Conversations secrètes, le monde des espions

Conversations secrètes, le monde des espions (France Culture)

Conversations avec des éminences grises de huit grandes puissances du renseignement pour mieux comprendre les rouages de l’espionnage moderne. Une plongée dans les arcanes des services de renseignement.

Comment une information secrète devient une politique publique ? Comment les services de renseignements informent-ils nos dirigeants ? Entre espions de cinéma et bureaucrates du secret, quelle est la réalité des liens entre espionnage et pouvoir ? Pierre Gastineau et Philippe Vasset ont interrogé les maîtres-espions de huit grandes puissances du renseignement, la majorité d’entre eux s’exprimant pour la première fois dans un média français. Toutes ces éminences grises racontent la mécanique du secret et détaillent les chausse-trapes et les frustrations auxquels sont confrontés les espions au cœur du pouvoir.


L’aristocratie de l’espionnage : le Royaume-Uni

Aucun autre pays n’a su faire de ses hommes de l’ombre une telle mythologie nationale. Au Royaume-Uni, les espions sont des princes. On les célèbre au cinéma, à la télévision et sur les étagères des libraires. D’anciens membres du renseignement britannique nous racontent ses coulisses.

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Premier épisode de Conversations Secrètes, qui vous emmène tout l’été dans les rouages des agences de renseignement.

Aujourd’hui : le Royaume-Uni et son emblématique Mi6, célèbre car porté à l’écran de nombreuses fois et incarné par James Bond.

Dans les coulisses du Mi6

Philippe Vasset et Pierre Gastineau sont allés à la rencontre de ceux qui ont travaillé au renseignement britannique, pour en comprendre le fonctionnement, ses réseaux et ses travers.

Sir Richard Dearlove, qui a dirigé le Mi6 de 1999 à 2004 explique ce qui fait la spécificité des services secrets britanniques par rapport à leurs homologues européens :

Il y a une différence culturelle significative entre la communauté du renseignement au Royaume-Uni et son homologue en France. Au Royaume-Uni, le renseignement est une profession reconnue, qui a toujours attiré des gens qui auraient pu choisir n’importe quel autre secteur et réussir. C’est notamment parce que les services secrets ont été constitués comme une part importante du gouvernement, et ce depuis le début des années 1930. Sir Richard Dearlove

Une autre différence significative est le parcours des membres du renseignement britannique, explique Sir Richard Dearlove :

Quand j’ai eu mon diplôme de Cambridge dans les années 1960, j’avais l’intention d’entrer au ministère des affaires étrangères, mais j’ai fini par entrer dans les services secrets, qui étaient considérés comme une carrière prestigieuse. Je sais que ce n’est pas le cas en France et que les gens qui intègrent la DGSE et son ancêtre, le SDECE ont longtemps été des militaires et non pas des universitaires. Sir Richard Dearlove

« Les espions sont non seulement à Cambridge, mais aussi à la chambre des Lords », rappelle Philippe Vasset, qui est allé rencontrer les « sécurocrates » reconvertis en politique et notamment la baronne Pauline Neville-Jones, une exception dans le monde sexiste du renseignement d’outre-Manche.

Les hauts fonctionnaires peuvent entrer à la chambre des Lords. J’ai plusieurs collègues dans ce cas, et plusieurs d’entre eux sont d’anciens responsables du renseignement. […] Je pense que le système politique est plus sain si les membres sont issus de tous les secteurs de la société. L’une des choses que je n’aime pas dans la politique moderne est que les parlementaires sont de plus en plus souvent d’anciens assistants qui ont gravi les échelons d’un système depuis leur plus jeune âge sans jamais faire autre chose que de la politique. Pauline Neville-Jones


Les espions du Président : les États-Unis

Les États-Unis disposent des services de renseignements les plus puissants au monde. Patriote, le peuple américain entretient des liens très particuliers avec ses espions, souvent érigés au rang de héros. Ces derniers vous emmènent dans les arcanes de l’espionnage à l’américaine…

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Quoi de plus représentatif qu’un musée dédié à l’espionnage pour rendre compte de la relation qu’entretient le peuple américain vis-à-vis de ses espions ?

