Les Croisades : le choc de la rencontre entre deux mondes

Les Croisades (1096-1291) : le choc de la rencontre entre deux mondes (Les clés du Moyen-Orient)

Bien que des siècles nous en séparent, les Croisades ne sauraient être un sujet dépassé. C’est un thème qui demeure d’une actualité brûlante, car, comme dans un écho lointain à notre monde, il met aux prises un Orient musulman et un Occident chrétien. A ce titre, il véhicule des problématiques qui sont toujours les nôtres, toujours aussi délicates. Ceci expliquerait peut-être qu’il ait été quasiment retiré des programmes scolaires en France. Le programme d’histoire de la classe de Seconde pose les fondements historiques et culturels de l’Europe ; y figurent notamment la Grèce antique et Rome, la Renaissance et la Réforme, la Révolution française et l’avènement des grandes idéologies, libéralisme, socialisme et nationalisme. Récemment, la partie consacrée au Moyen Âge a introduit la chrétienté, élément qui n’existait pas il y a quelques années. Les programmes officiels reconnaissent désormais le christianisme comme source constitutive de la civilisation européenne, en réponse aux questionnements identitaires qui agitent la France. En outre, l’étude de la période médiévale accorde une large place à la féodalité, phénomène qui n’a plus aucune incidence sur le monde actuel et ne consacre que deux paragraphes aux Croisades, alors que les rapports entre l’Islam et la chrétienté ne cessent d’entraîner les deux rives de la Méditerranée dans des conflictualités toujours plus sévères. Est-ce à dire que le sujet est considéré tellement polémique que les concepteurs des programmes d’histoire préfèrent tout simplement l’éluder, et se cantonner à des thématiques plus neutres qui ne susciteraient aucune polémique dans des classes où la mixité religieuse des élèves et des enseignants est perçue comme une source d’affrontement ? Car il est indéniable que les Croisades continuent de soulever les passions. On se souviendra des réactions très vives du monde musulman quand, au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, le président américain Georges W. Bush a annoncé que son pays était désormais en croisade contre le terrorisme. Les blessures occasionnées par les Croisades ne sont toujours pas refermées et la douleur affleure au moindre écart de langage.

Indéniablement, les Croisades ont constitué un temps fort de l’Histoire, un véritable choc dans le sens militaire car des parties antagonistes se sont affrontées par le moyen des armes, mais il s’agit également d’un choc culturel et ceci n’est pas forcément chose négative. Rappelons que grâce aux Croisades, l’Orient et l’Occident ont amélioré leur connaissance l’un de l’autre. C’est à cette époque que l’Europe a accès au texte du Coran, traduit pour la première fois. Au contact l’un de l’autre, les deux mondes échangent des savoir-faire dans l’art militaire et l’architecture notamment. L’histoire des Croisades est riche en événements qui, loin de se limiter à une confrontation entre Islam et christianisme, recèlent des aspects étonnants souvent méconnus du public non averti. C’est cette histoire-là, reconstituée dans sa trame chronologique, qui charpente ce texte qui se propose de partir de l’événement afin de mieux mettre à jour ce qui, dans les Croisades, fait sens pour nous.

A la veille des Croisades, trois mondes sont en présence, et non pas deux comme on a coutume de le croire : l’Empire byzantin, l’Occident et l’Islam.

L’Empire Byzantin est l’héritier de Rome. Après la chute de l’Empire romain d’Occident aux mains des Barbares en 476, l’Empire romain d’Orient continue pendant un millénaire de perpétuer le double legs de l’hellénisme et de la romanité. Il sera appelé Empire Byzantin parce que Constantinople, sa capitale baptisée d’après son fondateur l’empereur Constantin, s’appelait Byzance au temps où elle était une colonie grecque. A l’heure où les Croisades vont commencer, cet Empire est affaibli du fait notamment d’une perte de territoires importante survenue au profit de l’Islam sorti de la péninsule arabe au VII° siècle. En outre, son rayonnement religieux et culturel s’est considérablement rétréci depuis que le Grand Schisme a séparé en 1054 les chrétiens d’Orient et leurs coreligionnaires d’Occident autour de questions de primauté entre le pape de Rome et le patriarche de Constantinople qui s’excommunient mutuellement. Cet événement rompt l’unité de l’Eglise et la sépare en deux groupes antagonistes : les chrétiens d’Orient qui se disent désormais « orthodoxes », dépositaires de la « voie droite », la vraie foi, et les chrétiens d’Occident qui se disent « catholiques » et revendiquent une universalité – sens littéral de catholique – qu’ils dénient à leurs coreligionnaires byzantins. La conscience que le monde catholique va avoir de son universalité sera sans doute constitutive de l’esprit qui a présidé aux Croisades. L’élan guerrier qui va se manifester alors n’épargnera pas l’Empire byzantin. La Quatrième Croisade sera détournée sur Constantinople qui sera mise à sac et contrainte à accepter un Empire latin dans ses murs.

