Le sabordage de la noblesse

Aveuglée par ses privilèges, empêtrée dans les scandales financiers et sexuels, la noblesse serait-elle responsable de sa propre chute ?

Au XVIIIe siècle, la noblesse française comme l’aristocratie, minorité ô combien plus « médiatisée », sont perçues comme décadentes par la grande majorité du peuple de France. Rongée par les dissensions internes, minée par les rumeurs et les scandales, contestée dans sa légitimité à revendiquer une supériorité sociale, la noblesse paraissait au plus grand nombre indigne de sa vocation à servir le royaume.
Elle vivait alors la clôture d’un cycle, dont 1789 ne serait que l’ultime conséquence.

En somme, et l’image perdure jusqu’à nos jours, la noblesse, en dérogeant à l’honneur, aurait perdu sa raison d’être. Mais y avait-il, dans les faits, une inconscience collective de la noblesse ? Pour démêler le vrai du faux, Fadi El Hage retrace son histoire au XVIIIe, dans toutes ces composantes, de l’aristocratie versaillaise aux vieilles familles prestigieuses mais désargentées, sans oublier la noblesse de robe.
Fondé sur une relecture des sources et l’étude de documents inédits, cet essai novateur invite le lecteur à s’interroger sur la place et le rôle d’une noblesse victime autant de fantasmes que de l’image sociale et morale qu’elle renvoyait au public.

Docteur en histoire, Fadi El Hage est spécialiste de l’histoire de la France moderne. Auteur d’ouvrages remarqués, il contribue également au magazine Guerres & Histoire.


Faste, luxe, oisiveté, décadence, excès. Pour la majorité du peuple français du XVIIIe siècle, le noblesse se renie dans l’insouciance : elle piétine les fondements de son institution, les causes de sa création et le motif de son établissement. Bref, la noblesse se saborde. Mieux, elle expire sur scène, à l’acte V d’une tragi-comédie, après au moins un siècle d’agonie mise en scène par elle-même. Lors de la nuit du 4 Août, les aristocrates votent la fin de leurs privilèges.

Comment et pourquoi les évolutions morales et sociales de la noblesse ont-elles provoqué sa chute, et celle de l’Ancien Régime tout entier ? Storiavoce vous fait découvrir une facette peu connue de l’élite nobiliaire, excellant dans l’art de l’autocritique et de l’autodérision : entre mythes et réalités. Interrogée par Mari-Gwenn Carichon, Fadi El Hage est l’auteur du livre : Le Sabordage de la noblesse, Mythe et réalité d’une décadence aux éditions Passés Composé.

L’auteur : Fadi El Hage est historien moderniste, chercheur associe à l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine et l’auteur d’ouvrages remarqués sur l’histoire militaire : Histoire des Maréchaux de France à l’époque moderne, Napoléon historien (préfacé par Jean Tulard), La guerre de succession d’Autriche (1740-1748). Le sabordage de la noblesse, Mythe et réalité d’une décadence est le titre de son dernier livre publié aux éditions Passé composés (252 pages, 22€).


Mercredi 12 juin, aux “Mercredis de la NAR” nous recevions Fadi El Hage pour son livre “Le sabordage de la noblesse”. Historien, auteur d’une thèse sur les maréchaux de France de 1515 à 1793 qui a reçu le Prix d’histoire militaire en 2011, Fadi EL HAGE est chercheur associé au sein de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine et collabore à la revue « Guerres et histoire ». Entre autres ouvrages, il a publié « La Guerre de succession d’Autriche » en 2017.

Fadi El Hage a accepté de nous présenter le livre qu’il a tout récemment consacré à la noblesse française au XVIIIème siècle. Ce groupe social, très divers, appuyait son statut sur son héroïsme militaire. Or la puissance militaire de la France décline sous Louis XV, une partie de la noblesse se détourne du métier des armes et le prestige des nobles décroît dans l’opinion publique. Peut-on en conclure que le XVIIIème siècle fut celui du “Sabordage de la noblesse” selon le titre du livre de notre invité ? Fadi El Hage nous fera saisir les mythes et les réalités d’une décadence nobiliaire sanctionnée par la Révolution française et qui donne à réfléchir sur la manière dont les élites d’un pays font naufrage.