À Washington, il y a le « spy museum ». A première vue, ce n’est rien d’autre qu’un Disneyland des espions, mais à y regarder de plus près, cette succession de salles à la gloire de la CIA et de la NSA témoigne du lien très particulier qu’entretiennent les États-Unis avec leurs services de renseignement.

Le spy museum passe toute l’histoire américaine au prisme de l’espionnage. Le père fondateur de la Nation, George Washington est ainsi présenté comme le premier et le plus grand espion de l’histoire américaine. Toutes les grandes dates de l’histoire américaine, depuis l’indépendance jusqu’à l’assassinat de Ben Laden sont envisagées du point de vue des espions.

C’est dire toute la mythologie qui a cours aux USA : on prend la mesure du patriotisme exacerbé de certains professionnels du renseignement américain.

Pierre Gastineau et Philippe Vasset ont rencontré ces grands pontes du renseignement américain, qui nous emmènent dans les arcanes de l’espionnage de la première puissance mondiale.

William Green est un de ceux qui ont travaillé pour la Central Intelligence Agency : il est un pur produit du renseignement américain et il nous fait rentrer dans sa tête d’espion et revient sur son entrée à la CIA.

À cause de la seconde guerre mondiale, puis de la guerre froide, le monde vu des États-Unis apparaissait séparé entre le bien et le mal et notre Président de l’époque, Ronald Reagan, qualifiait volontiers certains adversaires de maléfiques. La mentalité à l’époque était qu’il fallait défendre les intérêts de l’occident, la démocratie, notre culture, notre identité. C’était une motivation importante pour des jeunes gens comme moi de travailler pour le gouvernement. William Green

Les opérationnels de la CIA entrent à l’agence jeunes et ils y passent ensuite toute leur vie. Mais dès qu’on atteint les hautes sphères de l’agence, les profils se diversifient.

Notre second interlocuteur est arrivé au renseignement après être passé par l’armée. Nous le rencontrons dans l’un des cercles les plus fermés de la capitale américaine : le Cosmos, archétype du club de patriciens WASP de la côte Est des États-Unis, le club est réservé à des personnalités toutes triées sur le volet…

Cet interlocuteur, c’est David Petraeus pour qui la direction de la CIA est venu clore une carrière militaire bardée de titres et de médailles. Mais les militaires ne sont pas les seuls à pouvoir prétendre prendre la tête de la CIA, en effet, bon nombre d’anciens directeurs de la CIA sont des hommes politiques

Servir comme directeur de la CIA est franchement assez fascinant car vous avez accès à de nombreuses fonctionnalités, que je trouve très stimulantes, et  l’opportunité assez incroyable de continuer ce que j’avais commencé en tant que militaire. David Petraeus

Ce dernier nous explique les ressorts de la direction de l’agence américaine de renseignement :

Vous avez d’un côté les équipes d’analystes de la CIA : ce sont des gens qui passent leur vie à développer une expertise extrêmement pointue sur certaines régions du monde ou sur certaines problématiques, et ce sont vraiment les meilleurs. […] C’est très stimulant, c’est une grande chance. D’un autre côté vous avez la direction des opérations et surtout le National Clandestine Service -les vrais espions- qui sont engagés dans des missions de haut-vol avec des implications énormes. Certains d’eux opèrent en actions clandestines comme voler des secrets, recruter des sources, déployer des outils pour capter des secrets. Ils sont investis dans leur mission, très créatifs et innovants. David Petraeus

À côté de ses cerveaux et de ses muscles, la CIA abrite également ses geeks, qui prennent aujourd’hui de plus en plus d’importance…

Comment décrire le quotidien d’un agent ? […] Je parle des agents de la direction des opérations, les « case officers ». L’entraînement qu’on nous donnait était différent selon l’endroit où on nous envoyait. […] Le plus important, c’était de comprendre ce qui se passait en Union Soviétique : c’était eux la principale préoccupation. Comprendre ce qu’ils essayaient de faire dans les démocraties occidentales, comprendre qui étaient leurs agents, où ils se trouvaient et être en mesure d’aller les rencontrer. Une grande partie de notre activité consistait à comprendre qui étaient nos adversaires. William Green

Plongez grâce aux récits de ces témoins dans les arcanes du plus puissant service de renseignement.


