Pasolini face au monde moderne

À l’été 1968, Pier Paolo Pasolini inaugure une rubrique dans l’hebdomadaire « Tempo » qu’il intitule Le Chaos : c’est l’année des contestations, des manifestations étudiantes, de la lutte pour les droits civils. Dans un pays qui est en train de changer rapidement, Pasolini intervient de manière fortement polémique sur les thèmes dominants du jour, et qui sont prétextes à des réflexions – réunies ici pour la première fois avec une préface d’Olivier Rey – fondamentales et novatrices : la condamnation de la télévision, la question émergente de la jeunesse, les positions de l’Église, les accusations du capitalisme.

Il profite également de cet espace de liberté pour livrer à l’inspiration de magnifiques pages poétiques et littéraires, sur le cinéma, l’écriture, sa propre vie ; il polémique par lettres avec avec Moravia, dialogue avec des lecteurs ; il écrit à Visconti, sur Ungaretti, sur le festival de Venise, rédige des poèmes inédits sur New York, se laisse porter par le charme de Lyon ; il mentionne de jeunes intellectuels comme Régis Debray et Daniel Cohn-Bendit avec ironie et tendresse.

Recueil de première importance d’écrits polémiques et poétiques, Le Chaos est l’un des derniers grands inédits de P.P.Pasolini, dans la lignée des Écrits Corsaires et des Lettres Luthériennes.

Dossier de presse (R&N)


Pasolini face au monde moderne (Répliques – France Culture)

Pier Paolo Pasolini, cinéaste, poète, romancier, fut tout au long de sa vie un polémiste engagé, un infatigable dénonciateur solitaire. « Ceux qui ont fait l’histoire sont ceux qui ont dit non » a-t-il rappelé la veille de sa mort tragique. En quoi le non de Pasolini était-il singulier ?

Même si ses films ne passent plus guère sur les chaînes cinéma de la télévision, Pier Paolo Pasolini est d’abord connu en France comme cinéaste. On sait qu’il fut aussi, avec la même prolixité, avec la même intensité, poète, romancier, penseur. C’est précisément du penseur, qu’à l’occasion de la parution du Chaos, dont nous allons parler.

Dans l’ultime entretien que Pasolini a donné quelques heures seulement avant sa mort tragique le samedi 1er novembre 1975, il déclarait « le petit nombre d’hommes qui ont fait l’histoire sont ceux qui ont dit non. Jamais les courtisans ou les valets des Cardinaux. » Or, à l’époque où il s’exprimait ainsi, tous les intellectuels disaient non. Le refus régnait en maître. Il n’y avait pas de place pour l’acceptation. Oui était un mot imprononçable.

Qu’avait donc d’original, de singulier, de solitaire, dans ce climat hypercritique, le non de Pasolini ?

Intervenants
  • René de Ceccatty – Auteur, traducteur, éditeur
  • Olivier Rey – mathématicien et philosophe, chercheur au CNRS, enseignant en philosophie à l’Université Paris 1

Pier Paolo Pasolini – La tragédie de la consommation (France Culture)

L’œuvre de Pasolini s’ouvre par la poésie, puis le roman, le cinéma. Chaque activité s’ajoute aux précédentes. À partir de la fin des années 60, il intervient dans la presse, écrit des chroniques, et devient essayiste politique. À travers ces écrits, on approche un Pasolini aux multiples visages…

L’ouvrage Le Chaos : contre la terreur, paru récemment aux éditions RN, réunit des écrits polémiques et poétiques de Pasolini publiés de 1968 à 1971. Dans ce livre, on remonte le temps, à travers ses chroniques, on découvre un Pasolini engagé politique, et qui, tout à la fois, répond au courrier des lecteurs, et entremêle ses réflexions de poèmes ou de lettres. On approche alors dans Le Chaos ce Pasolini aux multiples facettes. Quel était son engagement politique ? Pourquoi Pasolini parle-t-il de la consommation comme d’un « cataclysme anthropologique »? Quels effets a-t-elle sur les Italiens des années 1960 ?

L’invité du jour : Olivier Rey, mathématicien et philosophe, chercheur au CNRS, enseignant en philosophie à l’Université Paris 1

Textes lus par Georges Claisse :

  • Extrait des Ecrits corsaires, de Pasolini, 1975, éditions Champs Flammarion
  • Extrait des Lettres luthériennes, de Pasolini, 1976, aux éditions Points
  • Extrait du livre Le Chaos, de Pasolini, parution 2018, éditions RN

Sons diffusés :

  • Lecture d’Adèle Van Reeth du discours de Moravia à la mort de Pasolini
  • Musique de Jazz Messengers, Blue Minor
  • Musique de Officina Zoè, Tarantella Italiana
  • Musique de la bande originale des Mille et une nuits, de Pasolini, par Ennio Morricone
  • Archive de Pasolini sur l’engagement, émission L’invité du dimanche, RTF, 1971
  • Archives de Pasolini, dans l’émission TV Cinéastes de notre temps, 1966
  • Archive de Pasolini, dans l’émission TV Allez au cinéma, 1969
  • Musique du Quintetto di Ottoni, Verano Portena
  • Musique de Canzoniere delle Lame, Chi non vuol chinar la testa è comunista

Olivier Rey, préface à la traduction française d’«Il Caos »   de Pier Paolo Pasolini – (version imprimable)

Plus de quarante ans se sont écoulés depuis que Pasolini a été assassiné, le soir de la Toussaint 1975, sur une plage d’Ostie. Pasolini a disparu de la scène au moment même où, sur le plan économique, s’achevaient les trois décennies de croissance exceptionnelle qu’a connues l’Europe occidentale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et où, sur le plan culturel, on s’accorde à situer la transition entre modernité et postmodernité. Et pourtant, concernant ce qui nous est arrivé depuis, l’œuvre de Pasolini se montre à bien des égards plus lucide et plus éclairante que la plupart des réflexions d’aujourd’hui.