Sur la rive européenne de la Méditerranée, l’Occident finit de se relever du choc qu’il a encouru en 476, à la chute de Rome. La disparition de l’Empire romain d’Occident a eu une incidence profonde sur les contemporains habitués à vivre selon un ordre qui remontait à un temps immémorial et mythique, la fondation de Rome. La rupture qui survient finit d’inscrire des frontières internes dans un espace qui, jusque-là, était uni dans un cadre juridique et identitaire homogène. L’unité cède la place au morcellement et à un vide juridique générateur d’insécurité et de peur. Laissées à elles-mêmes dans des espaces livrés à des exactions multiples, les populations se mettent biens et corps sous la protection de seigneurs. Peu à peu se construit la féodalité qui substitue une structure atomisée en mini-Etats à l’Empire romain naguère mondialisé. Un seul pouvoir centralisateur a survécu au naufrage de l’Empire : c’est l’Église. La papauté est la dernière survivance du pouvoir central. Héritier des empereurs, le pape se retrouve investi de leur titre de Pontifex Maximus. Forte de cette légitimité et de l’autorité qu’elle exerce sur les âmes, c’est l’Eglise qui va lancer les Croisades.

L’élan militaire des Croisades va être porté par des pouvoirs monarchiques de plus en plus stables. L’exemple le plus éloquent demeure sans conteste celui de la dynastie capétienne qui voit le jour en 987. Quand disparaît sans héritier le dernier successeur de Charlemagne, les nobles choisissent l’un des leurs, Hughes Capet, pour recevoir à Reims le sacre qui fera de lui le roi, premier entre ses pairs. A l’époque, il ne régnait effectivement que sur l’Ile-de-France et sa capitale, Paris. Hugues Capet institue une pratique qui sera suivie par ses successeurs : il fait sacrer et couronner son fils de son vivant, afin d’assurer la continuité du principe dynastique et la solidité du pouvoir royal. Ce sont les descendants d’Hugues Capet, les Capétiens, qui partiront en croisade ; ce sont également eux, qui, au moyen de la guerre et des alliances matrimoniales, vont façonner peu à peu au cours des siècles suivants le territoire qui deviendra la France. Cette nouvelle donne politique ainsi que toutes les mutations techniques et agricoles qui ont jalonné le Moyen Âge ont fait de cette période une ère fondatrice pour l’Europe au même titre que l’Antiquité gréco-romaine qui a été longtemps mise en avant alors que les âges médiévaux étaient considérés comme des âges sombres, empreints de religiosité et de superstitions de toutes sortes.

Au XIXème siècle, le romantisme redécouvre les Croisades et réhabilite l’histoire du Moyen Âge. A la faveur de ce changement de perception, on redécouvre l’importance du cette époque, en tombant parfois dans des excès inverses. Ainsi, il était devenu commun de penser que les améliorations survenues dans le secteur de l’agriculture avaient généré un surplus démographique qui s’était déversé sur l’Orient à travers les Croisades. Actuellement, cette vision est relativisée ; même s’il est indéniable que les conditions de vie se sont sensiblement améliorées, on ne saurait parler d’explosion démographique pour autant car la mortalité restait très élevée. De même, la peur de l’An Mil, à l’approche du premier millénaire de la naissance et de la mort du Christ, date censée marquer la fin du monde, a longtemps alimenté des lectures quelque peu exagérées. Quel que soit le degré véritable des appréhensions que cette date a fait naître dans les esprits, il est cependant hors de doute que, passé l’An Mil, l’Europe a connu un renouveau architectural notoire, avec son entrée notamment dans l’âge des cathédrales gothiques. Sanctuaires de lumière, ces lieux de culte à l’architecture élancée, agrémentés d’une profusion de détails, sont des projets de construction qui s’étalent sur plusieurs générations, signe que l’Europe est optimiste et qu’elle croit en l’avenir.