Des espions au Kremlin : la Russie

Développé durant la première guerre mondiale, l’espionnage est devenu affaire courante durant la guerre froide. Les troupes invisibles de la CIA et du KGB, agences d’intelligence américaine et soviétique ont déroulé une variété de tâches aux ordres de leurs dirigeants politiques.

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Deux continents, deux peuples, séparés par un rideau de fer de plusieurs milliers de kilomètres et un dialogue de sourd qui aura duré plus de 40 ans : la Guerre Froide fut la première opposition idéo-politique sans combat direct. Ce conflit international a vu se succéder de nombreux hommes politiques et militaires ainsi que de nombreux espions; en effet, la Guerre Froide a été l’âge d’or des agents secrets. Agents du F.B.I., du K.G.B. et agents doubles ont été des acteurs importants de ce combat. La guerre froide était bel et bien une « guerre d’espions ».

30 ans après la chute du mur de Berlin, les services secrets occidentaux gardent un œil attentif sur la Russie.

Il y a une nouvelle génération, les « millenials », très dépendants aux réseaux sociaux. Les étudiants me lancent des regards interdits quand j’essaye de leur expliquer ce qu’était vraiment la guerre froide, parce qu’ils ne le comprennent pas. Richard Dearlove, ancien directeur du MI6 (Military Intelligence, section 6) et professeur à l’université de Cambridge

Pendant la guerre froide, l’Union soviétique était la priorité numéro 1 des agences de renseignements. Aujourd’hui, c’est le terrorisme qui est devenue la priorité, tout en continuant de surveiller la Russie :

En 2014, toute la gamme des techniques russe s’est révélé : soldats sans uniforme, propagandes… On a vu combien ces outils, dans les mains d’un leader déterminé comme Vladimir Poutine, pouvaient être efficaces.La Russie de Poutine est une nouvelle menace qui pèse sur l’Ouest. Et notre intérêt est que la Russie se développe économiquement. Richard Dearlove

Pendant la guerre froide, le Kremlin exerce un contrôle plus qu’étroit sur ses agents secrets. Ceux qui ont voulu s’en affranchir, comme Alexandre Litvinenko, et Sergueï Skripal, l’ont payé au prix fort. Le premier a été empoisonné au polonium, une substance radioactive et le second au novitchok, un agent chimique.

Un ancien espion russe, qui souhaite garder l’anonymat, pour ne pas subir le même sort que ses homologue, témoigne :

Je suis parti peu de temps avec que l’URSS ne s’effondre, c’était le début des coupes budgétaires dans l’armée. Ce métier m’a attiré parce qu’il permettait de voyager hors de l’Union soviétique, et d’avoir certains privilèges interdit à la population. Je pouvais rencontrer des gens d’autres pays et en particulier des gens de l’Ouest. Ancien espion russe 

J’étais fasciné par la culture occidentale. Evidemment, il y avait des espions pour qui participer à la propagation du communisme et du socialisme était la première motivation. Mais dans les années 1980, je peux vous dire que les motivations étaient avant tout pratiques, et les gens ne pensaient pas forcément à promouvoir l’idéologie russe. Ancien espion russe 


Les espions qui n’aimaient pas espionner : l’Allemagne

Les relations des Allemands et notamment des dirigeants politiques sont compliquées vis-à-vis de ses services de renseignements. En cause, des facteurs historiques et une incompréhension mutuelle entre la sphère politique et les maîtres-espions du pays.

