« Philosopher, c’est apprendre à mourir »

Qu’est-ce que philosopher ? — Cicéron dit que philosopher, n’est autre chose que se préparer à la mort. Peut-être est-ce parce que l’étude et le recueillement reportent en quelque sorte notre âme en dehors de nous, et la dégagent du corps ; ce qui est un peu ce qui advient quand la mort nous atteint, et en est comme l’apprentissage ; ou encore, parce que toute la sagesse et la raison humaines aboutissent finalement à ce résultat, de nous apprendre à ne pas appréhender de mourir. […]

Michel de MontaigneEssais (1595) – Livre I Chapitre XIX

Le mépris de la mort est l’un des plus grands bienfaits que nous devons à la vertu. — Un des principaux bienfaits de la vertu est de nous inspirer le mépris de la mort, ce qui nous permet de vivre dans une douce quiétude, et fait que notre existence s’écoule agréablement et dégagée de toute préoccupation ; sans ce sentiment, toute volupté est sans charme. Voilà pourquoi tous les systèmes de philosophie convergent et sont d’accord sur ce point. […] Mais elle-même est inévitable : « Nous marchons tous à la mort, notre sort s’agite dans l’urne ; un peu plus tôt, un peu plus tard, le nom de chacun doit en sortir, et la barque fatale nous emporter tous dans un éternel exil (Horace). » Par conséquent, si elle nous fait peur, elle nous est un sujet continu de tourments, auxquels rien ne peut apporter de soulagement. Il n’est pas de lieu où nous en soyons à l’abri ; partant, nous pouvons, comme en pays suspect, jeter nos regards de côté et d’autre, « elle est toujours menaçante, comme le rocher de Tantale (Cicéron) ».

La mort est le but essentiel de la vie. — Le but de notre existence, c’est la mort ; c’est l’objectif fatal auquel nous tendons ; si elle nous effraie, comment pouvons-nous faire un pas en avant sans en avoir la fièvre ? Le vulgaire échappe à cette obsession, en n’y pensant pas ; faut-il que sa sottise soit grande pour être, à un tel degré, frappé d’aveuglement ! […] Les gens ont peur, rien qu’en entendant prononcer son nom ; la mort ! à ce seul mot, la plupart font le signe de la croix, comme s’ils entendaient évoquer le diable. Et parce qu’il en est question dans les testaments, ils ne se décident à faire le leur que lorsque le médecin les a condamnés ; et Dieu sait alors en quel état d’esprit ils le font, sous l’étreinte de la douleur et de la frayeur. […]

Il faut toujours être prêt à mourir. — Mais c’est folie que d’espérer se dérober de la sorte à cette idée. […] Il faut s’en préoccuper plus à l’avance ; sans quoi une telle nonchalance qui nous rapproche de la bête, alors même qu’elle pourrait se concilier en nous avec le bon sens, ce que je considère comme absolument impossible, nous fait payer trop cher les illusions dont elle nous berce. […] apprenons à l’attendre de pied ferme et à lutter contre elle.

Que l’idée de la mort soit souvent présente à notre esprit. — Pour commencer, ne lui laissons pas le plus grand avantage qu’elle ait sur nous ; et pour cela, agissons absolument à l’inverse de ce qui se fait d’ordinaire ; enlevons-lui son caractère étrange ; n’en fuyons pas l’idée, accoutumons-nous-y, ne pensons à rien plus souvent qu’à la mort ; ayons-la, à tout instant, présente à notre pensée et sous toutes les formes. |…] C’est ce que faisaient les Égyptiens, lorsque au milieu de leurs festins, alors qu’ils étaient tout aux plaisirs de la table, on apportait un squelette humain, pour rappeler aux convives la fragilité de leur vie : « Imagine-toi que chaque jour est ton jour suprême, et tu accepteras avec reconnaissance celui que tu n’espérais plus (Horace). »

Nous ne savons où la mort nous attend, attendons-la partout. Méditer sur la mort, c’est méditer sur la liberté ; qui a appris à mourir, a désappris la servitude ; aucun mal ne peut, dans le cours de la vie, atteindre celui qui comprend bien que la privation de la vie n’est pas un mal ; savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et de toute contrainte. […]

Il est impossible qu’au début, cette idée ne nous cause pas une impression pénible ; mais en y revenant, en l’envisageant en tous sens, à la longue, on finit sans doute par s’y accoutumer ; […] En fait, les hasards comme les dangers auxquels nous sommes exposés, ne nous rapprochent guère, ne nous rapprochent pour ainsi dire pas de notre fin ; car pour un qui est imminent, combien de millions d’autres sont suspendus sur nos têtes. Songeons-y, et nous reconnaîtrons que, bien portants ou malades, en mer comme dans nos propres demeures, dans les combats comme dans le repos le plus absolu, la mort est toujours près de nous : « Aucun homme n’est plus fragile qu’un autre, aucun plus assuré du lendemain (Sénèque). »