En France on connaît encore ses films – même si leur audience se limite de plus en plus aux adeptes des cinémathèques. Sa poésie souffre de la désaffection qui touche la poésie en général, dans un monde qui s’y rend chaque jour plus imperméable. Pasolini le remarquait déjà : « En Italie, il y a quelques milliers de lecteurs de poésie » (p. 134 [n° 18, 3 mai 1969]). Ce nombre a dû encore se réduire, et il en va de même dans tous les pays au fur et à mesure qu’ils « avancent » : dans une start-up nation, on ne peut même pas comprendre ce que l’expérience poétique signifie. Les romans et le théâtre sont toujours édités, mais peinent à trouver leur public. Le metteur en scène Stanislas Nordey constate : « Pasolini n’est pas très joué. J’ai fait connaître son théâtre en France, mais il effraie à la fois les directeurs de salle, qui craignent que les pièces soient trop difficiles, et les metteurs en scène, pour qui elles représentent de vrais défis (1). » Parmi les facteurs qui rendent le théâtre de Pasolini « difficile », on doit compter le « tronçonnage » de son œuvre en segments séparés – cinéma, poésie, littérature, théâtre, écrits politiques – alors que chez lui tout se tient, et que les différents modes d’expression se soutiennent l’un l’autre.

Des textes directement politiques, on connaît surtout en France les Écrits corsaires et les Lettres luthériennes, recueils d’articles parus dans la presse de 1973 à 1975. On pourrait s’étonner qu’il ait fallu attendre aussi longtemps pour que les articles figurant dans le présent volume, publiés entre août 1968 et janvier 1970, soient présentés aux lecteurs français. L’une des causes de ce gigantesque délai tient au malaise que la plupart des « progressistes » d’aujourd’hui ne peuvent manquer d’éprouver à l’égard d’une pensée qui, en son temps, était située résolument à gauche, mais qui ne trouve plus sa place dans le camp qui porte encore ce nom. À l’heure actuelle, des voix s’élèvent contre la « récupération » dont Pasolini serait l’objet de la part de tel ou tel qui appartiendrait à la droite. De fait, il faut y prendre garde : certains peuvent être enclins à sélectionner chez Pasolini quelques formules qui leur plaisent, en en oubliant beaucoup d’autres avec lesquelles il faudrait aussi compter. Reste que nous n’en serions pas là si la gauche avait cultivé l’héritage pasolinien, au lieu de le ranger dans un placard avec défense d’en sortir, afin de ne pas avoir à s’expliquer avec lui. On peut le comprendre, car la confrontation serait pénible.

Pour saisir le bien-fondé de la position de Pasolini, il est bon de se remémorer ce qu’écrivaient Marx et Engels en 1848 : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané (2). » Élément décisif : l’ancienne domination reposait sur la tradition et la stabilité, la nouvelle sur le changement permanent. Marx trouvait une vertu au caractère dissolvant du capitalisme, dans la mesure où celui-ci faisait place nette pour l’avènement du monde communiste à venir. Mais ce nouveau monde, avec quoi le construire, si entre-temps tout a été consumé ? L’avenir, a remarqué Simone Weil, « ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous (3) ». Dans cette optique, la révolution n’a pas pour objectif d’abolir le passé, mais de permettre à ce qui, dans le passé, était entravé, opprimé, de s’épanouir et de fructifier. Ce dont Pasolini a pour sa part été témoin, dans les décennies d’après-guerre, c’est une accélération sans précédent, sous le nom de « modernisation », de la destruction des peuples, des cultures populaires, de l’humanité de l’homme, dissous dans le grand chaudron du consumérisme : « La consommation consiste en un pur et simple cataclysme anthropologique (4). » Voilà pourquoi, pour Pasolini, s’opposer au nihilisme capitaliste comportait nécessairement une dimension conservatrice, voire réactionnaire.

Dans sa défense des cultures populaires, des modes de vie vernaculaires, des dialectes (il écrivit lui-même des poèmes en frioulan), contre le formatage consumériste généralisé, Pasolini scandalisait la droite, dont il révélait l’imposture permanente, qui consiste à prétendre défendre les traditions tout en organisant leur liquidation, à travers le soutien indéfectible apporté au système économique qui les détruit. Destruction qui ne doit pas être conçue comme un effet collatéral regrettable, mais comme une condition même de déploiement du système. Car « cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et le moralisme). Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur permet de privilégier comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes » (5). Mais si la droite moderne, en adhérant au capitalisme, ne peut plus rien avoir de réellement conservateur, il en résulte que la propension de la gauche à la considérer, contre toute évidence, comme gardienne opiniâtre d’un ordre ancien, ne peut constituer qu’une pathétique erreur, qui la conduit à une perpétuelle surenchère transformatrice (à moins que l’entêtement à qualifier la droite de « conservatrice » soit un alibi commode pour se livrer en toute bonne conscience à sa propre fièvre liquidatrice). Pasolini a parfaitement saisi que si la droite, sous des oripeaux conservateurs, favorise le déracinement général en servant la dynamique capitaliste, la gauche, quand elle s’entête à combattre un conservatisme imaginaire, devient le meilleur allié de son ennemi. Ainsi en va-t-il, par exemple, de son goût systématique et immodéré pour les avant-gardes, réputées semer la panique au sein de la bourgeoisie : en réalité, remarque Pasolini, « les premiers écrivains qui ont été des écrivains de “pouvoir”, complètement inventés et lancés par l’industrie culturelle, ont été justement les écrivains d’avant-garde » (p. 21 [n° 33, 13 août 1968]). Il en va de même de « certaine attitude drastique des jeunes, qui condamnent de façon indiscriminée “tout” ce qui est vieux au nom de la révolution, pour se faire ainsi les porteurs d’une valeur néocapitaliste : la substitution totale du nouveau pouvoir industriel aux vieux pouvoirs » (p. 113 [De Kayseri à Arezzo]). Dès lors, l’opposition entre gauche et droite apparaît de plus en plus comme une opposition à l’intérieur d’un même mouvement – où les deux protagonistes de cette « alternance unique (6) » s’accusent mutuellement d’archaïsme et rivalisent à qui sera le plus moderne.

