« Les Minots » : les enfants-soldats du narcotrafic à Marseille

Le 19 novembre 2010, Jean-Michel, 16 ans, est assassiné au pied d’un immeuble du Clos la Rose, une des cités emblématiques de Marseille. Lenny, 11 ans, est grièvement blessé. Michou, comme on le surnommait, était un « guetteur », l’un de ces centaines de petits soldats au service des narcotrafiquants.

Romain Capdepon a retrouvé la trace de la famille de Jean-Michel, et rencontré aussi Lenny, le rescapé, aujourd’hui majeur. Il s’est entretenu avec plusieurs minots, dealers de rue parfois dès l’âge de 12 ans, avec des acteurs sociaux de ces quartiers, des habitants victimes de l’emprise des réseaux, des policiers, des agents de la protection judiciaire de la jeunesse… Il dessine la toile de fond de cette scène de guerre jamais vue auparavant en France et montre comment, depuis plusieurs années, l’avenir de ces minots, baignés dans une violence inouïe, est broyé par l’engrenage du trafic de drogue.

Romain Capdepon a 34 ans. Il est chef de la rubrique police-justice du quotidien La Provence. Lauréat « Enquête » du prix Varenne 2016.


Les enfants-soldats des trafics de drogue (RTL)

REPLAY – L’enquête d’un journaliste d’investigation sur ceux qu’on pourrait appeler les « enfants-soldats » des trafics de drogue à Marseille.

L’édito de Jacques Pradel

A la Une ce soir, l’enquête d’un journaliste d’investigation sur ceux qu’on pourrait appeler les « enfants-soldats » des trafics de drogue. Des adolescents mineurs, parfois même des enfants de 12 ans, qui, pour une poignée d’euros signalent aux trafiquants et aux dealers de rue, l’arrivée de la police dans leur cité. Mais leur quotidien se déroule dans un climat d’extrême violence. En témoigne ce drame, survenu dans une cité de Marseille en 2010…

Le journaliste Romain Capdepon, chef de la rubrique Police-Justice à « La Provence ». Auteur du livre « Les Minots », une enquête sur l’implication des enfants dans le trafic de drogue à Marseille, qui vient de paraître chez JC Lattès.

 


Marseille: «Ces minots ont l’impression d’avoir un vrai job»… Une enquête sur les enfants dans les trafics de drogue (20 minutes)

Romain Capdepon, journaliste à La Provence, signe Les Minots, une enquête sur ces enfants impliqués dans le trafic de drogue à Marseille…

Des « minots » au cœur d’une guerre sans merci. Romain Capdepon, chef du service faits divers au quotidien La Provence, publie ce mercredi Les Minots, aux éditions Jean-Claude Lattès, une enquête sur le quotidien de ces jeunes mineurs au cœur des trafics de stupéfiants à Marseille. Poignant.

Comment vous est venue l’idée d’un livre sur l’implication de ces enfants au cœur des trafics de stupéfiants ?

Antoine Albertini, correspondant pour Le Monde en Corse, et auteur du livre Les Invisibles, souhaitait, pour le second épisode de sa série du même nom, une histoire sur Marseille qui parle de faits divers, avec une problématique prégnante. J’ai immédiatement pensé aux stups, mais cela avait déjà été beaucoup traité. Sauf sous l’angle de ces minots. Il s’agit de l’avenir, il est intéressant de comprendre les enjeux majeurs pour enrayer cette spirale et essayer de trouver des solutions. D’autant plus qu’on les connaît très peu, tous les procès de ces enfants sont à huis clos, on ne connaît pas leur personnalité.

Pourquoi avez-vous choisi le règlement de comptes du Clos la Rose comme point de départ du livre ?

Je n’ai pas vécu cet épisode, j’étais encore en poste à Avignon, et je pense que c’est une bonne chose. Cela m’a permis de me replonger entièrement dans ce règlement de comptes, en discutant avec la maman de Jean-Michel, ce guetteur de 16 ans assassiné, et avec Lenny, 11 ans à l’époque, grièvement blessé. Ce fait divers illustre l’implication de ces minots dans les réseaux. C’est le premier qui a marqué durablement Marseille. Les journalistes et donc l’opinion publique ont pris conscience qu’ils étaient des maillons essentiels dans ce trafic. En procédant de la sorte, les tueurs ont voulu envoyer un message et montrer qu’ils n’ont pas peur d’atteindre des enfants, preuve de leur détermination dans cette guerre.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de cette enquête ?

La première chose, c’est que tous ces minots ont l’impression d’avoir un vrai job, ils ne se considèrent pas comme des délinquants. Ils utilisent d’ailleurs l’expression « jober ». Combien m’ont dit : « Mais Romain, on ne va pas dans le centre-ville « arracher » des colliers à des petites vieilles, on ne braque pas des épiceries. » Puisqu’ils sont pour la majorité déscolarisés, et que bien peu de formations les passionnent, ils font ce job sérieusement, comme un vrai boulot. Ils prennent leur tâche à cœur, s’impliquent, et cela requiert de l’attention, de la patience. Les guetteurs restent jusqu’à dix heures assis sur une chaise, mais ne doivent pas se louper et réagir au bon moment lors d’une descente. Et les vendeurs se concentrent sur la fidélisation de la clientèle en développant un vrai sens du relationnel.