Pour ce que je puis avoir à faire avant de mourir, je crains toujours que le temps ne vienne à me manquer, cela ne demanderait-il qu’une heure. […] Autant qu’il est en nous, il faut toujours être botté et prêt à nous mettre en route ; et surtout, n’avoir plus, pour ce moment, d’affaires à régler qu’avec soi-même : « Pourquoi, dans une vie si courte, former tant de projets ? (Horace). » Ce règlement avec nous-mêmes, au moment du départ, nous donnera assez de soucis, sans que nous nous en embarrassions d’autres.

[..] Plus on se désintéresse de ce qui se passera après nous, mieux cela vaut |…] Il ne faut rien entreprendre de si longue haleine, ou tout au moins n’y pas apporter un trop ardent désir de le mener à terme.

Nous sommes nés pour agir : « Je veux que la mort me surprenne au milieu de mon travail (Ovide). » Agissons donc, et autant que nous le pouvons ; prolongeons nos travaux tant que dure notre vie. […] « Ils ne songent pas que la mort nous enlève le regret des choses les plus chères (Lucrèce). »

Il ne faut pas s’embarrasser de ces préoccupations vulgaires et importunes. Si on a planté nos cimetières près des temples et des lieux les plus fréquentés de la ville, c’est, disait Lycurgue, pour habituer le bas peuple, les femmes, les enfants, à ne pas s’effaroucher de la vue d’un homme mort ; et que ce continuel spectacle d’ossements, de tombeaux, de convois funèbres, nous avertisse de ce qui nous attend : « C’était jadis la coutume d’égayer les festins par le meurtre et d’y donner en spectacle des combats de gladiateurs ; ceux-ci tombaient souvent parmi les coupes et inondaient de sang les tables du banquet (Silius Italicus). »

Les Égyptiens, pendant leurs festins, faisaient apparaître aux yeux des convives une image de la mort de grande dimension, tandis qu’une voix leur criait : « Bois, réjouis-toi, car tu seras ainsi quand tu seras mort ! » […]

Les fluctuations auxquelles notre santé est sujette, l’affaiblissement graduel que nous subissons, sont des moyens que la nature emploie pour nous dissimuler à nous-mêmes l’approche de notre fin et notre dépérissement.  […] Nous ne serions pas capables, je crois, de supporter un tel changement, si nous venions à tomber tout d’un coup en pareil état. Mais la nature, nous conduisant comme par la main, nous y amène par une pente douce, presque insensible, peu à peu et par degré, nous familiarise avec lui ; si bien que, sans secousse, notre jeunesse s’éteint sans que nous nous apercevions de cette fin, en vérité plus pénible que celle de notre être tout entier, quand il lui faut quitter une vie devenue languissante, ainsi qu’il arrive quand nous mourons de vieillesse.

[…] ; il en est de même de l’âme qu’il est nécessaire de dresser et de mettre en état de résister à l’accablement que lui cause l’appréhension de la mort. […] L’âme deviendrait alors maîtresse de ses passions, comme de ses désirs les plus ardents ; ni l’indigence, ni la honte, ni la pauvreté, aucune adversité ne sauraient l’atteindre ; efforçons-nous donc, dans la mesure du possible, d’en arriver là. C’est en cela que consiste la véritable et souveraine liberté qui nous met à même de défier la violence et l’injustice, de braver la prison et les fers : « Je te chargerai de chaînes aux pieds et aux mains, je te livrerai à un geôlier cruel. — Un dieu me délivrera, dès que je le voudrai. — Ce dieu, je pense, c’est la mort, la mort est le dernier terme de toutes choses (Horace). »

Le mépris de la vie est le fondement le plus assuré de la religion. — Notre religion n’a pas, chez l’homme, de base plus assurée que le mépris de la vie ; non seulement la raison nous y amène, car pourquoi appréhenderions-nous de perdre une chose qu’une fois perdue, nous ne sommes plus en état de pouvoir regretter ? Et, puisque la mort nous menace sans cesse sous tant de formes, n’est-il pas plus désagréable d’être toujours à les redouter toutes que d’être, par avance, résigné quand une bonne fois elle se présente ? Pourquoi avoir souci de sa venue, puisqu’elle est inévitable ? — À quelqu’un disant à Socrate : « Les trente tyrans t’ont condamné à mort », le philosophe répondit : « Eux, le sont par la nature. » — Quelle sottise de nous affliger au moment même où nous allons être délivrés de tous maux. — Notre venue en ce monde a été pour nous la venue de toutes choses ; notre mort sera de même pour nous la mort de tout. […] l’appréciation sur la durée de l’existence humaine est aussi ridicule, si nous la comparons à l’éternité, ou encore à celle des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres et même à celle de certains animaux.

