La dictature des identités

Bienvenue dans le monde de la politique d’identité, qui, d’Amérique jusqu’ici, est en passe de devenir notre horizon commun. Selon la bonne nouvelle identitaire répandue chaque seconde par le brouhaha de la communication et le babil des «réseaux sociaux», nous agissons, vivons et pensons en tant que catégories, au besoin croisées (par exemple homme blanc juif, LGTBQIA) et volontiers blessées.

Comme le révèle son expérience américaine et préfiguratrice, qui diffuse à partir du foyer des universités, la politique d’identité conforte l’avènement d’un despotisme démocratisé, où le pouvoir autoritaire n’est plus entre les seules mains du tyran, du parti ou de l’État, mais à la portée d’êtres manufacturés et interconnectés que traversent des types de désirs totalitaires. Cet ordre mondialisé est une dictature moralisatrice qui distribue les prébendes en fonction du même, qui remplace le dialogue par le soliloque plaintif et la vocifération, qui interdit, qui censure l’inattendu – dont les arts – au nom du déjà-dit et des comme-nous.

Malgré son succès grandissant, une telle entreprise peut encore être défaite, à condition, du moins, d’en vouloir comprendre les manifestations contemporaines.


Les rencontres de Perrine Simon-Nahum, invité Laurent Dubreuil pour « La dictature des indentités » paru chez Gallimard
Professeur d’études romanes, de littérature comparée et en sciences cognitives à l’université Cornell aux États-Unis, Laurent Dubreuil est en première ligne pour mesurer les dégâts de la politique d’identité (“identity politics”) qui sévit sur les campus et arrive en France. Dans La dictature des identités (éditions Gallimard) il illustre et donne à comprendre ce phénomène régulièrement en une de l’actualité.

La politique de l’identité, un «despotisme démocratisé» (Le Figaro)

FIGAROVOX/LECTURE – Dans un court essai intitulé La Dictature des identités, Laurent Dubreuil, professeur de littérature à Cornell, décrypte la folie identitaire qui a gagné les États-Unis.

Oberlin College, Ohio. Le service de restauration local sert du bành mi, un sandwich vietnamien. Aseptisé, le plat aux consonances exotiques n’a pas les saveurs de la recette authentique. Scandalisée, une étudiante d’origine vietnamienne engage une campagne médiatique pour «appropriation culturelle» (c’est-à-dire l’utilisation, par une culture «dominante» d’éléments d’une autre culture «sans permission»). À Yale, on organise un Halloween stigma free («sans stigmates»): les étudiants sont tenus d’être vigilants à porter des costumes qui ne heurtent la sensibilité de personne (chapeaux mexicains et déguisements de psychopathe prohibés). 2017: pour la première fois, la cérémonie de fin d’études, point d’orgue universel de la vie estudiantine américaine, a été précédée sur plusieurs campus d’une remise de diplômes à part pour les minorités, par exemple les Noirs à Harvard.

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Laurent Dubreuil donne tous ces exemples, et bien d’autres dans un essai aussi court que percutant, La Dictature des identités (Gallimard), en librairie aujourd’hui. Il décrypte finement la folie identitaire qui a gagné l’Amérique, où il enseigne la littérature à Cornell depuis plusieurs années. On pourrait se contenter de ricaner, et d’affirmer qu’un catalogue de provocations ne constitue pas une idéologie, mais l’auteur, plus patient que nous, prévient: «La politique de l’identité n’est pas seulement ridicule, diffuse, infantile ; elle est à la fois programme et réorganisation.» Il nous faut donc, hélas, prendre au sérieux les lubies des campus.

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Laurent Dubreuil nous y aide, en retraçant la genèse de ces identity politics, qu’il transcrit par «politique des identités», tout en admettant que la traduction ne rend pas tout à fait ce qu’elle signifie précisément en anglais: il ne s’agit pas de politiser l’identité, mais de refonder totalement la politique sur l’identité. L’expression apparaît en 1977 pour la première fois dans une déclaration d’un groupe d’Afro-Américaines lesbiennes, puis se développe dans les années 1980. La politique de l’identité suscite alors une vague de contre-argumentation solide dans les années 1990 qui semble occasionner son reflux. Las, la révolution technologique et notre système de télécommunication permanente, qui permettent le cloisonnement des identités et la mobilisation rapide d’une communauté prompte à s’indigner, ont catalysé la propagation du dogme identitaire malgré sa faiblesse théorique.