« Pier Paolo, tu es un réactionnaire et un conservateur », écrit un lecteur de Tempo à Pasolini, qui lui répond : « Tu es de gauche, d’extrême gauche, plus à gauche entre tous, et pourtant tu es un fasciste : tu es fasciste parce que tu es bête, autoritaire, incapable d’observer la réalité, esclave de quelques principes qui te semblent si inébranlablement justes qu’ils sont devenus une foi » (p. 139 [Un étudiant de gauche]). Nous sommes malheureusement obligés de constater que pareille bêtise n’a pas cessé de prospérer, comme le veut une identification aussi enragée qu’absurde du progrès avec l’éradication du « vieux monde ». À cette idolâtrie du changement, Pasolini objectait : « Le changement peut être une dégénérescence » (p. 112 [De Kayseri à Arezzo]) ; et encore : « Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas la transformation ne doit pas être acceptée : son “acceptation réaliste” n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser la conscience et continuer son chemin  (7).» Nous nous trouvons dans une situation étrange : parvenus à un point où la révolution semble plus que jamais nécessaire, afin de sauver le (très) peu de passé qui n’a pas encore été détruit. Car « quand il ne restera plus rien du monde classique, quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l’industrie aura rendu le cycle de la production et de la consommation inarrêtable, alors notre histoire sera terminée » (8).

Un point essentiel est à souligner. La critique, aussi violente qu’elle puisse être, ne perd jamais contact avec ce qui la motive – à savoir un amour premier de Pasolini pour le monde et sa beauté, qui le conduit à s’élever contre ce qui les défigure, un émerveillement devant les façons si diverses que les communautés humaines ont su élaborer pour habiter la terre, qui le détermine à combattre le consumérisme planétaire qui les anéantit. Pasolini avait ses tentations de retrait – comme lorsqu’il confiait : « Je vis enfin comme les oiseaux du ciel et les lys des champs, à savoir sans plus m’occuper du lendemain, je jouis d’un peu de liberté et de vie […]. Jouir de la vie (corporellement) signifie justement jouir d’une vie qui historiquement a disparu : la vivre est donc réactionnaire. Je formule depuis si longtemps des propositions réactionnaires. Et je pense à un essai intitulé Comment restituer à la révolution quelques affirmations réactionnaires ? (9). » Cependant, il y avait trop de vitalité en lui pour qu’il pût se tenir longtemps à l’écart du tumulte. Au demeurant, même le monde capitaliste, tout déformé qu’il fût, ne devait pas selon lui faire l’objet d’un rejet trop absolu : « Aussi longtemps que perdure le système qu’on combat (en l’espèce, le système capitaliste), il ne doit pas être tenu pour le mal, parce que sous lui, il y a également la réalité, c’est-à-dire : Dieu » (p. 30 [La peur d’être “mangés”]). Le fanatisme survient lorsque la bataille contre l’adversaire devient plus importante que ce pour quoi il valait la peine de la mener. Le lecteur du Chaos pourra être étonné de trouver, comme égarés parmi les articles, des poèmes. Mais ces poèmes ne sont nullement égarés, car c’est d’un rapport poétique au monde que procède la pensée de Pasolini. La présence de la poésie parmi ses articles nous rappelle où se trouve la source. Elle nous rappelle aussi que la politique ne vaut qu’en tant qu’elle s’alimente toujours à cette source, et en ménage l’accès. C’est parce que Pasolini n’a cessé d’y puiser qu’il est un penseur politique si important.

Notes

1. Propos recueillis par Sophie Joubert, L’Humanité, 29  octobre 2015.
2. Manifeste du parti communiste, chap. 1, trad. Émile Bottigelli, Flammarion, coll. « GF », 1998.
3. Simone Weil, L’Enracinement [1943], in Œuvres, éd. Florence de Lussy, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p. 1057.
4. Écrits corsaires [1975], trad. Philippe Guilhon, Flammarion, 1976, p. 155.
5. Lettres luthériennes. Petit traité pédagogique [1976], trad. Anne Rocchi Pullberg, Le Seuil, coll. « Points », 2002, p . 90-91.
6. Pour reprendre l’expression de Jean-Claude Michéa dans L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007, p. 125.
7. « Gennariello », in Lettres luthériennes, op. cit., p. 33-34.
8. La Rage [1963], trad. Patrizia Atzei et Benoît Casas, Caen, Nous, colt. « Now », 2014.
9. « Conversazione con Pier Paolo Pasolini », en appendice de Sergio Arecco, Pier Paolo Pasolini, Rome, Partisan, 1972.


« Ce qui est premier chez Pasolini, c’est l’amour des gens simples, du monde et de la beauté » (Marianne)

Communiste en-dehors du Parti communiste italien (PCI), en rupture avec le marxisme orthodoxe et pourfendeur du « fascisme de consommation », Pier Paolo Pasolini est sans nul doute l’un des intellectuels les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle. Malheureusement, ses films, ses romans et ses poèmes ont souvent éclipsé sa pensée originale auprès du grand public. Afin d’y remédier, la petite maison d’édition R&N vient de publier sous le titre Le chaos ses chroniques rédigées entre 1968 et 1970 pour le magazine Tempo. Le philosophe Olivier Rey, qui a préfacé le livre, revient avec nous sur Pasolini. Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire

Marianne : Quarante ans après sa mort, Pasolini est-il toujours d’actualité ? En quoi ?

