture, la Silicon Valley a muté. Au point de devenir plus menaçante que fascinante. Entretien avec le journaliste Fabien Benoit qui a mené l’enquête dans la baie de San Francisco.

Décideurs : Comment définir le positionnement politique de la Silicon Valley ?

Fabien Benoit : Il est difficile de généraliser mais force est constater que la région est très fortement marquée par l’idéologie libertarienne. Cette philosophie est méconnue en Europe mais importante aux États-Unis, notamment grâce à l’influence d’intellectuels comme Ayn Rand. Les libertariens placent au-dessus de toute chose la liberté individuelle. Ils rejettent l’État, son poids, sa propension à brider l’innovation. Elon Musk, qui avec SpaceX, concurrence une prérogative étatique, celle de la conquête spatiale, ou l’entrepreneur-investisseur Peter Thiel sont des figures de cette façon de penser.

Cette idéologie politique a-t-elle évolué au fil des décennies ?

C’est une évolution qui s’est jouée tout au long du XXe siècle. Dans les années soixante et soixante-dix, la région était très marquée par la contre-culture californienne, le mouvement hippie et la nouvelle gauche. L’informatique était vue comme un moyen de créer une société plus égalitaire, libérée des hiérarchies et de la bureaucratie.

Le vent a commencé à tourner à la fin des années soixante-dix. De nombreux signes attestent de ce basculement. 1976 est une date clé. Cette année-là, un tout jeune entrepreneur dénommé Bill Gates rédige un texte, une « lettre ouverte aux amateurs », où il affirme que les logiciels ne peuvent circuler gratuitement. C’est un tournant symbolique. Il rompt avec la philosophie originelle des hackers, pionniers de l’informatique, qui était de partager les connaissances et de les améliorer ensemble. Dès 1977, alors que sort l’Apple II, un des premiers ordinateurs personnels, l’informatique va devenir un business. Les années 80 vont sonner le glas de l’utopie contre-culturelle.

Comment la Silicon Valley est-elle passée de la contre-culture à l’ultra-capitalisme ?

Le mouvement hippie, les projets de vie en communauté, se sont soldés par des échecs, tout comme les grandes utopies socialistes. La Guerre du Vietnam s’achève en 1975. En 1980, Ronald Reagan est élu Président. On bascule dans une nouvelle ère. Certains pensent alors que meilleure façon de changer la société est d’entreprendre, que le salut réside dans le marché. La contre-culture libertaire des années soixante portait déjà en elle les ferments du libéralisme, du sacre de l’individualisme, et annonçait déjà la conversion libertarienne de la Silicon Valley et du monde numérique. Son corpus idéologique recoupe en effet en de nombreux points les positions libertariennes : rejet de la bureaucratie, méfiance vis-à-vis de l’État et du « Big Government », libération et autonomie de l’individu.

En 1993, est lancé le magazine Wired qui a une ligne éditoriale claire : Internet est une nouvelle utopie, et l’intervention du gouvernement n’y est pas souhaitée. C’est l’utopie d’un marché auto-régulé, libéré de l’État. Les entrepreneurs sont de nouveaux pionniers. Les acteurs de la contre-culture californienne se convertissent alors au libre marché et au capitalisme. La Silicon Valley va en donner une version encore plus radicale et jusqu’au-boutiste.

Ce nouveau mode de pensée peut-il présenter un danger ?

Le modèle de la Silicon Valley est dangereux. Les ambitions de ses entreprises sont sans limites. Elles influencent des élections, minent la démocratie, se défient des lois, refusent l’impôt, exploitent les travailleurs et les fragilisent. Elles entendent même aller jusqu’à refonder la nature humaine, en faisant fusionner l’homme et la technologie, ce que l’on nomme « transhumanisme ». Elles entendent tout régir. Tout soumettre au marché. Elles visent l’hégémonie.

La mentalité des chefs d’entreprises de la Silicon Valley est pour le moins inquiétante : quelques personnes veulent déterminer ce qui est bon pour tous sans consulter personne. En bref, la Silicon Valley n’aime pas la démocratie. Il faut bien en être conscient.

Comment faire face ?

Je crois en l’État et je pense que les États peuvent agir. Aux États-Unis certaines voix réclament aujourd’hui le démantèlement des Gafa au nom de la lutte contre les trusts. Chris Hughes, ancien de Facebook, a ainsi récemment proposé de scinder le groupe en plusieurs sociétés. Là réside sans doute une piste.

« L’UE a la force de négocier avec les GAFAM et doit s’imposer comme un contre-pouvoir »

L’Union Européenne doit elle aussi agir. Je pense qu’elle a la force de négocier avec les Gafa et de s’imposer comme un contre-pouvoir. Le RGPD a été un premier pas, même si on peut le critiquer. Il faut aller bien plus loin. Le poids économique de l’Europe est un argument à faire valoir.

La société civile peut elle aussi peser dans la balance. Nous sommes la valeur de bon nombre d’entreprises de la Silicon Valley. Que serait Facebook sans ses 2,3 milliards d’utilisateurs ? Que deviendrait Uber si nous décidions tous de le boycotter ? Se détourner des entreprises dont le modèle est prédateur est une piste à explorer. Promouvoir des alternatives, des initiatives plus éthiques, sous forme de coopératives par exemple, en est une autre.

Est-il exagéré de dire que la Silicon Valley est plus puissante qu’un État ?

Non. C’est sans doute la région la plus riche et influente du monde. La Californie, elle, dans son ensemble, a le sixième PIB mondial. Mark Zuckerberg est reçu partout comme un chef d’État, nous l’avons vu en France. En termes de pouvoir et d’influence, la Silicon Valley rivalise clairement avec certains États.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

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