Le Monde musulman est le troisième acteur de la période qui s’ouvre. Situé sur un large espace bordant les rives Est et Sud de la Méditerranée, de l’Espagne andalouse aux confins de l’Inde, c’est un Empire régi par l’autorité d’un Calife, successeur du Prophète. Au moment où il va être bouleversé par l’afflux des Croisades, des califes de la lignée des Abbassides sont établis à Bagdad, ville qu’ils ont fait construire sur le Tigre, cité la plus belle et la plus riche au temps de la splendeur d’Haroun al-Rachid. A l’heure où les Croisades déferlent, leur pouvoir s’est considérablement affaibli. La centralité de naguère a complètement disparu ; partout des mini-Etats se sont constitués. Ainsi, à Alep, la cour des Hamdanides s’enorgueillit de la présence du grand poète al-Mutanabbi. Ces Etats disposent d’une autorité politique sur les territoires qu’ils contrôlent et continuent de reconnaître l’autorité spirituelle du calife. Il n’en est pas ainsi dans la zone allant de l’Afrique du Nord jusqu’au Levant. Là, un califat fatimide de confession chiite a vu le jour dans la Tunisie actuelle, puis s’est transporté sur les bords du Nil où en 969, il s’est doté d’une capitale, Le Caire, « celle qui opprime », construite sur le site de l’antique Fustat. Partout ailleurs, ce qui reste du califat abbasside-sunnite est morcelé en mini-Etats, et un califat des Omeyades est établi à Cordoue à l’extrémité occidentale du monde musulman d’où il concurrence Bagdad.

Au début du XI° siècle, le calife fatimide al-Hâkim bi-Amr-Illâh se proclame « incarnation du divin ». Une prédication nouvelle voit le jour, qui va être transposée jusqu’en Syrie, car l’Egypte, en dépit de la présence d’un califat chiite, était restée profondément sunnite et imperméable à toute nouveauté religieuse. En revanche, la Syrie est depuis les temps anciens un terrain ouvert à tous les courants spirituels. La foi nouvelle venue d’Egypte parvient à s’y implanter et à se répandre parmi la population en grande partie chiite ismaélienne qui sera dès lors connue sous le nom de Druzes, du nom du prédicateur al-Darazi qui les a convertis. En 1009, le calife al-Hâkim ordonne la destruction de l’Église du Saint Sépulcre. La nouvelle parvient en Occident où, de par l’horreur qu’elle suscite, elle comptera au nombre des causes premières des Croisades.

Au Xème siècle, des populations turcophones venant d’Asie centrale déferlent sur le monde musulman. Elles arrivent, non pas en envahisseurs, mais en vagues successives issues du nomadisme, comme cela a été le cas pour les Barbares à l’égard de l’Empire romain. Des changements climatiques et économiques particuliers font qu’au Xème siècle, les Turcs s’installent peu à peu en terre d’Islam et embrassent le sunnisme, le courant dominant. Eux-mêmes ne constituent pas une unité mais une multitude de groupes reliés par leur appartenance commune au monde turcophone. Ainsi, un groupe de Turcs se réclamant d’un ancêtre nommé Othman s’installent sur les rivages de la mer Egée ; discrets pour l’heure, ils formeront pas la suite la dynastie ottomane.

Les cavaliers turcs deviennent indispensables pour le califat auquel ils apportent du sang nouveau et des aptitudes militaires dont le Calife avait bien besoin. Autour de 1050, le calife partage ce qui lui reste de pouvoir avec l’une de leurs dynasties, les Seldjoukides qui ont fait d’Ispahan leur capitale. Une division du pouvoir s’installe en Islam : un Calife arabe sunnite, de la lignée du Prophète, détient le pouvoir religieux et un Sultan turc sunnite exerce le pouvoir politique et reconnaît la tutelle religieuse du Calife au nom duquel est dite la prière. Mais c’est le pouvoir seldjoukide qui détient le pouvoir de faire la guerre et la paix. Quand les Croisés vont arriver, ils ne se heurtent pas au Calife de Bagdad, mais aux Turcs Seldjoukides. Jusqu’en 1517, date à laquelle les sultans ottomans s’arrogent la dignité califale, va persister cette séparation entre le religieux et le politique en Islam.