Olivier Rey : Pasolini a eu 23 ans en 1945, il en avait 53 lors de son assassinat en 1975. Autrement dit, l’essentiel de sa vie d’adulte a coïncidé avec ce qu’en France on a appelé les Trente Glorieuses. En Italie, la transformation du pays durant cette période a été encore plus spectaculaire, au point qu’on a parlé pour les décennies 1950 et 60 du « miracle économique italien ». Pasolini, lui, a vécu cette mutation comme une catastrophe. Il a été témoin de l’entrée brusque et massive du petit peuple italien dans la société de consommation – phénomène qui a aussi signifié sa disparition en tant que peuple, ainsi que la destruction des cultures populaires qui permettaient à tout un chacun d’habiter dignement le monde, tout cela dissous dans le grand chaudron d’un consumérisme planétaire. Pasolini a parlé de cataclysme anthropologique : « Ce n’est pas un changement d’époque que nous vivons, mais une tragédie. Ce qui nous bouleverse, ce n’est pas la difficulté de nous adapter à une époque nouvelle, mais une inguérissable douleur semblable à celle qu’ont dû éprouver les mères qui voyaient leur fils partir pour émigrer en sachant qu’elles ne le reverraient jamais plus. La réalité nous lance un regard de victoire, intolérable : son verdict est que tout ce que nous avons aimé nous est enlevé à jamais. »

« Mieux vaut être ennemi du peuple que de la réalité »

Pier Paolo Pasolini

Ce qui frappe, en lisant Pasolini, est la façon dont la transformation du monde l’affectait : « Je vis, existentiellement, ce cataclysme […] dans mon corps. […] C’est de cette expérience, existentielle, directe, concrète, dramatique, corporelle, que naissent en conclusion tous mes discours idéologiques. » On est également frappé par le fait que sur le fond, ce qu’il écrivait dans les années 1960 ou 70, loin de se périmer, semble toujours plus vrai au fur et à mesure que le temps passe. Regardez la photographie qui figure sur la couverture d’un livre récemment paru, qui collationne un certain nombre d’entretiens donnés par Pasolini, de 1949 jusqu’à la veille de sa mort. On voit le visage d’un intellectuel. Mais on voit aussi le visage d’un paysan, d’un homme du « monde ancien ». Voilà pourquoi Pasolini a tant à nous dire. Nous qui, immergés dans le « nouveau monde », avons tendance à perdre le sens de ce qui nous arrive, il secoue notre torpeur, ravive notre sensibilité. On lui a reproché d’être ennemi du peuple parce qu’il ne savait pas s’enchanter des éléments de nouveauté de notre temps. À quoi il rétorquait : « Mieux vaut être ennemi du peuple que de la réalité ». On peut dire cela : Pasolini est un rappel à la réalité.

La pensée (de Pasolini) manque parfois de rigueur, mais elle demeure toujours en contact avec la vie.

Que nous apportent ces chroniques de plus que Les Écrits corsaires et Les lettres luthériennes ?

Le Pasolini du Chaos (qui réunit des articles publiés dans l’hebdomadaire Tempo entre fin 1968 et début 1970), est essentiellement le même que celui des Écrits corsaires ou des Lettres luthériennes (articles publiés de 1973 à 1975). On remarque cependant davantage de variété dans la forme : les chroniques incluent des réponses à des courriers, quelques poèmes, ou une merveilleuse lettre à Anna Magnani. Cette diversité de registres correspond tout à fait à ce qu’était Pasolini. Son œuvre ne doit pas être tronçonnée en segments indépendants : chez lui la poésie, la littérature, le cinéma, les entretiens et les articles politiques forment un tout, chaque mode d’expression soutenant l’autre. On le sent dans Le Chaos. La pensée manque parfois de rigueur, mais elle demeure toujours en contact avec la vie. On sent aussi que ce qui est premier chez Pasolini, c’est l’amour des gens simples, du monde et de la beauté, et que la violence dans sa critique des dynamiques contemporaines n’est que le répondant de cet amour premier – quand il voit ce qu’il aime défiguré, souillé, détruit. Ainsi qu’il le note en 1969, après la réussite du programme Apollo : « Pour un voyage dans la Lune, combien de régressions sur la Terre. »

Anticapitaliste, proche des communistes, Pasolini s’opposait cependant aux « gauchistes » de Mai 68 ou à la libération sexuelle. Peut-il être qualifié de « conservateur de gauche » ?

Il faut se rappeler qu’à l’époque de Pasolini, le paysage politique était structuré par l’opposition entre capitalisme et communisme, dont les États-Unis et l’URSS étaient les champions respectifs. L’Italie étant gouvernée par la Démocratie chrétienne, qui œuvrait à une transformation de l’Italie qui paraissait à Pasolini si funeste, celui-ci se plaçait résolument du côté de l’opposition communiste – quand bien même il eut toujours des différends avec la doctrine du parti. Il faut dire que s’il aspirait à la révolution, c’était en un sens particulier : non pas pour liquider le passé mais, au contraire, pour empêcher sa liquidation totale.

Ce qui est somme toute logique : si, dans un monde figé, une révolution doit introduire du mouvement, réciproquement, dans un monde où tout est pris dans un mouvement sans cesse accéléré, une vraie révolution doit en quelque manière contrecarrer ce mouvement. C’est pourquoi Pasolini disait méditer un essai intitulé : Comment restituer à la révolution quelques affirmations réactionnaires ? Dans cette interrogation, deux mots sont à souligner : « réactionnaires » et « quelques ». Dans l’esprit de Pasolini, l’enjeu n’était pas de revenir à un monde ancien, mais de faire advenir un monde nouveau qui renouerait avec certains aspects du passé.

Pour ce qui est de 68, sa position fut partagée. D’un côté, il ne pouvait qu’être du côté des jeunes qui s’opposaient à un ordre ambiant que lui-même jugeait détestable. D’un autre côté, il perçut immédiatement ce que cette révolte des jeunes avait de vicié : sous des oripeaux révolutionnaires, il voyait surtout s’exprimer l’impatience de jeunes à prendre les places enviées de leurs aînés – c’est-à-dire « une guerre civile non consciente – déguisée en lutte des classes – dans l’enfer de la conscience bourgeoise« . Dans le fond, que voulait la bourgeoisie ? s’interroge-t-il quelques années après l’événement. « Elle voulait balayer tout ce qui faisait obstacle aux nouveaux rapports production-consommation, c’est-à-dire les échafaudages et les institutions de la tradition : la culture, l’art, le monde artisanal, le monde agricole des petits propriétaires, l’Église elle-même. Toutes choses dont elle n’avait plus besoin. Mais la bourgeoisie esthétisante, traditionaliste et religieuse ne pouvait pas accomplir cette opération toute seule. Elle a alors créé une génération de jeunes contestataires. Et les jeunes ont fait ce que l’Esprit commandait. »

Dans l’esprit de Pasolini, l’enjeu n’était pas de revenir à un monde ancien, mais de faire advenir un monde nouveau qui renouerait avec certains aspects du passé.