«La formation psychique de l’identité politique est conditionnée par une blessure qui semble incurable mais trouve un soulagement temporaire dans la censure et la dénonciation»

Laurent Dubreuil

La vieille question de Mai 68 «D’où parles-tu camarade?» a été remplacée par un encore plus sectaire «Qui es-tu camarade?». Born this way (né comme ça): le tube de Lady Gaga résume à merveille ce catéchisme identitaire, qui renoue avec le déterminisme le plus archaïque. La lutte des classes a été supplantée par la race comme facteur explicatif globalisant. Le Blanc ne peut plus parler à la place du Noir, l’homme à la place de la femme, le valide à la place de l’handicapé. Chacun se barricade dans son safe space, cet entre-soi sécurisé où l’on peut à loisir ressasser ses griefs.

C’est que, rappelle Dubreuil, la politique de l’identité est indissociable de la victimisation: avoir une identité, c’est avoir une identité de victime et de sujet souffrant, oppressé, traumatisé, dominé. L’auteur égratigne au passage les dérives du mouvement MeToo, qui a voulu généraliser à l’ensemble des femmes l’expérience traumatisante d’une (grosse) minorité: «L’incipit du Deuxième Sexe 2.0 est alors: “On ne naît pas tout à fait femme, on le devient vraiment par la victimisation.”»

«La formation psychique de l’identité politique est conditionnée par une blessure (wound) qui semble incurable mais trouve un soulagement temporaire dans la censure et la dénonciation», écrit Dubreuil. C’est ainsi que la politique de l’identité devient une forme de «despotisme démocratisé», où le pouvoir de censure est entre les mains de chaque individu, au nom de sa vulnérabilité sacrée. Chaque jour, des bûchers médiatiques sont montés par d’innombrables Savonarole, reproduisant «le pire de l’ancestrale oppression sous un habit progressiste». La logique de ces politiques de l’identité, qui sacralisent la souffrance subjective, aboutit à l’occultation ou à l’autocensure, que ce soit au nom du «traumatisme» que réveillerait la vue de certaines œuvres (trigger warning) ou bien de l’appropriation culturelle.

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Avec patience, Dubreuil démonte en profondeur les paradoxes et les apories de la politique des identités. Il rappelle par exemple que l’authenticité d’une pratique culturelle n’est jamais purement établie: le bành mi vietnamien tire son nom du «pain de mie» français et date de la colonisation.

Le diagnostic est implacable, et la démonstration brillante. Mais l’auteur nous déçoit davantage lorsqu’il évoque les alternatives au cachot identitaire. Il plaide pour des «identifications partielles et révocables», mais trouve encore l’universalisme républicain trop castrateur et les nations trop hermétiques. Pourtant, n’est-ce pas en rétablissant des frontières nationales, des cadres de vie communs, des liens d’appartenances positifs qu’on évitera ces communautarismes cloisonnés et victimaires?


« L’identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation perpétuelle » (Le Point)

Dans « La Dictature des identités », Laurent Dubreuil pointe la dérive identitariste qui s’empare des universités américaines et gagne désormais la France.

Les Métamorphoses du poète latin Ovide interdites d’enseignement car menaçant « l’espace sécurisé » de certains étudiants ? Un plat vietnamien servi dans une cantine universitaire débouchant sur une accusation d’« appropriation culturelle » ? Des remises de diplômes en marge des cérémonies officielles et destinées aux « lavandes » (lesbiennes, gays, transgenres…) ? Bienvenue dans le joyeux monde de l’identitarisme triomphant ! Avec La Dictature des identités, Laurent Dubreuil, professeur à l’université de Cornell, revient avec humour et férocité sur les multiples revendications identitaires qui débordent les limites des seuls campus américains et sont, selon lui, autant de micro-totalitarismes en devenir. Entretien.