La deuxième chose, c’est l’extrême violence qui rythme leur quotidien. Et ils n’en sont même plus choqués. Un vendeur de 17 ans m’a raconté qu’il avait dû séquestrer son collègue vendeur sur ordre du chef du réseau. Coups de batte de base-ball, séquestration dans une cave, et trois jours après ils étaient redevenus potes. Il m’a dit « mais attends Romain, il avait perdu 2.000 euros, c’est normal », alors que pour nous, ça paraît surnaturel. Pour eux, c’est la règle, ils sont donc capables d’intégrer certaines règles.

Selon vous, quelle est la solution pour sortir ces enfants des réseaux de trafic de stupéfiants ?

Je ne suis pas sûr que la légalisation changerait quelque chose, les produits vendus dans les cités seraient plus forts que ceux des coffee shops, et ils se tourneraient vers d’autres produits comme la cocaïne, ce qui est déjà le cas. Le plus important, c’est de les empêcher d’y rentrer. Certains en sortent, par amour, par passion du foot ou de la musique, ou parce que les balles ont sifflé trop près d’eux. Il faut trouver quelque chose qui les fait vibrer autant que leur quotidien, mais cela semble compliqué. Il faut donc agir en amont, dès l’âge de 10-11 ans, leur expliquer que ce qu’ils voient depuis petit n’est pas leur seul avenir. Le chemin est certes plus compliqué, mais il y a des possibilités, en France tu peux faire des études quasiment gratuitement. Ce travail doit être mené par l’école, les centres sociaux et surtout les parents. Mais pour cela, il faut que les parents en prennent conscience. La solution est de toute façon très complexe.


Mineurs au cœur des trafics de stupéfiants à Marseille (Le Monde)

Romain Capdepon trace au plus près les contours d’un inquiétant phénomène de société : le recrutement d’enfants et d’adolescents dans le trafic de drogue.

Le 19 novembre 2010, Jean-Michel, petit dealer d’à peine 16 ans, fut criblé de balles de kalachnikov au pied d’un immeuble du Clos la Rose, l’une des cités des quartiers Nord de Marseille, tandis que le même raid motorisé blessait grièvement Lenny, un jeune voisin, de 11 ans. A partir de ce fait divers, qui marqua un tournant dans l’histoire du narcobanditisme marseillais, et qu’il s’efforce de restituer dans ses tenants et ses aboutissants, Romain Capdepon, chef de la rubrique « Police-Justice » au quotidien La Provence trace au plus près les contours d’un inquiétant phénomène de société : le recrutement d’adolescents, parfois même d’enfants, dans le trafic de drogue, à l’exemple des Piranhas (Ed. Gallimard, 2018, 368 p., 22 euros) napolitains décrits dans son premier roman par l’Italien Roberto Saviano.

Car Jean-Michel et Lenny ont été les premières victimes d’une guerre des gangs qui désormais n’épargne plus les mineurs dans la cité phocéenne. Les jeunes soutiers de la dope y seraient près d’un millier à l’heure actuelle. Agés de 12 à 17 ans, ces soldats ont commencé à être enrôlés par les Réseaux au début des années 2000, ce que n’aurait jamais fait la French Connection qui ne recrutait que des adultes. « En 2017, au moins un mineur était impliqué dans une affaire de trafic de stupéfiants sur trois à Marseille. » Sitôt des Réseaux démantelés − une centaine l’ont été en cinq ans − d’autres surgissent pour les remplacer…

Les yeux des caïds

Quel que soit leur poste dans la chaîne, Les Minots − titre de l’enquête impeccable et implacable de Romain Capdepon − encourent des peines légères au tribunal. Les uns consacrent quelques heures par semaine à un Réseau. Les autres, déscolarisés, s’y adonnent à temps complet : surveiller l’entrée des tours, sillonner les rues en scooter, donner l’alerte depuis les toits, scanner les plaques d’immatriculation des voitures de police banalisées, écouler la marchandise… Les « choufs » sont les guetteurs et les yeux des caïds ; les « charbonneurs » les vendeurs de rue.

Chaque année, la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) des Bouches-du-Rhône procède à des exfiltrations de minots en danger, déjà blessés ou avec une cible sur le dos, explique l’auteur. Car les trafiquants de drogue ont mis les cités en coupe réglée. « Nombreuses sont les cités qui ont vu la loi du deal s’imposer inexorablement, observe le journaliste. Certains habitants des quartiers Nord ont même pour habitude de dire que ce n’est plus le Réseau qui travaille sur leur espace de vie, mais eux qui survivent sur la zone commerciale des trafiquants. »

Romain Capdepon croise avec intelligence rapports et témoignages. Il s’est entretenu avec plusieurs minots. Il a également interrogé des avocats, des policiers et des commissaires, des éducateurs et des enseignants, des juges, afin de brosser le triste portrait de cette génération perdue et éperdue.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s