La « libération sexuelle », telle que Pasolini la comprend, correspond parfaitement à cela : « La société préconsumériste avait besoin d’hommes forts, donc chastes. La société de consommation a besoin au contraire d’hommes faibles, donc luxurieux. » Il note du reste que cette libération, loin d’apporter le bonheur annoncé, a plutôt engendré une névrose générale (les premiers romans de Houellebecq en ont depuis offert un tableau saisissant).

Voici plus d’un demi-siècle que le penseur politique américain Dwight Macdonald a proposé de remplacer la distinction classique entre « droite » et « gauche », qui ne fait qu’opposer moderne à moderne dans une alternance verrouillée, à la distinction entre « progressistes » et « radicaux ». Selon moi, Pasolini n’est pas un conservateur de gauche, il est un penseur radical (comme on pu l’être des personnes aussi différentes que George Orwell, Simone Weil, Ivan Illich, pour ne citer que quelques noms).

Pasolini semble nous décrire la mort d’un monde, traditionnel et paysan. Ce monde a-t-il définitivement disparu ?

À peu près, oui. Quand un interlocuteur dit à Pasolini que pour travailler comme il le fait, écrire, filmer, il doit bien être soutenu par un certain espoir, celui-ci répond que non : il lutte pour que l’ancien monde qu’il aime résiste autant que possible à la fureur dévastatrice de l’âge de la consommation, mais il n’espère guère. « Parce que si ce n’est dans dix ans, ce sera dans vingt, dans cent, deux cents ans, tout sera détruit… »

Pour autant, son amour pour un monde qui disparaît n’a rien de funèbre ou de morbide – c’est au contraire dans cet amour que Pasolini puise son extraordinaire vitalité. « Je pleure un monde mort. Pourtant, moi qui le pleure, je ne suis pas mort. » Ces deux vers, qui figurent dans le recueil de poèmes La Nouvelle Jeunesse, me semblent essentiels. L’amour pour ce monde mort fait souffrir, mais il est aussi une ressource vitale, ce qui continue à faire tenir debout.

« Tout ce que Marx a dit de la religion est à prendre et à jeter, c’est le fruit d’une ignorance colossale. »

Pier Paolo Pasolini

Un mot sur le reproche qui a souvent été adressé à Pasolini d’idéaliser le passé. À cette accusation il a apporté dans son dernier entretien, donné quelques heures avant sa mort, une réponse qui me semble décisive. Il compare ce qui nous arrive à un cancer qui se généralise. Or, demande-t-il, « est-il un nostalgique ce malade qui rêve à la santé qu’il avait auparavant, même si auparavant il était idiot et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire. » Bien sûr que non. Pour Pasolini ceux qui opposent, à sa critique de la société de consommation, les tares du passé, sont comme des gens qui diraient à un cancéreux que ses alarmes n’ont pas lieu d’être parce qu’avant la maladie, sa vie était pleine de difficultés.

Bien qu’athée et critique envers l’Église de son temps, Pasolini voue une certaine sympathie au catholicisme. Son communisme était-il teinté de mysticisme ?

Dans une lettre écrite au lendemain de la guerre, Pasolini dit qu’à quinze ans il a cessé de croire en Dieu. Mais il dit aussi que pendant la guerre, il s’est rapproché de la religion, pour deux raisons. « Tout d’abord par une espèce de conscience historique, par quoi je me suis reconnu chrétien et catholique«  (comment aimer le petit peuple italien, sans participer de quelque manière à sa religiosité ?), ensuite parce que la solitude qui a été la sienne à certains moments de la guerre a affiné sa vie spirituelle – cela ne lui a pas donné la foi, mais l’a ouvert à sa possibilité. Par ailleurs, Pasolini s’est reconnu comme marxiste, mais marxiste hérétique. Il ne partageait nullement la conviction de beaucoup de marxistes, persuadés que le « développement » préparait l’avènement de la future société communiste. Et il se permettait d’affirmer que Marx avait dit des choses terribles, notamment en matière de religion : « Tout ce que Marx a dit de la religion est à prendre et à jeter, c’est le fruit d’une ignorance colossale. »

Comme je l’ai déjà souligné, la violence de Pasolini contre la « modernisation » du monde était l’envers d’un amour – l’amour porté à toutes ces strates d’humanité que la broyeuse consumériste planétaire faisait disparaître. Dans un texte du Chaos, Pasolini va même plus loin. Selon lui, le monde capitaliste lui-même, avec ses tares monstrueuses, ne devait pas faire l’objet d’un rejet absolu : « Aussi longtemps que perdure le système qu’on combat (en l’espèce, le système capitaliste), il ne doit pas être tenu pour le mal, parce que sous lui, il y a également la réalité, c’est-à-dire : Dieu. » Que signifie le mot « Dieu », ici ? D’abord, il me semble, un type de rapport au monde : l’accueil du monde comme ce qui nous a été donné, légué. Marx estimait qu’il fallait cesser d’interpréter le monde pour le transformer. Il me semble que Pasolini estimait que le monde était d’abord à vivre, à habiter – et c’est de cette habitation que devaient résulter les transformations nécessaires.


Entretien : Olivier Rey “Pasolini, le consumérisme et le chaos” (L’Inactuelle)

Mathématicien, philosophe et romancier, Olivier Rey est polytechnicien et chercheur au CNRS. Il vient de préfacer un livre de Pier Paolo Pasolini, Le chaos, aux éditions R&N. Rey est notamment l’auteur de Quand le monde s’est fait nombre (Stock, 2016), Une question de taille (Stock, 2014), Le testament de Melville. Penser le bien et le mal avec Billy Budd (Gallimard, 2011), Une folle solitude. Le fantasme de l’homme auto-construit (Seuil, 2006) et Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine (Seuil, 2003).