La mort fait partie de l’ordre universel des choses. — […] « Naître, c’est commencer de mourir ; le dernier moment de notre vie, est la conséquence du premier (Manilius). »

La vie n’est en soi ni un bien, ni un mal. — « Si vous avez su user de la vie, en ayant joui autant qu’il se pouvait, allez-vous-en et déclarez-vous satisfait : « Pourquoi ne pas sortir du banquet de la vie, comme un convive rassasié (Lucrèce) ? » Si vous n’avez pas su en user, si elle vous a été inutile, que vous importe de la perdre ; si elle se continuait, à quoi l’emploieriez-vous bien ? « À quoi bon prolonger des jours, dont on ne saurait faire meilleur usage que par le passé (Lucrèce) ! » La vie, par elle-même, n’est ni un bien, ni un mal ; elle devient un bien ou un mal, suivant ce que vous en agissez. — vous avez vécu un seul jour, vous avez tout vu, chaque jour étant la répétition de tous les autres. […] « Vos neveux ne verront rien de plus que ce qu’ont vu leurs pères (Manilius). » […] « Nous tournons toujours dans le même cercle (Lucrèce) » ; « et l’année recommence sans cesse la route qu’elle a parcourue (Virgile). »  […] — Faites place à d’autres, comme d’autres vous l’ont faite. L’égalité est la première condition de l’équité. Qui peut se plaindre d’une mesure qui s’étend à tous ? […] « Vivez autant de siècles que vous voudrez, la mort n’en sera pas moins éternelle (Lucrèce). » […]

La mort est moins que rien, si tant est que cela puisse être : « La mort est moins à craindre que rien, s’il existe quelque chose qui soit moins que rien (Lucrèce). » Mort ou vivant vous lui échappez : vivant, parce que vous êtes ; mort, parce que vous n’êtes plus. Bien plus, nul ne meurt avant son heure. Le temps que vous ne vivez plus, ne vous appartient pas plus que celui qui a précédé votre naissance ; vous êtes étranger à l’un comme à l’autre : « Considérez en effet que les siècles sans nombre, déjà écoulés, sont pour nous comme s’ils n’avaient jamais été (Lucrèce). »

Quelle que soit la durée de votre vie, elle forme un tout complet. Elle est utile, non par sa durée, mais par l’usage qui en est fait. Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. Songez-y pendant que vous le pouvez, il dépend de vous et non du nombre de vos années que vous ayez assez vécu.[…]

Tout obéit à la même impulsion que celle à laquelle vous obéissez. Y a-t-il quelque chose qui ne vieillisse pas, comme vous-même vieillissez ? Des milliers d’hommes, des milliers d’animaux, des milliers de créatures autres, meurent au même instant où vous mourez vous-mêmes : « Il n’est pas une seule nuit, pas un jour, où l’on n’entende, mêlés aux vagissements du nouveau-né, les cris de douleur poussés autour d’un cercueil (Lucrèce). »

L’immortalité n’est pas désirable. — « Chiron refusa l’immortalité, lorsque Saturne son père, le dieu même du temps et de la durée, lui en eut révélé les conditions. Imaginez-vous combien, en vérité, une vie sans fin serait moins tolérable et beaucoup plus pénible pour l’homme que celle que je lui ai donnée. Si vous n’aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privés. »

Pourquoi la mort est mêlée d’amertume. — « C’est à dessein que j’y ai mêlé quelque peu d’amertume, pour empêcher qu’en raison de la commodité de son usage, vous ne la recherchiez avec trop d’avidité et en dépassant la mesure. Pour vous amener à cette modération que je réclame de vous, de ne pas abréger la vie et de ne pas chercher à esquiver la mort, j’ai tempéré l’une et l’autre par les sensations plus ou moins douces, plus ou moins pénibles, qu’elles sont à même de vous procurer.

[…] Pourquoi redoutes-tu ton dernier jour ? Il ne te livre pas plus à la mort que ne l’a fait chacun de ceux qui l’ont précédé. Le dernier pas que nous faisons n’est pas celui qui cause notre fatigue, il ne fait que la déterminer. Tous les jours mènent à la mort, le dernier seul y arrive. » Voilà les sages avertissements que nous donne la Nature, notre mère.

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