Signification et origines des Croisades

Le mot « Croisades » renvoie à des opérations militaires menées au nom de la foi. La Reconquista, reconquête progressive de l’Espagne des mains des musulmans, est une forme de Croisade. Chaque fois que l’Église va en guerre contre des groupes qu’elle considère comme hérétiques ou des juifs, on parle de Croisade. Le mot a donc un sens extensif. Notre propos va porter sur un aspect très particulier, les Croisades en Orient. Ce sont les huit campagnes militaires principales parties d’Occident vers l’Orient afin de reconquérir la Terre Sainte et qui ont duré près de deux siècles avec l’établissement d’entités politiques appelées les Etats latins, ce qui s’apparente à une entreprise de colonisation, car l’Europe sort de ses frontières et part à la conquête de toute une région.

L’idée de Croisade n’était pas inconnue ; elle est fondée sur la pratique du pèlerinage. Depuis qu’Hélène la mère de Constantin avait retrouvé des reliques de la croix du Christ, les pèlerinages en Terre sainte se sont développés, sans pour autant faire l’unanimité. Parmi les Pères de l’Eglise, Saint Jérôme et Saint Augustin les ont condamnés et ont tenté de dissuader les fidèles d’entreprendre de tels voyages dans des contrées lointaines, le plus souvent au péril de leur vie, en laissant derrière eux des familles réduites à la misère. En revanche, Saint Augustin contribue par sa pensée à paver la voie à la guerre faite au nom de la religion en définissant le postulat de la « guerre juste » menée pour les besoins de la conversion des infidèles. Avec lui, l’Église admet que des chrétiens fassent la guerre pourvu qu’il y ait des aspirations religieuses qui transcendent le combat. Dans la société féodale où l’Eglise omniprésente a le devoir d’assurer le salut des hommes, les chevaliers prêtent serment sur l’Évangile. L’Eglise définit le cadre de l’activité militaire, en instaurant des jours où il est licite de se battre, et les autres appelés « Trêve de Dieu ». Ce faisant, elle contribue à circonscrire l’énergie des chevaliers et à limiter les rixes répétées qui se produisaient et nuisaient à la sécurité de la population et à la marche des affaires. Le départ de centaines de chevaliers en Croisade va créer un climat propice à l’émergence du pouvoir central et accélérer le phénomène d’extension de l’autorité des rois. Enfin, la période des Croisades connaîtra l’essor des cités marchandes de la Méditerranée dont la plus renommée sera Venise. A la faveur du développement du commerce entre les rives de la Méditerranée, des villes s’affranchissent du pouvoir royal et la bourgeoisie fait son apparition en Europe.

La Croisade des pauvres gens

Comme la Croisade est une campagne militaire d’inspiration religieuse, elle est décidée par les autorités de l’Eglise. C’est un pape français, Urbain II, qui, en 1095, proclame la première Croisade en Orient lors du concile de Clermont. Dans son discours rapporté par des témoins, il appelle les chrétiens à partir en Croisade en réponse à un appel qui lui avait été adressé par l’empereur byzantin Alexis Comnène dont l’Empire était menacé par l’avancée des Turcs. Dans son appel, le pape promet aux chevaliers qui partiront en Croisade la remise des pénitences auxquelles ils auraient dû être soumis en raison de leurs péchés. Dans la perspective de la campagne militaire qui s’annonce, les chevaliers font coudre sur leur habit militaire une croix qui indique qu’ils sont au service du Christ. Durant le temps qu’ils mettent à se préparer, des prédicateurs s’en vont prêcher la Croisade par les villages. Encouragés par leur zèle, des milliers de pauvres gens se lancent sur les routes. Dans leur traversée de l’Europe centrale, ils se rendent coupables d’exactions contre des populations juives, ce qui ravive l’antisémitisme. Après un passage rapide par Constantinople, ils arrivent en Anatolie où ils seront massacrés à leur tour par les troupes turques.