Thibault Isabel : Qu’est-ce qui, dans l’œuvre de Pasolini, fait écho aux préoccupations philosophiques que vous portez à travers vos propres livres ?

Olivier Rey : J’ai le sentiment que nous vivons une époque très singulière. D’un côté, selon la formule d’Auguste Comte, « les vivants sont toujours et de plus en plus essentiellement gouvernés par les morts ». Les enfants qui naissent aujourd’hui sont très semblables à ceux qui naissaient au paléolithique, mais le monde dans lesquels ils seront appelés à évoluer et leurs manières de penser seront très différents, et cela est entièrement dû aux générations qui se sont succédé depuis le paléolithique jusqu’à aujourd’hui. Cependant, en même temps que ce que nous sommes n’aurait pu advenir sans ce qui nous a précédés, ce que nous sommes représente aussi, à bien des égards, une rupture avec toutes les humanités qui ont habité cette terre au fil des temps. D’une manière ou d’une autre, c’est toujours cette situation inédite, étrange, paradoxale, inquiétante, que je m’efforce de décrire, de comprendre autant qu’il est possible de le faire.

Le remplacement des hommes à l’ancienne par les nouveaux consommateurs s’est opéré partout dans ce qu’on appelle le monde « développé ».

Cormac McCarthy a intitulé un des ses romans No Country for Old Men, qu’on pourrait traduire par : pas de place ici pour les hommes à l’ancienne. Le remplacement des hommes à l’ancienne par les nouveaux consommateurs s’est opéré partout dans ce qu’on appelle le monde « développé », à des moments et à des vitesses variables. En Europe, une bonne partie de l’Italie est demeurée longtemps en marge du mouvement. La « modernisation », dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, n’en a été que plus spectaculaire. Pasolini a été témoin de l’entrée brusque et massive du petit peuple italien dans l’univers de la consommation – événement qui a aussi signifié sa destruction en tant que peuple. Au début des années 1960, Pasolini a tourné L’Evangile selon saint Matthieu dans des villages du sud de l’Italie. Il avait le sentiment que les personnes qui vivaient là étaient très semblables à celles qui vivaient en Palestine il y a deux millénaires. Dix ans plus tard, il s’est rendu compte qu’un tel tournage n’aurait plus été possible : les visages des habitants de ces villages étaient devenus des visages de personnes qui regardaient la télévision. Pasolini a été bouleversé par ce basculement anthropologique. Pour lui, « le fossé entre l’univers de la consommation et le monde paléo-industriel est encore plus profond et total que le fossé entre le monde paléo-industriel et le monde préindustriel ». Pasolini qualifie donc de paléo-industriel le monde qui va de la révolution industrielle à l’entrée dans la société de consommation. Pour exprimer la même idée que Pasolini en d’autres termes : il y a moins de distance entre le paysan des Travaux et les Jours et l’ouvrier de Germinal qu’entre l’ouvrier de Germinal et le consommateur contemporain. Pasolini nous aide ainsi à percevoir, à prendre conscience de ce fossé gigantesque, ordinairement négligé, précisément parce qu’il est si gigantesque que la pensée peine à l’enjamber.

Thibault Isabel : La gauche politique centre souvent son discours sur des revendications sociétales ou sur l’appel à mieux répartir les richesses par l’entremise de l’Etat. Pasolini, lui, qui était pourtant un homme de gauche, déplorait en premier lieu le formatage consumériste des sociétés modernes, comme beaucoup d’autres intellectuels socialistes de son temps. Ce discours apparemment « passé de mode » a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Et pourquoi est-il devenu « passé de mode » ?

Olivier Rey : Pasolini a vécu l’avènement du consumérisme comme une catastrophe anthropologique. Le consumérisme allant de pair avec le règne de ce qu’on appelle le capitalisme, il a une critique virulente du capitalisme. Pour cette raison, il a été classé et s’est classé lui-même résolument à gauche. Pour autant, la locution « homme de gauche » me semble, concernant Pasolini, inappropriée. Kundera a remarqué que ce qui « unit les gens de gauche de tous les temps et de toutes les tendances », c’est l’idée de la Grande Marche en avant qui, malgré tous les obstacles, nous achemine vers la fraternité, l’égalité, la justice, le bonheur universel : « La dictature du prolétariat ou la démocratie ? Le refus de la société de consommation ou l’augmentation de la production ? La guillotine ou l’abolition de la peine de mort ? Ça n’a aucune importance. Ce qui fait d’un homme de gauche un homme de gauche ce n’est pas telle ou telle théorie, mais sa capacité à intégrer n’importe quelle théorie dans le kitsch appelé Grande Marche. » Pasolini n’était pas de ceux qui refusaient la société de consommation parce qu’à son époque, la Grande Marche supposait le rejet de la société de consommation ; il refusait la société de consommation parce qu’il la trouvait monstrueuse – refus qui, dans la période qui va de l’après-guerre aux années 1970, le plaçait à gauche.

Pour Pasolini, la société de consommation avait ceci de terrifiant qu’elle ne se contentait pas d’entraver ou d’opprimer, mais détruisait. Elle prétendait libérer, et répandait la dévastation.

Les guerres mondiales ont beaucoup détruit. Mais ces destructions étaient somme toute peu de chose en comparaison des ravages perpétrés, après 1945, par trois décennies de modernisation intensive des modes de vie, des modes de production, des villes, des campagnes, des âmes, de tout. Nulle trace, chez Pasolini, d’une quelconque idéalisation du passé. Mais s’il estimait la révolution nécessaire, ce n’était pas pour se débarrasser du « vieux monde » comme d’une immondice, c’était pour amener ce qui, dans le passé, était déjà là, mais à l’état entravé, opprimé, à son épanouissement, à sa pleine fécondité. Pour Pasolini, la société de consommation avait ceci de terrifiant que, au contraire de celles qui l’avaient précédée, elle ne se contentait pas d’entraver ou d’opprimer, mais détruisait. Elle prétendait libérer, et répandait la dévastation.