Le Point : Vous dénoncez dans votre ouvrage la mise en place d’un « despotisme démocratisé », qui serait désormais exercé par des minorités se réclamant d’identités multiples. N’est-ce pas un terme trop fort ?

Laurent Dubreuil : Le terme de « despotisme démocratisé » est sans doute fort. Vu les circonstances actuelles, il ne l’est hélas pas trop. Je vois dans le despotisme une pratique politique organisée qui, reposant sur l’arbitraire, la violence, l’exclusion et la censure, ne saurait remettre en cause sa propre légitimité. Le despotisme est traditionnellement le fait d’un souverain ou d’un parti. L’actuelle forme identitaire, que je dénonce, « démocratise » la dictature en la mettant au niveau de tout le monde. Dans ce régime en formation, chaque identité se fonde d’elle-même, elle se connaît et se reconnaît à des traits qui lui seraient « propres », elle ne saurait être discutée, elle jouit de droits exclusifs, y compris celui de réduire au silence celles et ceux qui ne se conforment pas à sa petite dictature. Les « réseaux sociaux », avec leurs oukases, leurs manifestations de groupe et leur verbiage soliloquant, offrent l’idéale plateforme pour l’expression coordonnée de ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari nommaient des « micro-fascismes ».

Pour vous, la logique de victimisation et la souffrance comme marque identitaire emprisonneraient ceux qui s’en réclament. Mais un mouvement comme #MeToo a surtout eu de nombreuses vertus, non ?

Partout dans l’expérience humaine se trouvent de la souffrance et des victimes. Je n’appelle pas à faire comme s’il n’était rien de négatif. Ce que je dénonce, c’est le piège de l’identité politique contemporaine, qui finit par installer chacune et chacun dans une douleur devenant l’alpha et l’oméga de son existence. À force de définir chaque identité par une victimisation sans cesse renouvelée, on ne peut plus séparer l’oppression de ce que l’on est : renoncer à la souffrance reviendrait à se trahir. Ainsi, l’identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation perpétuelle, éventuellement agrémentée de menus moments de vengeance, et à une reconduction d’ensemble de la domination politique, sous le couvert de « rééquilibrages ».

Le mouvement #MeToo était beaucoup de choses à la fois. Une prise de parole à l’encontre des violences sexuelles a plus d’une « vertu » (pour employer votre mot). Mais une telle parole peut être proférée sans ratifier pour autant le mythe d’une identité masculine ou l’équation entre l’expérience féminine et celle du viol. On peut en outre s’interroger sur la fausse spontanéité de la parlure électronique qui passe pour le synonyme d’un mouvement sociétal. Il est quand même intéressant que le hashtag #MeToo dise, dans l’ordre : 1) l’inscription du marquage électronique (le signe dièse) en ouverture de phrase ; 2) l’expression du moi ; 3) la redéfinition de ce moi en fonction d’une donnée qui lui préexiste et qu’il répète (« moi aussi »). La juste dénonciation de la « domination masculine » prend ainsi, via Twitter, un tout autre aspect et sert à résumer la production informatique de sujets psychiques déjà configurés selon des situations jugées cruciales.

Vous soulignez l’hypocrisie de certains théoriciens, comme Judith Butler, qui, tout en défendant une identité fluide, avec laquelle on pourrait jouer, appuient également les revendications de ceux qui se réclament d’une identité naturalisée, voire racialisée.