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Un pays qui entretient des rapports difficiles avec ses services des renseignements

Aucun pays démocratique n’a un rapport aussi compliqué à ses espions. L’Allemagne a dû non seulement expier les crimes perpétrés par le renseignement nazi, mais également réparer les abus de la Stasi est-allemande après la réunification. Un double héritage qui pèse de tout son poids sur le renseignement allemand moderne, et qui a longtemps contraint son action.

Cependant, ces dernières années, la montée en puissance de l’Allemagne réunifiée sur la scène internationale s’est accompagnée d’un renforcement des services d’espionnage.

Cela oblige les responsables politiques à se saisir du sujet, ce qu’il font avec une gêne extrême. Une incompréhension s’est installée entre les dirigeants politiques et leurs espions.

Si au Royaume-Uni l’espionnage est une affaire d’universitaires et en France de militaires, en Allemagne, l’espionnage est un métier de juriste.

Hans-Georg Maaßen est l’un deux :

Jusqu’en novembre 2018, j’étais le président du BSV qui est le service de sécurité et de renseignement intérieur allemand. Aujourd’hui j’exerce en tant que juriste et comme consultant dans les affaires. Hans-Georg Maaßen

Ce dernier a été brutalement débarqué en novembre dernier par Angela Merkel. Il avait osé remettre publiquement en cause les déclarations du gouvernement et nier l’existence d’une chasse anti-immigrés dans la ville de Chemnitz.

Il ne mâche pas ses mots pour raconter un épisode emblématique des errements sécuritaires de la chancelière allemande, à savoir les émeutes qui ont eu lieu en marge du G20 à Hambourg en 2017. La police avait été complètement dépassée par les manifestants, suscitant un scandale outre-Rhin, les politiques et les services de renseignements se renvoyant la balle sur leur responsabilité respective.

Pour Hambourg, il y avait eu de nombreuses réunions préparatoires, les dirigeants politiques ont été dûment briefés par nos services. Il n’y a pas eu de problème d’organisation ou de structure. Il y avait plus un problème politique dans le sens où les hommes politiques n’ont pas fait ce qui était nécessaire pour prévenir la situation. Hans-Georg Maaßen

La méfiance extrême que suscite le renseignement chez les politiques allemands les a incités à tenir les espions à distance. A l’inverse de ce qu’il peut se passer dans les autres pays européens, Chanceliers et Ministres ne se bousculent pas pour s’entretenir en tête à tête avec les chefs du renseignement.

C’est ce qu’explique Gerhard Schindler, patron du BND de 2011 à 2016 :

Les réunions existent pour les situations spéciales. En dehors des comptes-rendus réguliers, il n’y a pas besoin d’établir de réunions spéciales. C’est pourquoi le briefing hebdomadaire à la chancellerie suffit pour briefer le patron administratif de la chancellerie. […] Si nous avons des situations de crise, par exemple lors des événements en Ukraine, alors nous allons faire un point à la chancellerie chaque matin à 8h pour débriefer. Quelle est la situation en Ukraine ? Comment est la situation aux frontières du pays ? Comment la Russie réagit ? […] La relation passe plus par la demandes des ministères régaliens, qui demandent « Y a-t-il une information sur X ou Y ? » Voilà comment les choses se passent en Allemagne. Gerhard Schindler

Chaque mois, le BND est saisi en moyenne de 900 demandes d’informations émanant du gouvernement, des ministères et des autres autorités de sécurité. Je considère ce nombre important parce que cela prouve qu’il y a un grand besoin d’information au sein du gouvernement fédéral. […] Cela veut aussi dire que le BND est considéré comme assez bon parce qu’on vient le chercher pour délivrer cette information. Gerhard Schindler


Les espions qui aimaient trop le business : la Chine

Le renseignement est profondément ancré dans la culture chinoise, et le parti communiste l’a institutionnalisé, dans un climat de paranoïa. Originellement destiné à combattre les ennemis du parti, le renseignement est aujourd’hui massivement mobilisé sur des questions économiques.