Frédéric Taddeï reçoit : – L’historien Fadi El Hage pour son livre «Le sabordage de la noblesse» chez Passés Composés – La pianiste Eloïse Bella Kohn pour son album «Debussy : Préludes» – La conservatrice au Palais des Beaux-Arts de Lille Florence Raymond pour les «Les plans reliefs» – Le juriste, chercheur associé au CNRS Daniel Borrillo pour son livre «Disposer de son corps : un droit encore à conquérir» aux éditions Textuel

L’historien Fadi El Hage nous livre le contenu de ses recherches sur la fin de l’Ancien Régime et les prémices de la Révolution issu de son ouvrage paru aux éditions Passé composé. La conférence est introduite par Laurent Henninger.


La fabrique des corps (2/4)  – « Le roi est nu ! » (France Culture)

Comment la monarchie a-t-elle joué avec l’ambiguïté de son incarnation dans un corps fait de chair et d’os, un corps à la fois banal et extraordinaire ? L’autorité perdure-t-elle quand le roi vieillit, quand il est malade ? Et qu’en est-il des corps « nobles » qui l’entourent et lui font face ?

Deuxième temps de notre semaine consacrée à l’histoire du corps, pour cette émission d’archives Emmanuel Laurentin s’entretient avec Fadi El Hage et Stanis Perez autour du corps du roi, dans son face à face permanent avec le corps de la noblesse : un corps en majesté, sacré, et scruté ; devant des corps politiques, travaillés ou « décadents »…

« L’économie du réel » du corps du roi

Incarner infailliblement l’Etat, le pouvoir et l’autorité dans un corps mortel : le paradoxe de la royauté ne manque pas de sauter aux yeux de nos contemporains. Dans ce contexte, la moindre spécificité biologique ou physique a son influence : la voix de Louis XV, cassée et enrouée, l’amène à déléguer ses discours et donc à apparaître plus distant de la cour et des affaires du royaume. Le célèbre portrait en-pied de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, peint en 1701, est le reflet de ce paradoxe : le visage du roi vieillissant et atteint de goutte n’est pas idéalisé outre mesure, pour permettre son identification, éviter l’invraisemblance et le ridicule ; les jambes en revanche sont celles d’un jeune homme, pour ne pas diminuer la « royale virilité » du sujet. A la fois éphémère et extraordinaire, le corps du roi est au cœur d’un nombre important de procédés tentant de pallier sa nature mortelle, de la cérémonie du sacre à celle des funérailles, en passant par les rituels thaumaturgiques.

Une noblesse dépossédée de l’héroïsme et de la vertu

Face à lui, la noblesse est un corps politique en entourant un autre, qui le protège et le regarde tout à la fois. Comment la noblesse négocie-t-elle jusque dans son corps ses privilèges, comment tente-t-elle de les justifier en incarnant physiquement des qualités supérieures, comment sa « bonne » tenue incarne-t-elle un rempart pour l’ordre monarchique ?

Au XVIIIème siècle, il y a un clivage entre différentes catégories de noblesses, entre noblesse d’épée et noblesse de robe, et ces rivalités ont abouti à des blocages sociaux qui feront accroître une crise de la noblesse. […] « L’anacyclose » est un phénomène cyclique de changement et de descente en gamme des différents régimes pour après repartir de zéro, explicité dans Polybe, très lu et traduit dans ce milieu de XIXème siècle. Fadi El Hage

Il faut dire que le XVIIème siècle était marqué par le « courage collectif » : Guillaume d’Orange s’exclame à la bataille de Neerwinden « Oh ! l’insolente nation ! », il y a l’idée d’un courage inhérent aux combattants français, notamment leurs officiers et leurs généraux qui donnent de leur personne. Progressivement on observe une sorte de perdition qui se produit, notamment avec l’oubli de certaines valeurs du fait de la paix, et il y a alors une élévation du courage individuel pour ériger des exemples qui doivent inspirer de plus grands groupes, une plus grande collectivité. Cet individualisme commence à mettre en valeur les « petits », les soldats qui font les actions qu’on leur commande et sans qui les succès ne peuvent être réalisés. On met en valeur les grenadiers, les sans-grades, il y a un basculement. La Révolution Française reprend ainsi des valeurs défendues bien avant elle, perverties et oubliées sous les règnes de Louis XV et Louis XVI. Fadi El Hage