Si nous sommes bien face à une dictature en voie de cristallisation, il n’est pas étonnant que règne l’hypocrisie. J’ai de nombreux collègues en ce moment qui – me témoignent-ils en privé – rejoignent mes analyses. Pourtant, ils ne seraient pas vus en public en train de critiquer le moindre aspect du dogme identitaire. Quand Judith Butler signe un texte qui condamne une jeune enseignante voulant prendre la défense des « transraces », l’auteure de Trouble dans le genre est prise la main dans le sac. Butler, qui, officiellement, présentait le queer comme alternatif à la politique d’identité, ne semble guère gênée par les idées que véhicule la pétition, et qui voudrait qu’on naisse plus ou moins transgenre, que la race (voire l’affiliation religieuse) s’hérite, etc. Le problème supplémentaire, à mon sens, tient au fait que Butler n’a en réalité jamais été aussi critique de l’identité que ce qu’elle prétendait, ainsi que je le montre dans mon livre. Je sais que ce dernier propos peut surprendre en France, où le mariage et la manif dits « pour tous » ont provoqué des querelles illusoires pour ou contre la prétendue « théorie du genre » et où Judith Butler est l’héroïne du progressisme genré. Mais je renvoie à la lecture que je livre dans La Dictature des identités et j’ajoute qu’une des causes de la difficulté présente tient à tout un ensemble de faiblesses et de complicités conceptuelles dans le système d’intellectuels comme Judith Butler.

D’après votre analyse, cette montée des revendications identitaires est indissociable de la révolution numérique et du développement des réseaux sociaux.

La politique d’identité n’a pas attendu les réseaux sociaux pour advenir. À certains égards, l’identitarisme se contente de faire revenir le pire de la politique ordinaire. Mais l’enrégimentement électronique des esprits et des discours est un phénomène qui change la donne. Le capitalisme est désormais technologique, communicationnel et mondialisé. À ce titre, ce qui passe « aux États-Unis » est instantanément transféré et multiplié sur le réseau et il n’appartient, dès lors, plus à tel ou tel pays. Bien que l’identitarisme conserve ses foyers localisés (comme le campus américain), il circule à la surface du globe, il se dissémine, il essaime. Fondamentalement, ramener la vie au connu, catégoriser les personnes, réduire le champ des possibles à des choix donnés, restreindre la création sont autant de projets en phase avec le dessein de commerce et de contrôle des technologies dominant Internet. On y utilise des algorithmes assez sales et assez frustes, qui ont besoin de schématiser toute chose : l’identitarisme est parfaitement adapté à une pareille tâche.

Trigger warnings (« avertissements »), safe space (« espace sécurisé »), cultural appropriation (« appropriation culturelle »)… Cette novlangue au service de l’identitarisme accrédite-t-elle la montée d’un despotisme d’un genre nouveau ?

La novlangue a, en effet, son côté 1984. On pourrait également citer la modification de l’allemand sous le nazisme, que le philologue Victor Klemperer avait étudiée sous l’appellation de Lingua Tertii Imperii. L’origine de nombreux termes comme safe space, micro-agression, trigger warning est à puiser dans un dialecte de l’anglais (le « globish ») qui situe assez Internet comme le lieu de provenance de la phraséologie nouvelle. Avec ces termes qui prolifèrent, on a peut-être moins affaire à un langage qu’à un codage, qu’à un cryptage : au lien de faire sens, le lexique devient une série de mots d’ordre, de commandements en vue de la production de tel ou tel comportement. Je parle dans mon livre de « sociodrones » pour toutes ces pratiques automatiques de dénonciations, d’éloges, de prohibitions en régime identitaire. La novlangue en question serait en ce sens un index d’attitudes et de discours tout faits.

Rejoindriez-vous l’analyse de votre collègue de l’université de Columbia Mark Lilla qui a reproché à cet identitarisme de fragmenter les luttes et de renoncer à des revendications communes, ce qui aurait notamment facilité la victoire de Donald Trump face aux démocrates ?

La critique de l’identitarisme comme obstacle à la « convergence des luttes » est une idée ancienne, et toujours valide. Dans le tract de 1977, qui, semble-t-il, est le plus ancien emploi écrit de l’expression identity politics, les militantes afro-américaines du groupe Combahee River mettent déjà en garde contre le risque d’une méprise et le virage vers ce qu’elles nomment le « séparatisme ». En d’autres termes, dès le début de la politique d’identité, y compris parmi les personnes qui promouvaient cette position, le péril d’une fragmentation était repéré. Dans les années 1990, lors du deuxième essor américain de la politique d’identité, la critique est formulée de nouveau, cette fois de manière extraordinairement développée. Ce débat, à l’intérieur de la gauche et de l’extrême gauche, est une raison pour laquelle on assistera à un net reflux de l’identitarisme aux États-Unis un peu avant les années 2000.