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C’est l’un des paradoxe de l’espionnage chinois : alors que l’Europe et les États-Unis vivent dans la hantise des espions de Pékin, accusés de vol de secrets industriels à grande échelle, la Chine elle, brandit sans cesse la menace d’agents déstabilisateurs venus de l’étranger.

Historiquement, l’espion est une figure centrale dans la tradition chinoise. Le Maître de la vallée fantôme ou bien les 36 stratagèmes, textes canoniques de la haute antiquité, font du renseignement l’arme décisive des royaumes combattants.

Une visibilité culturelle qui contraste avec l’effacement des espions dans la Chine contemporaine. Aujourd’hui, les praticiens de cet art millénaire se montrent peu, et ne s’expriment jamais.

L’histoire des renseignements de la République Populaire étant une longue suite de purges, aucun dirigeant n’a envie d’être le prochain sur la liste pour un mot malheureux.

Dans cette ambiance, convaincre les maîtres espions chinois de parler à des journalistes s’est révélé être une véritable épreuve. Pierre Gastineau et Philippe Vasset ont donc multiplié les détours pour rencontrer tous ceux qui ont eu affaire avec le ministère de la sécurité d’État.

Nigel Inkster a été pendant 10 ans le chef de poste du MI6 à Pékin, puis à Hong Kong :

En Chine, il n’y a pas de tradition autour du renseignement en tant qu’institution. Il y a une tradition du renseignement beaucoup plus large. La Chine est un État-espion en soi et non un État qui emploie des espions. Nigel Inkster

Le parti communiste chinois a été formé dans une atmosphère de complot, de clandestinité et de menaces existentielles. […] La paranoïa est une obligation. Votre raison d’être, c’est de résister aux menaces extérieures. Nigel Inkster

Aujourd’hui, le système s’est complexifié en une multiplicité d’agences, toujours sous l’étroite surveillance du Parti Communiste chinois.

Si l’on regarde les services de renseignement lors des 5 premières décennies de la République Populaire, c’était d’abord et avant tout des services de renseignement intérieurs, occupés à combattre les éléments hostiles au parti communiste. Leur lutte était principalement idéologique. […] L’action en dehors du pays était très limitée. Nigel Inkster

Par la suite, la Chine a opéré un virage économique, et elle a été l’une des premières puissances à mobiliser massivement son appareil de renseignement afin de rattraper son retard économique, dans des proportions colossales.

Au milieu de années 1980, la Chine a mis en place un plan, un programme identifiant les technologies critiques sur lesquelles la Chine devait recueillir des informations. Nigel Inkster


Les espions dans l’ombre des réseaux : Israël

Comment Israël, un pays plus petit que la région Pays de Loire, âgé d’à peine 70 ans, a-t-il réussi à s’imposer comme une puissance majeure du renseignement au point d’être crainte par ses alliés eux-mêmes ?

En cet été 2019, le Mossad fait une nouvelle fois la Une des journaux français. Le service israélien est soupçonné d’avoir recruté un agent de la DGSI, le renseignement intérieur. Si le dossier paraît bien mince, il illustre la fascination, faite d’admiration et de méfiance mêlée, que suscitent les espions israéliens, en particulier en France.

Comment un pays plus petit que la région Pays de Loire, âgé d’à peine 70 ans, a-t-il réussi à s’imposer comme une puissance majeure du renseignement ? Au point d’être craint par ses propres alliés ?

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La mythologie du Mossad s’est nourrie de ce rôle de veilleur, mais également des opérations spectaculaires que le service a menées hors d’Israël. Affaire des vedettes de Cherbourg, infiltration des entourages du président syrien Hafez el-Assad, du raïs égyptien Nasser… autant de missions dont le monde a appris l’existence presqu’en direct.

La toute première opération d’ampleur qui a fait entrer le jeune Mossad dans la cour des grands de l’espionnage reste la traque et l’enlèvement d’Adolf Eichmann, en 1960.