Fadi El Hage : « Au XVIIIe siècle, la désaffection des élites pour le service militaire avait altéré l’idée du courage » (Philitt)

L’historien moderniste Fadi El Hage est l’auteur d’une Histoire des maréchaux de France (Prix d’histoire militaire 2011), d’une biographie du duc de Vendôme et de La Guerre de Succession d’Autriche. Il contribue également au magazine Guerres & Histoire. Il vient de publier, aux éditions Passés composés, Le sabordage de la noblesse, un essai sur l’état de la noblesse au XVIIIe siècle ainsi que sur la dégradation de son image au sein du royaume de France qui aboutira à son renversement sous la Révolution française. 

PHILITT : Dans quel état est la noblesse française, en 1715 à la mort de Louis XIV, après près d’un demi-siècle du système de cour versaillais ?

Fadi El Hage : À la mort de Louis XIV, la noblesse de Cour était dans des sentiments ambivalents. Certes, elle était au plus près du pouvoir, contrairement à une noblesse provinciale à l’écart, dans ses terres, de gré ou de force (financière ou politique). Mais elle vivait dans un climat morne depuis plusieurs années, au fil des décès au sein de la famille royale. Plusieurs gentilshommes attendaient la disparition du roi pour rejouer un rôle politique majeur, sans que cela signifiât pour autant qu’ils conspiraient ! C’était une volonté de réforme politique et sociale, animée par Saint-Simon, le duc de Beauvillier et Fénelon, dans la perspective de la montée sur le trône du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. La mort du jeune prince en 1712 anéantit leurs projets. Or, la régence du neveu du défunt roi, Philippe d’Orléans, ouvrit des perspectives intéressantes avec son gouvernement aristocratique de la Polysynodie, qui dura peu, mais qui n’en témoigne pas moins des velléités d’évolution institutionnelle.

Pour quelles raisons, au XVIIIe siècle, les valeurs d’héroïsme sont de moins en moins associées à l’aristocratie qui en avait jusqu’alors le monopole ?

L’aristocratie (qui était au sein de la noblesse mais qui n’est pas la noblesse tout entière) est le gouvernement par les « meilleurs ». Ses membres devaient légitimer leur importance, acquise en théorie par leur mérite personnel, dans le continuité ou non de leurs pères. Leur vocation était perçue avant tout comme militaire. Entre la fin de la guerre de Succession d’Espagne et le début de celle de Pologne, hormis une brève guerre contre l’Espagne (qui ne connut pas une grande ampleur côté français d’un point de vue militaire), il y eut environ vingt ans de paix. De quoi rouiller l’appareil militaire (malgré les camps militaires organisés en temps de paix) et de quoi détourner les officiers de leur vocation principale, sans compter ceux qui furent réformés puis rappelés après une longue durée d’inactivité ! De jeunes officiers désœuvrés comme le marquis d’Argens préférèrent vivre des histoires galantes plutôt que de songer aux moyens d’entretenir un esprit de service.

Les troupes de garnison, au contraire, avaient conservé un rythme de vie militaire plus soutenu, ce qui les avait maintenus dans un « esprit militaire ». La désaffection des élites pour le service avait altéré l’idée du courage collectif qui caractérisait l’armée française au XVIIIe siècle. Les exemples de courage individuel furent mis en exergue pour essayer de susciter de nouveau une ardeur collective. Si certains gentilshommes furent valorisés, comme le chevalier d’Assas, ce n’était pas sans polémique, puisque celui qui aurait crié à l’aide à Clostercamp aurait été le sergent Dubois. Les valeurs d’héroïsme avaient été également tempérées par une attention plus particulière de la chaîne de transmission d’informations au sein de la hiérarchie militaire. En effet, on raconte généralement que ce fut le duc de Richelieu qui, à Fontenoy, informa Maurice de Saxe de la disponibilité de pièces d’artillerie qui s’avérèrent décisives. En fait, Richelieu lui-même l’aurait su par un artilleur du nom de Saisseval. La gloire ne pouvait plus éclipser les plus humbles, qui, s’ils pouvaient faire preuve d’attitude pillarde (ainsi lors du sac de Berg-op-Zoom en 1747), étaient incapables de faire plus que certains officiers généraux qui s’enrichirent véritablement (à l’exemple du maréchal de Villars). Les généraux de la Révolution n’avaient rien inventé, bien au contraire.