La victoire « idéologique » de Trump résulte aussi du triomphe d’une logique identitaire.

Les autres causes du ressac sont, à la même époque, l’attaque (généralement de droite) contre le « politiquement correct » et aussi cette tendance, proprement américaine, à aller si loin dans une pratique collective destructrice qu’un sentiment d’erreur s’impose. Il suffit de songer ici aux procès de Salem au XVIIe siècle, aux excès du maccarthysme, à la quasi-unanimité pour la seconde guerre en Irak, etc., qui, tous, seront ensuite reniés par la majorité, naguère enthousiaste. Cette dernière tendance sociale est l’une des rares sources d’espoir pour un avenir non identitaire, d’ailleurs. Pour en revenir à l’argumentation de Mark Lilla, elle est donc assez « habituelle ». Seulement, regardez combien elle est désormais isolée : la gauche américaine a largement abandonné la critique de l’identitarisme. En parallèle – et c’est l’une des nouveautés de la configuration présente –, la droite, à commencer par Trump, a soudain embrassé le verbiage des identités navrées. L’homme blanc hétéro, nous dit-on, est une minorité (ce qui, numériquement, est vrai), une victime, qui a des caractères inchangeables, etc. L’action politique est alors reconfigurée au nom de ces attributs, qu’un mur doit « protéger » dare-dare. La victoire « idéologique » de Trump ne résulte donc pas seulement de la « fragmentation des luttes », mais aussi, voire d’abord, du triomphe d’une logique identitaire d’un bout à l’autre de l’échiquier politique.

Vous montrez que les premières victimes de l’identitarisme sont les œuvres d’art. La récente tentative de censure des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne par des organisations accusant la mise en scène de « racialisme » est-elle la preuve que cet identitarisme a déjà atteint la France ?

Les œuvres d’art sont surtout la cible ultime de l’identitarisme qui, s’il veut tuer en nous toute possibilité de penser et sentir autrement, doit s’empresser d’empêcher l’événement vital que peuvent être un film, un tableau, une sculpture, un poème. Comme je l’ai dit avec insistance, dans mon livre et dans cet entretien même, le milieu idoine de l’identitarisme est électronique et connecté. Il ne saurait donc faire de doute que la dictature dont je parle est à même de déferler partout. Eh oui, la France ne dispose d’aucune immunité contre ces idées. Par ailleurs, l’éloge de « l’identité nationale » dans la politique hexagonale est tout autant identitaire que la volonté d’empêcher les représentations des Suppliantes à cause du crime de blackface…

Là-dessus, la triste ironie de la situation du théâtre de la Sorbonne est que le metteur en scène n’aurait probablement pas été inquiété si, comme tant d’autres avant lui, il avait « blanchi » la pièce d’Eschyle en oubliant que les héroïnes sont décrites comme ayant la peau sombre et l’air « barbare ». La censure agitée au nom de la protection de l’identité noire devient une sorte d’incitation à faire comme si « les Grecs » avaient été sans relation avec les civilisations africaines. Drôle d’antiracisme.

Quels arguments opposer à cet identitarisme qui s’appuie souvent sur des expériences incontestables de violence subie ou de discrimination de tout ordre (racial, sexuel…) ?

La « discrimination de tout ordre » est en effet incontestable. Mais, aux États-Unis où l’identitarisme se porte à merveille, on assiste plutôt en ce moment à certaines régressions évidentes (avec les violences policières à l’encontre les personnes de couleur, par exemple). En réalité, l’identitarisme n’est pas la suite naturelle ou logique de la lutte contre la ségrégation raciale, du féminisme, de l’anticolonialisme, etc. Ce qui se passe est, au contraire, un maintien des discriminations usuelles (voire un renforcement par réaction) qui s’ajoute à l’arrivée de pratiques despotiques identitaires. Assurément, la mise en place contemporaine de l’identitarisme aboutit à une restriction des libertés pour chacune et chacun, un statu quo ou une aggravation des inégalités pour la plupart, et, certes, quelques prébendes pour quelques-uns. Le premier argument à opposer est donc que, si la promotion politique de l’identité a une visée émancipatrice, ce but est manqué. Ensuite, quand un tort est dénoncé, la solution ne saurait jamais être un renversement de la structure d’oppression, mais un refus radical de la situation de domination elle-même. Le corps social en son entier ne gagne rien à ce que soient inversées les injustices (même si d’aucuns préfèrent être « du côté du manche »). Enfin, si nous prétendons vivre en démocratie, le pouvoir ne saurait être morcelé entre divers sous-groupes – quels qu’ils soient – mais doit appartenir au peuple, qui, lui, n’est pas une identité, mais une entité politique, nécessairement changeante.