Un ancien espion israélien témoigne :

Les ennemis immédiats ont pratiquement tous disparu, en tant que puissance. Le challenge n’est plus aux frontières, mais mondial, avec la radicalisation islamique.

Le cyber est une dimension nouvelle, donc les pays sont encore très vulnérables là-dessus. Si demain un hôpital est bloqué par une cyberattaque, chacun va le voir et le sentir. Cela affecte tout le monde.

Depuis quelques années, la fiction israélienne s’est saisie de la thématique de l’espionnage. Les séries du pays s’imposent même à l’étranger via Netflix grâce à leurs intrigues touffues et nerveuses. Une des dernières en date, False Flag, s’inspire d’une vraie opération d’assassinat du Mossad, contre un haut cadre du Hamas, à Dubaï en 2010. Enchaînant les coups de théâtre, la série dépeint un univers où personne n’est réellement ce qu’il paraît être.


Le pays où les espions ont été rois : l’Algérie

Les services de sécurité algériens sont un État dans l’État. Tirant leur légitimité du rôle crucial des militaires dans la Guerre d’Indépendance, leur rôle a été de défendre le régime politique et de gérer la rente économique. Mais des zones d’ombre demeurent sur certaines de leurs activités.

Abdelaziz Bouteflika et le general Ahmed Gaid Salah chef d'etat major de l'armee algerienne assiste aux commemorations de la fete nationale le 5 juillet 2012 en banlieue d'Alger, Algerie

C’est une image incroyable en Algérie : le 5 mai 2019, les généraux Mohamed Mediene et Athmane Tartag, les inamovibles chefs du renseignement algérien pendant 30 ans, montent les marches du tribunal militaire de Blida. Ils sont accusés de « complot contre l’État » et « d’atteinte à l’autorité de l’armée ».

Pour tous les algériens qui manifestent depuis le printemps arabe contre la réélection programmée d’Abdelaziz Bouteflika, ces images sont le signal qu’au pays où les espions sont rois, quelque chose est en train de changer. Car les services en Algérie font bien plus que du renseignement : ils sont le garant du pouvoir, si ce n’est le pouvoir lui-même.

Les services arabes sont là pour sauvegarder le régime. On est dans des services de sécurité, au service du pouvoir, pour que le pouvoir se maintienne avec une mission qui est clairement la défense du régime. Agnès Levallois, spécialiste des services de renseignements arabes.

Les services co-gèrent le pays avec Bouteflika jusqu’en 2015. […] Avec un seul objectif : maintenir le système et de gérer la rente économique. Agnès Levallois

Bernard Bajolet, directeur de la DGSE de 2013 à 2017, a éprouvé la réalité du pouvoir des services de renseignement algériens. Si les rapports ont longtemps été très cordiaux entre services de renseignement français et algériens, la coopération n’a quant à elle pas toujours été aisée.

De toute évidence, le DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité, ndlr) avait un pouvoir extrêmement important. J’ai été reçu par le général Mediene à plusieurs reprises. Je prenais plaisir à aller à ces entretiens parce que c’était toujours passionnant. Les analyses étaient toujours précises. […] Mais quand il s’agissait de coopérer de façon plus opérationnelle, c’était plus difficile. Bernard Bajolet

Comment les maîtres-espions algériens ont-ils créé cette nébuleuse à la fois invisible et très puissante ?

Les services en Algérie ont un rôle essentiel, qui est issu de la Guerre d’Indépendance. C’est un élément structurant dans l’analyse des services, et qui en fait la particularité de l’Algérie par rapport aux autres pays de la région. C’est le seul pays qui est passé par cet épisode de la guerre d’indépendance. Les services de sécurité ont commencé à exister pendant la Guerre d’Indépendance. Ils ont acquis une légitimité qui est issue de la Guerre d’Indépendance. Agnès Levallois


Et les barbouzes devinrent des espions : la France

Loin de traiter d’égal à égal avec le politique, comme c’est le cas au Royaume-Uni, le renseignement français suscite encore beaucoup de méfiance. Qui sont ces fonctionnaires qui ont le plus grand mal à valoriser leur contribution à l’histoire de la République ?