Quel rôle jouèrent les écrivains dans cette chute progressive de l’aristocratie ?

Ils jouèrent un rôle de témoin, pour présenter la situation et pour mieux avertir. Montesquieu en est à mes yeux le meilleur exemple. Son œuvre est une véritable observation de la France, un authentique témoignage qui aurait pu, s’il l’avait voulu, faire de lui un grand mémorialiste, au même titre que son ami Saint-Simon. Son essai sur la grandeur et la décadence des Romains est une véritable mise en abyme de l’évolution de la noblesse française au XVIIIe siècle. Publié en 1734, il avait eu la possibilité d’avertir. Vauvenargues en avait eu conscience aussi, mais toute son œuvre n’avait pas été publiée de son vivant. Beaucoup de sentiments d’évolution furent ressentis chez des gentilshommes qui prirent la plume, mais cela relève plus des « écrits du for privé ». En revanche, la littérature permit de présenter au public des situations fictives mais qui n’en étaient pas moins inspirées par la réalité, essentiellement dans un but moral, ainsi chez Caraccioli et, avec un peu plus d’ambiguïté, chez Laclos.

Le libelle fut-il selon vous l’arme la plus dommageable pour l’image de la noblesse ?

Non, je ne pense pas. Il est difficile de mesurer la portée d’un libelle. Combien l’avaient ? Combien l’avaient lu ? On se souvient de la faible proportion de la présence d’un livre comme Du contrat social dans les inventaires après décès, comme l’a souligné Daniel Mornet en 1933. Reste à savoir si la mention de l’ouvrage dans les bibliothèques n’avait pas été censurée lors de l’écriture desdits inventaires. Les libelles circulaient, certes, essentiellement dans les espaces urbains, notamment Paris. Mais je considère que les rumeurs, ce « plus vieux média » du monde selon Jean-Noël Kapferer, eurent plus d’impact. Pas besoin d’être alphabétisé pour les connaître et les assimiler. Nul besoin de s’obliger à réfléchir sur le bruit. Certains prirent le temps de la réflexion, d’autres non. Le mécanisme n’est pas aussi différent de celui qu’on voit aujourd’hui sur les réseaux sociaux avec les fausses rumeurs se diffusant à la vitesse de l’éclair et qui persistent malgré les démentis raisonnés.

De quelle manière cette dégradation de l’image de la noblesse a-t-elle terni l’image même du monarque ?

C’est un peu la question de l’œuf et de la poule. Le roi, en l’occurrence Louis XV, donnait le mauvais exemple. Quel exemple incarnait-il auprès de sa noblesse ? Que faisait-il pour rassembler la noblesse autour de valeurs plus vertueuses ? La guerre se faisait par intermittence et pas de la façon la plus heureuse qui fût, puisque dès la guerre de Succession de Pologne se firent jour les prémices du déclin militaire français. Le roi était habituellement protégé par sa réputation et sa vertu, à l’opposé du mauvais entourage. Henri III fut affecté par la réputation de ses proches et son attitude (notamment lors de processions doloristes) fut jugée indigne d’un roi, le point de non-retour ayant été atteint lorsqu’il ordonna l’assassinat des Guise. Un facteur est à prendre en compte : la puissance du royaume. Louis XIV avait pu maintenir une image de grandeur tant que les succès étaient là. Les années difficiles de la fin de la guerre de Succession d’Espagne avaient porté un coup (en sus de l’impôt). Louis XV suscita plus d’incompréhension avec la paix d’Aix-la-Chapelle et surtout avec le traité de Paris, qui permit de sauver les meubles davantage que ce que l’on dit souvent (les îles à sucre étaient conservées). Louis XVI, quant à lui, avait Marie-Antoinette comme « bouclier » avant que la reprise de la crise parlementaire ne le présentât comme un despote, à l’instar de son grand-père après le « coup de majesté » de 1771.