Vous enseignez dans une prestigieuse université américaine. Ceux qui se sont élevés contre l’identitarisme dans ce milieu ont souvent été l’objet de violentes attaques, ou ont pu voir leur carrière compromise. Ne craignez-vous pas les conséquences de la parution d’un tel ouvrage ?

Pour l’instant, je suis sans doute relativement à l’abri parce que l’ouvrage n’est disponible qu’en français : en général, le souci identitaire des différences ne va pas jusqu’à la connaissance d’autres langues que l’anglais. En 2017, la publication dans la Los Angeles Review of Books d’un article qui préfigurait ma thèse n’a toutefois pas suscité de réaction bien nette. On va donc dire qu’au mieux ce que je raconte est négligeable puisque sans aucune importance. Au pire, évidemment, on peut s’attendre à des attaques : que je sois empêché d’enseigner par des manifestations devant, ou dans, ma salle de cours ; que je sois relégué symboliquement ; que je n’aie plus d’augmentation de salaire ; que je sois dénoncé publiquement, et ainsi de suite. Nous verrons. Si la crainte (même justifiée) de la censure et de la condamnation fait taire d’avance, la partie est perdue. Je ne me résous pas à ce lâche attentisme.


Eschyle à la Sorbonne: un pas de plus vers la «dictature des identités»? (Le Figaro)

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Laurent Dubreuil est l’auteur d’un essai intitulé «La dictature des identités»: le professeur de littérature y détaille la genèse d’une «politique identitaire», qui sévit selon lui aux États-Unis et de plus en plus souvent en France. La censure d’une tragédie grecque lundi dernier lui donne tristement raison.

FIGAROVOX.- Une pièce de théâtre d’Eschyle, qui devait être jouée lundi à la Sorbonne, a été empêchée par des militants de la mouvance indigéniste qui reprochent au metteur en scène d’avoir maquillé certaines comédiennes en noir, ce qu’ils assimilent à un «blackface»…

Laurent DUBREUIL.- Dans la pièce d’Eschyle, les «Suppliantes» sont des Égyptiennes, dont le texte nous dit explicitement qu’elles ont la peau «noircie par les coups de soleil». Le metteur en scène aurait pu décider de pas marquer les visages par le maquillage et les masques (que je n’ai pas vus et sur lesquels je ne puis me prononcer). En procédant de la sorte, étant donné le personnel estudiantin qui est le sien pour son spectacle, il aurait sans doute, comme tant d’autres avant lui — y compris Olivier Py en 2010 — «blanchi» la pièce en négligeant de fait la dimension ethnique de cette tragédie. Le paradoxe, c’est donc qu’au nom de «l’identité noire», on finisse par encourager l’occultation de l’influence africaine sur la civilisation grecque, qui a pourtant été largement décrite par les anciens et par les modernes (de Cheikh Anta Diop à Martin Bernal). La grille identitaire aboutit ainsi à restaurer les stéréotypes.

Il y a dictature de l’identité quand celle-ci est vue comme le principe de toute politique.

Est-ce une nouvelle manifestation de la «dictature des identités» que vous décrivez dans votre livre, et qui, née aux États-Unis (de même d’ailleurs que les polémiques sur le «blackface») s’exporte depuis peu en Europe?