Jean Dujardin et Bérénice Bejo dans OSS 117 Le Caire nid d'espions (2006) de Michel Hazanavicius

En anglais, en allemand, et même en russe, le vocabulaire de l’espionnage est français. À Londres comme à Moscou, on parle d' »agents », de « services » et de « couverture ». Mais si tous les espions pratiquent le français, tous les Français ne pratiquent pas l’espionnage, loin de là. C’est même l’inverse. Les espions français ont longtemps été relégués au rang de pitres, comme dans OSS 117 ou de barbouzes aux manières expéditives.

Alors, qui sont ces fonctionnaires qui ont le plus grand mal à valoriser leur contribution secrète à l’histoire de la République ?

Loin de traiter d’égal à égal avec le politique, comme c’est le cas au Royaume-Uni, ou de se confondre avec lui, comme c’est le cas en Algérie ou au Royaume-Uni, le renseignement français a longtemps été tenu par les gouvernants.

Jean-Claude Cousseran, qui fut le directeur de la DGSE de Jacques Chirac, au début des années 2000, et qui a aujourd’hui l’oreille d’Emmanuel Macron, le confirme :

Le cas français est un cas un peu particulier, parce qu’il date d’il y a longtemps. Au 18e siècle déjà, il y a des critiques sur les méthodes d’espionnage, des méthodes jugées non-conformes. Il y a une phrase du 19e siècle qui dit : « Le recours d’un pouvoir faible ». C’est assez caractéristique. Jean-Claude Cousseran

Entre le milieu politique et le milieu du renseignement, il y a beaucoup de différences. Ce n’est pas la même culture, ce n’est pas la même manière d’être. Mais il y a eu des progrès sur la distance qu’il y avait entre eux. On a fait évoluer les systèmes qui rapprochaient le pouvoir politique et le renseignement. Jean-Claude Cousseran

Bernard Bajolet a dirigé la DGSE pendant le quinquennat de François Hollande. Pour lui, la culture du renseignement n’est pas vraiment ancrée en France. Il y aurait même une méfiance vis-à-vis de l’espionnage :

On peut expliquer cela par un certain artisanat du renseignement, qui a d’ailleurs donné lieu à des incidents, dont le plus connu est l’affaire du Rainbow Warrior : le coulage du navire de l’association Greenpeace par les services secrets français, le 10 juillet 1985. Le service est peu attractif, y compris au sein des forces armées. La qualité des agents étaient relativement médiocre. Bernard Bajolet

Au fil des années, il y a eu des efforts sur la formation de recrutement qui a attiré un personnel de grande qualité. Il y a aussi eu des moyens qui ont été attribués par le gouvernement dès la période Jospin qui a fait de la DGSE un service efficace. La lutte contre le terrorisme a, je pense, contribué à rassurer l’opinion. Bernard Bajolet

Pour le député Arnaud Denjean, l’un des rares anciens de la DGSE à s’être aventuré dans l’arène politique, la plus grande difficulté des services secrets français est la non-intégration de la DGSE dans le système politico-administratif français :

Il y a une relégation aux marges du système administratif français. Et c’est particulièrement flagrant pour une génération comme la mienne. Arnaud Denjean

Longtemps considéré comme des pitres par la culture populaire, les agents secrets ont vu leur blason redoré par le succès de la série Le Bureau des légendes d’Eric Rochant :

Il y a eu un vrai effort de communication. Quand on a évoqué la première fois le projet du Bureau des légendes avec Eric Rochant, il m’a dit : « Je n’aurais jamais lancé ce projet il y a 20 ans. Mais maintenant, je peux le faire, car la DGSE a acquis une vraie réputation de professionnalisme ». Et cette réputation, je peux vous assurer qu’elle n’est pas usurpée. Bernard Bajolet

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