La question nationale qui va s’imposer à la fin du XVIIIe siècle se forge-t-elle contre l’aristocratie ?

Étant donné que l’image d’une aristocratie héroïque avait décliné, il fallait trouver de nouveaux héros, notamment du côté du Tiers état. L’amalgame avec les réflexions autour des mythes fondateurs de la France (popularisées par Boulainvilliers et l’idée d’une soumission des Gaulois aux Francs) fut un facteur aggravant. La position supérieure d’une mince frange de la noblesse fut de plus en plus contestée dans sa légitimité, puisque rien ne la justifiait, excepté leur ascendance. Ils s’étaient donné la peine de naître, pour paraphraser les mots de Figaro. Leurs mérites étaient contestés, à l’exemple de la promotion de sept maréchaux en 1775, baptisée « les sept péchés capitaux », comportant une majorité de ducs-pairs, fils et/ou petits-fils de maréchaux de surcroît. La fermeture sociale eut des conséquences gravissimes.

Les accusations d’appartenance à un « parti de l’étranger », fort diffusées pendant la Révolution, étaient également le reflet d’une incompréhension vis-à-vis d’une société des princes, de liens entre sujets de différents royaumes rendus incompréhensibles au fil du développement de l’idée de Patrie. Eugène et Villars étaient amis, tout en combattant pour deux souverains opposés. Imaginable par la suite ? Difficilement concevable même de nos jours pour la plupart d’entre nous. L’écriture ultérieure de l’Histoire en atteste. Michelet ne voyait pas Louis XVI comme un « Français », au regard de ses ascendances plutôt « allemandes » à ses yeux. Cet historien, par trop mythifié, avait plusieurs fois versé dans l’exagération sans rigueur scientifique (ses pages sur le connétable de Bourbon au XVIe siècle sont éloquentes, de même que certaines réflexions sur Napoléon dans son Histoire du XIXe siècle). Le développement d’un sentiment national creusa un fossé, c’est évident.

Quelle place ont pris les idées nouvelles des philosophes au sein de l’aristocratie à la veille de la Révolution française ?

Les « idées nouvelles » furent multiples. Elles inspirèrent tant la Révolution que la Contre-Révolution. Les plus jeunes, ceux qui étaient partis en Amérique, furent gagnés de façon variable, mais on perçoit essentiellement l’idée d’assainir leur ordre social. Étant au plus près du pouvoir en tant qu’« aristocrates », ils étaient plus à même de porter des réformes. Le contrôle en fut rapidement perdu pourtant, principalement face à d’autres ensembles bloqués socialement. Je pense aux anoblis, aux bourgeois aspirant à la noblesse, ainsi qu’à la petite noblesse désargentée, incapable de s’agréger facilement à la Cour. La Révolution fut l’occasion de « décapiter » (pardon pour cette expression facile) le haut de la pyramide, débloquant ainsi (après les phases de perturbation propres aux révolutions, les guerres de la Ligue pouvant être interprétées comme une révolution sur certains aspects) la société. C’est pour cela que celui qui tira son épingle du jeu fut un membre de la petite noblesse, Napoléon Bonaparte, qui paraît alors l’aboutissement logique d’un processus d’assainissement de l’État et de son ordre social.


Quand les élites se sabordent (Le Point)

CHRONIQUE. Dans son livre, l’historien Fadi El Hage démontre qu’à force de dérision l’aristocratie a provoqué la Révolution française. À méditer.

Par Arthur Chevallier*

Les régimes politiques meurent étouffés par les ricanements de leurs représentants. Cette assertion est à la fois une leçon de l’histoire et le commentaire qu’appelle le débat organisé le mercredi 20 mars sur une chaîne d’information entre les chefs des principaux partis de l’Assemblée nationale. Il n’est pas ici question du fond, amplement commenté depuis la diffusion de l’émission, mais du registre de la conversation. Comme était frappante l’exagération dans l’ironie et le sarcasme des uns et des autres. Qu’untel développe une idée, et il était, au bout de vingt secondes, interrompu par un pouffement de rire, un soupir ou une interjection. Cet état esprit n’a rien d’étonnant puisque, comme l’a relevé l’écrivain Charles Dantzig, depuis la dernière élection présidentielle, un bruissement de persiflages recouvre les symboles sur lesquels se fonde notre République.