Il y a dictature de l’identité quand celle-ci, sous ses formes innombrables, est vue, de droite à gauche, comme le principe de toute politique ; quand elle appelle constamment à la censure et tend à empêcher par avance la libre expression ; quand elle régit les esprits et les cœurs via le quadrillage technologique (le contrôle électronique et algorithmique des réseaux sociaux) ; quand elle renonce aux catégories d’égalité, de liberté ; quand la construction des groupes et des individus est remplacée par l’alignement de petits moi déjà manufacturés qui s’entre-surveillent. On n’en est pas tout à fait là, ni en France ni même aux États-Unis, mais presque. L’un des aspects les plus inquiétants de «l’identitarisme» est qu’il prétende d’abord régenter tous les aspects de la vie puis qu’il fabrique désormais à la chaîne de nouvelles identités (bien au-delà des seules formations de sexe, de genre ou de race), toutes aussi quérulentes et hostiles à leur propre devenir.

Une fois encore, le concept d’identité est utilisé pour victimiser une communauté: le Blanc est forcément raciste, le Noir est forcément victime de racisme. Il y a là une forme de déterminisme…

Dans une société européenne où, comme en France, l’expérience coloniale a laissé une empreinte toujours sensible, il est logique de penser que certains groupes raciaux sont maintenus dans un statut subalterne. La discrimination ethnique existe assurément. Mais s’il s’agit de sortir de cet état de fait, le regroupement politique en identités navrées n’est nullement la solution. Au contraire, en rapportant sans cesse la formation de chaque identité à une situation victimaire, on finit par rendre l’oppression constitutive des sujets psychiques et historiques. En d’autres termes, selon cette logique, si je ne ressasse pas la violence qui m’est faite, j’oublie ou je trahis mon identité. Je n’aurais donc plus d’autre choix que de réciter la litanie de mes micro-agressions ou de susciter de nouveaux objets de litiges, plus ou moins imaginaires. Là-dessus, j’ajoute que la constitution ordinaire du trumpisme consiste aujourd’hui à dire que les petits Blancs sont niés par les élites, ou rendus les victimes des personnes de couleur ou des homosexuels, etc. Bref, la même approche de l’identité souffrante est resservie par tous les bords. Pour ma part, je réprouve à égalité tous ces recours à l’identité politique.

En quoi cette communautarisation de l’art par la censure menace-t-elle la possibilité même d’un monde commun?

La politique identitaire actuelle est par principe hostile à l’expérience artistique.

Les communautés sont une chose, les identités en sont une autre, quoiqu’il existe une relation entre les deux concepts. La politique identitaire actuelle est par principe hostile à l’expérience artistique, car cette dernière repose sur l’altération, et pas sur la constante expression du même ou du déjà-connu. Les identitaristes ne s’y trompent pas. L’été dernier, un poème publié dans l’illustre revue The Nation a été l’objet d’une campagne de dénigrement pour faute de «capablisme» (l’auteur, sans être lui-même handicapé, avait utilisé le mot crippled, «estropié»): on peut désormais le lire en ligne précédé d’un long acte de contrition signé par les éditeurs, qui, comme l’écrivain, promettent à l’avenir de se taire. Des articles sont écrits dans les journaux estudiantins américains pour demander que l’on n’enseigne plus Ovide ou Fitzgerald à des personnes ayant été victimes de viol ou ayant fait des tentatives de suicide. J’en cite d’autres dans mon livre, mais les exemples de cet acabit sont légion.

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N’est-ce pas tout le contraire que devrait permettre l’université: repousser les frontières du savoir et promouvoir la liberté culturelle?

Je n’apprends et n’enseigne que pour devenir autre par le biais du savoir que j’acquiers et transmets, et au moyen de la recherche que je mène. Une université dont le but ultime est de produire des êtres adaptés à une société, de maintenir chacune et chacun dans un rôle normé et prédéfini tout en assurant la propagation de connaissances spécialisées et ancillaires, cette université-là est proprement insignifiante et mortifère. Hélas, les universitaires sont souvent parties prenantes dans la destruction de leur propre raison d’être, et cela ne date pas de notre identity politics. Mais, oui, assurément, la reconduction de closes et rigides identités n’a simplement aucun rapport avec le haut espoir d’un enseignement supérieur.

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