De son vivant, Pasolini a été en butte à nombre d’attaques venues de la gauche « progressiste ». Un billet le résume, adressé par un lecteur de ses chroniques dans l’hebdomadaire Tempo : « Pier Paolo, tu es un réactionnaire et un conservateur. » À quoi Pasolini répond : « Toi, tu es de gauche, d’extrême gauche, plus à gauche entre tous, et pourtant tu es un fasciste : tu es fasciste parce que tu es bête, autoritaire, incapable d’observer la réalité, esclave de quelques principes qui te semblent si inébranlablement justes qu’ils sont devenus une foi (horrible chose, lorsqu’elle ne s’accompagne pas de la charité : autrement dit, d’un rapport concret, vivant et réaliste avec l’histoire). » Après la mort de Pasolini, la gauche a préféré l’oublier, ou l’embaumer, et adhérer à la société de consommation. On a vu se mettre en place, entre droite et gauche, ce que Jean-Claude Michéa appelle un régime d’alternance unique, où les camps prétendument opposés rivalisent en furie modernisatrice. On comprend que dans ce contexte, Pasolini soit passé de mode. Mais c’est précisément pour cela qu’il a quelque chose à nous dire.

Thibault Isabel : Le lien avec le passé jouait un rôle décisif dans la vision du monde de Pasolini. Cet auteur était-il pour autant réfractaire au progrès ? En quel sens ? « Conserver » est-il devenu aujourd’hui un acte révolutionnaire ?

Olivier Rey : On ne saurait répondre à pareilles questions sans préciser ce qu’on entend par « progrès ». Si le progrès désigne une amélioration des choses, qui pourrait être contre ? Mais le mot a été victime d’une double captation. D’une part, il s’est vu « majusculisé » – il est devenu une idole, l’expression de la Grande Marche de l’Humanité se libérant du mal. Dès lors, les sagesses qui avaient été patiemment élaborées, les ressources longuement accumulées pour faire face au tragique de l’existence ont été dévaluées, « obsolétisées » – et c’est pitié de voir les hommes d’aujourd’hui, tout bardés de dispositifs qu’ils soient, plus démunis que Cro-Magnon face à la mort. D’autre part, le progrès a été assimilé au développement des moyens de production et de la puissance technologique, et à l’accroissement des droits et libertés individuels – sans souci du monde commun qui pouvait en résulter. Ce qui conduit, aujourd’hui, à la destruction de la nature, et à des modes de vie extrêmement contraints, où il est possible de « personnaliser » le motif sur sa carte de crédit mais où il devient impossible de vivre sans carte de crédit.

Le progrès authentique ne consiste pas à liquider le passé, mais à changer ce qui mérite de l’être, et à conserver ce qui mérite de l’être.

Le progrès authentique ne consiste pas à liquider le passé, mais à changer ce qui mérite de l’être, et à conserver ce qui mérite de l’être. Dans un monde adonné compulsivement au changement, une véritable révolution comporterait nécessairement des aspects conservateurs, voire réactionnaires. Au début des années 1970, Pasolini notait : « Jouir de la vie (corporellement) signifie justement jouir d’une vie qui historiquement a disparu : la vivre est donc réactionnaire. Je formule depuis si longtemps des propositions réactionnaires. Et je pense à un essai intitulé Comment restituer à la révolution quelques affirmations réactionnaires ? » Deux mots sont à souligner : « réactionnaires », et « quelques ». Il ne s’agit pas de revenir à un état ancien, mais de faire advenir un état nouveau, où certains aspects du passé seraient restaurés. Non seulement la notion de révolution ne devrait pas exclure pareille chose, mais devrait même l’impliquer. Un premier acte révolutionnaire serait de rendre aux mots leur sens.

Thibault Isabel : Pasolini n’hésitait pas à rattacher son engagement socialiste à un point de vue spirituel. Son film L’Evangile selon saint Matthieu en témoigne de façon admirable. Là encore, la pensée de Pasolini tranche avec le matérialisme dominant de la gauche contemporaine, qui envisage plutôt la religion comme un instrument d’oppression, et non d’émancipation. Mais la fascination de Pasolini pour le Christ était loin d’être toujours catholique, si elle n’était pas franchement sulfureuse. Croyez-vous à la possibilité d’un mysticisme laïc ? Par quel genre de spiritualité l’époque actuelle pourrait-elle rompre avec l’obsession de la matière, en des temps de relative défiance à l’égard des institutions religieuses – et même à l’égard de toutes les institutions ?

Olivier Rey : Pasolini n’était pas catholique, et se montrait très critique envers l’Eglise. Cependant, au contraire des « progressistes » de son époque, il était sensible à la dimension religieuse de l’existence humaine, qu’il ne considérait pas comme un simple archaïsme. À un journaliste qui lui demandait pourquoi l’athée qu’il était avait tourné un film comme L’Evangile selon saint Matthieu, il répondit : « Si vous savez que je suis un mécréant, vous en savez davantage sur moi que moi-même. » Un contemporain de Pasolini, Ivan Illich, avait lui la foi. Prêtre catholique, il eut des démêlés avec la hiérarchie ecclésiastique qui le conduisirent à renoncer à toute fonction sacerdotale. Cependant, sa critique de l’institution ne l’empêchait pas de reconnaître que « sans l’Eglise, nous n’aurions pas de tradition et nous ne pourrions pas retourner à l’Evangile ». C’est pourquoi je suis très réservé, pour ne pas dire plus, à l’égard de ceux qui refusent les religions instituées – ceux qui, par exemple, veulent bien du Christ mais pas des Eglises. Avant de contraindre, la tradition enseigne.

Le moteur de la société de consommation n’est pas la possession d’objets, mais la lutte pour la reconnaissance à travers ce qui est consommé.