Un livre inouï d’intelligence, Le Sabordage de la noblesse – aux éditions Passés composés –, écrit par Fadi El Hage, un des historiens les plus prometteurs de sa génération, montre que la France a déjà connu cette situation. L’auteur chevauche le XVIIIe siècle en moins de deux cent cinquante pages, de la Régence de Philippe d’Orléans à la Révolution française ; et ce qui n’aurait pu être qu’une synthèse se transforme en un brillant essai grâce à des intuitions inattendues. Dont l’une est des plus marquantes : dix ans avant la prise de la Bastille, le dénigrement de l’aristocratie venait moins de ses opposants que d’elle-même. Un matin, une génération de courtisans éperdus de frivolité se sont regardés dans un miroir et, constatant qu’ils étaient devenus la caricature d’eux-mêmes, ont explosé de rire. Des exploits de leurs ancêtres qui justifiaient leurs privilèges, il ne restait rien ; l’aventure s’était transformée en sinécure. La mission à laquelle les nobles étaient assignés, à savoir protéger la patrie par les armes, était devenue lettre morte dans la mesure où la paix avait, momentanément du moins, remplacé la guerre comme outil de la puissance. Témoin et acteur de cette déliquescence à l’époque du règne de Louis XVI, le jeune Ségur écrit : « Pour nous, jeune noblesse française […], nous marchions gaiement sur un tapis de fleurs qui nous cachait l’abîme. Riants frondeurs des modes anciennes, de l’orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antique nous paraissant gênant et ridicule. »

La dérision est l’antichambre de la décadence

Ces facéties nobiliaires s’éteindront dans le fracas d’une Révolution qu’eux-mêmes avaient provoquée en donnant le mauvais exemple. La famille royale payera cher le relâchement grandissant de son entourage, à commencer par celui d’une de ses pièces rapportées, Marie-Antoinette. L’étiquette imaginée par Louis XIV, contrepartie de l’absolutisme, imposait au monarque, et donc à sa femme, d’apparaître de façon régulière à la cour, de vivre, du lever au coucher, « en public ». Marie-Antoinette s’est débarrassée de ce qu’elle tenait pour un archaïsme. Elle a préféré s’enfermer loin de la galerie des Glaces, au fond des jardins, au Petit Trianon, avec ses copains, pour boire du champagne et manger des gâteaux. En se comportant comme une adolescente qui refusait de sortir de sa chambre, la femme de Louis XVI a provoqué l’indignation d’une vieille noblesse attachée au protocole. Dépensière, libertine, arrogante, toutes les réputations qui vaudront à Marie-Antoinette d’être traitée si durement au moment de la Révolution française ont été imaginées par des courtisans mécontents. La dérision est l’antichambre de la décadence. En abandonnant l’esprit de sérieux, les jeunes aristocrates ont montré la voie à tout un peuple.

La monarchie française n’est pas le seul régime à avoir été submergé par sa légèreté. Le même phénomène s’est produit en Autriche-Hongrie au début du XXe siècle. Avant la Première Guerre mondiale, qui verra la défaite militaire de l’empereur Charles Ier et aboutira à l’effondrement de la dynastie des Habsbourg, la jeunesse autrichienne, sceptique et moqueuse, dédaignait sa propre puissance. Joseph Roth, qui a vécu dans la Vienne des années 1910, écrit, dans La Crypte des capucins, à propos de sa génération qu’à « la veille de la Grande Guerre il était de bon ton d’afficher une certaine ironie hautaine, de professer par coquetterie une soi-disant décadence, d’affecter à demi un air de lassitude outrée et d’ennui sans cause ». C’est la définition même du ton employé aujourd’hui pour évoquer les institutions, l’histoire et les prétentions non seulement de la République mais encore de la France. Pourquoi un tel dénigrement ? Notre pays est le seul au monde à avoir été capable de porter, en moins de cent cinquante ans, à la fois Louis XIV et la Révolution française, Jean Racine et Voltaire, La Fayette et Napoléon Bonaparte. Cette histoire implique d’être continuée, avec honneur et tenue.

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