Par ailleurs, il me semble que notre époque est tout sauf matérialiste. Le moteur de la société de consommation n’est pas la possession d’objets, mais la lutte pour la reconnaissance à travers ce qui est consommé. Le vrai matérialiste serait attaché aux objets, alors que le consommateur s’en détache très vite au profit de nouveaux objets qui le valorisent davantage. Quant au plan philosophique, ce qui se donne pour du matérialisme me semble plutôt ressortir à un dualisme radical, qui n’est pas sans rappeler celui des anciens gnostiques qui rêvaient d’affranchir l’esprit de sa prison charnelle. La différence est qu’aujourd’hui l’esprit entend, non pas s’affranchir de la matière mais, par l’intermédiaire de la science et de la technologie, s’imposer à elle. S’il est des transhumanistes pour rêver de quitter leur corps caduc pour se transférer sur ordinateur, c’est bien qu’ils conçoivent leur identité comme indépendante de son support. Le genre de spiritualité dont notre temps a besoin n’est pas une spiritualité qui nous ferait rompre avec la matière, mais qui au contraire nous ferait renouer avec elle. Saint Thomas d’Aquin, le docteur angélique, accordait bien plus d’importance et d’attention à la matière que nous ne le faisons. Ce qui entrave la spiritualité aujourd’hui, ce n’est pas la matière, mais le bain d’abstraction dans lequel l’empire technologico-économique planétaire nous fait vivre.


Pasolini, un poète contre le chaos (Philitt)

Quand, tous les samedis, l’actualité nous fait entendre les échos fracassants du mouvement des gilets jaunes, se plonger dans la prose poétique de Pier Paolo Pasolini pourrait ressembler à une échappatoire. Et pourtant, ce recueil d’articles écrits pour le magazine Tempo il y a un demi-siècle au cours de ses années de révolte étudiante, offre quelques fulgurantes réflexions sur l’impasse civilisationnelle dans laquelle l’Occident semble s’enliser.

Habité par l’art et ses songes poétiques, l’artiste italien rédige chaque semaine, entre 1968 et 1970, une chronique intitulée « Le Chaos », dans laquelle il scrute le monde et l’Italie. La variété des thèmes abordés contribuent à la prodigieuse richesse de ce livre, parfois difficile à appréhender pour le lecteur français d’aujourd’hui. Heureusement, l’intelligente préface d’Olivier Rey et un grand nombre de notes de bas de page très soignées permettent de les contextualiser. Dans cet espace de liberté intellectuelle totale qui durera près de deux années, le réalisateur d’Accattone ne fixe aucune borne à sa réflexion sur le monde.

Ces réflexions sont celles d’un esprit puissant parmi les plus visionnaires du XXe siècle, mais aussi d’un regard émerveillé, celui de l’artiste capable de capter des dimensions du réel qui échappent au commun des hommes. Une capacité qui n’est pas sans rappeler un autre grand esprit de ce siècle, celui d’Ernst Jünger et certaines de ses méditations littéraires qu’il exprima par exemple dans Le cœur aventureux. Tous deux offrent ainsi une place importante à leurs rêves dans leurs écrits, ainsi qu’à leur interprétation, et en font un outil de déchiffrement du monde : « Pourquoi la règle, idiote et hypocrite, de Monseigneur Della Casa, qui dans son Galateo, juge inopportun de parler de ses propres rêves, vaut-elle encore ? » Ajoutons cet autre point de convergence qui ressort de la lecture de ses chroniques : l’attention portée au sens du sacré sous toutes ses formes et à la hiérophanie que Pasolini perçoit, notamment dans les nombreux témoignages d’observation d’OVNI constatés dans la période de l’après-guerre comme « le dernier sursaut du monde magique paysan […] ».

La crise de la culture

Mais ces méditations littéraires s’accompagnent aussi d’un discours de combat et d’une démarche politique. Pasolini n’est jamais trop éloigné des luttes qui embrasent son époque et ses années de révolte étudiante. L’artiste se fait ainsi lanceur d’alerte, pour reprendre un terme actuel. Il est le témoin lucide du basculement de l’Italie dans cette modernité qui flétrit les cultures et arase leurs aspérités pour aboutir à une uniformisation globale et une dévitalisation des peuples. On retrouve dans ses chroniques ses habituelles et salutaires dénonciations du capitalisme destructeur et des nouvelles formes de fascisme. Ainsi, lorsqu’il évoque l’Italie traditionnelle, il nous projette dans le temps avec le même émerveillement que peut donner la contemplation d’une toile de Camille Corot et de ses paysages de Campanie. C’est toutefois pour nous en annoncer la disparition dans le gouffre de la modernité : « Le capitalisme n’avait pas encore complètement recouvert le monde paysan, dont son moralisme était issu, et sur lequel, au reste, se fondait encore son chantage : Dieu, la patrie, la famille. »

Et on s’étonne de ses étonnantes prophéties sur le monde qui vient, tel un Padre Pio laïque. Celles-ci jaillissent tout au long de ses chroniques. Le 10 mai 1969,  il  perçoit déjà les effets de la mondialisation économique sur la souveraineté des nations : « Désormais des sociétés transnationales opérant de par le monde, qui envoient des états nationaux se promener. » Plus loin, sur l’aliénation que créent nos sociétés et dont il percevait déjà les prémices : « La crise de la culture fait en sorte, que de nombreux jeunes soient littéralement ignorants. Bref, qui ne lisent plus, oui qui ne lisent pas avec amour. » La culture comme unique salut de l’âme, c’est bien le sens de cette conclusion qu’il donne en réponse à la lettre d’un « garçon du peuple » et qui aurait sa place sur les frontons de toutes nos écoles :

« Donc, étudie, pense, travaille, observe : la lumière est seulement dans la culture (ce qui ne veut pas toujours dire la culture enseignée à l’école), autrement dit, elle est seulement dans la renonciation rationnelle à toutes les fausses consolations. »

Dans l’ombre depuis cinquante ans, voilà enfin ces textes importants mis en lumière. Pasolini écrit comme le berger du Frioul mène ses bêtes, le regard porté sur l’horizon, un chant mélodieux sur les lèvres. Il ne faut pas hésiter à suivre le berger et à écouter cette voix qui traverse le temps. Puisse-t-elle être entendue par le plus grand nombre.

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