La Croisade des barons

C’est la première Croisade qui compte nombre de chevaliers mais pas de rois. Le roi de France Philippe Ier était excommunié pour cause d’adultère. Parmi les chevaliers qui participent à cette Croisade, certains vont s’illustrer plus particulièrement. Ainsi, Godefroy de Bouillon, archétype du preux chevalier, sera amené à fonder le royaume de Jérusalem dont son frère, Baudouin de Boulogne, va finir par ceindre la couronne après avoir fondé le comté d’Edesse. Le comte de Toulouse, Raymond de Saint- Gilles, sera à l’origine du comté de Tripoli. Parti en croisade avec son épouse, il aura un fils en Terre sainte et le fera baptiser dans le Jourdain en lui donnant le nom d’Alphonse Jourdain. Enfin, Bohémond de Tarente qui vient de Sicile, tient ses aptitudes guerrières de ses ancêtres normands, les Vikings, qui ont déferlé sur l’Europe au IXème siècle.

Partis en 1096, les Croisés arrivent à Jérusalem en 1099. Une Croisade est une entreprise très longue ; elle est commandée par la lenteur des moyens de transport de l’époque et les aléas du climat. Si les chevaliers font le trajet à cheval, la foule qui les accompagne se déplace à pied. Souvent les épouses et la famille sont du voyage. A partir de la troisième Croisade, quand Venise prêtera ses bateaux, les déplacements seront plus rapides. Dans les conditions de l’époque, les Croisades s’accompagnent d’une mortalité élevée. Ainsi, sur les 7000 combattants partis d’Europe, 1200 arrivent à Jérusalem.

Au moment de la traversée du Bosphore, les Croisés arrivent à Constantinople chez le Basileus Alexis Comnène qui les retient longtemps et tente de les persuader de proclamer son autorité sur les territoires qu’ils vont conquérir. Epuisés par les pourparlers et pressés de partir, les Croisés finissent par lui faire des promesses qu’ils ne tiendront pas une fois sur place.

La première Croisade est un succès et son œuvre principale est la création de quatre Etats latins. Le premier est le comté d’Édesse, actuelle Urfa dans le Sud de la Turquie, aux frontières de l’Irak. Il a été fondé par Baudouin de Boulogne qui épousa la princesse du petit royaume arménien et s’imposa comme héritier du trône. Très éloigné de Jérusalem et ne disposant pas d’ouverture sur la mer, ce comté sera le premier des Etats latins à disparaître. A Antioche, après la prise de la ville à laquelle il a énergiquement contribué, Bohémond de Tarente décide de ne plus poursuivre la route et fonde une principauté. La traversée de la côte libanaise se révéla ardue en raison notamment des promontoires rocheux qui plongent dans la mer. Les Croisés auraient reçu une aide de la part des maronites qui seraient descendus de leurs montagnes et venus à leur rencontre à ‘Arqa dans le ‘Akkar. De la rencontre entre les maronites et les Croisés surviendra à la fin du XIIème siècle l’adhésion de cette Eglise d’Orient à la catholicité romaine, une adhésion qui se fera au prix d’une guerre civile au sein même de la communauté maronite divisée à son sujet. Le 15 juillet 1099, la ville de Jérusalem, objectif des Croisades, tombe dans un bain de sang qui n’épargnera pas les chrétiens de la ville. Dans leurs écrits, les chroniqueurs ne pourront s’empêcher d’établir la comparaison avec l’entrée pacifique du calife Omar Ibn al-Khattab dans la Ville sainte au VIIème siècle. Après que les ardeurs guerrières des Croisés se furent déployées sur les habitants de Jérusalem, Godefroy de Bouillon est nommé roi par ses pairs, mais il refuse de porter le titre qu’il considère revenant au Christ, seul roi de Jérusalem à ses yeux. Lui portera le titre plus modeste d’« avoué du Saint Sépulcre ». A sa mort qui surviendra un an plus tard, son frère Baudouin de Boulogne quitta Edesse pour prendre les rênes du royaume de Jérusalem, devenant le dépositaire du titre et des fonctions royales.

Le dernier des Etats latins à voir le jour est le comté de Tripoli fondé par Raymond IV de Toulouse, comte de Saint-Gilles, qui serait tombé littéralement sous le charme de la côte libanaise. A l’entrée Est de la ville de Tripoli, une imposante citadelle portant le nom de Saint-Gilles continue de perpétuer son souvenir.

La Deuxième Croisade (1147-1149)

Avec la fondation des Etats latins, les Croisades se révèlent être une entreprise politique, mais elles sont d’emblée marquées par une fragilité liée à l’exiguïté de leurs entités territoriales baignant dans un environnement hostile et ne disposant que de la mer et des contacts avec l’Occident pour assurer leur survie.

Dans les Etats latins, les Croisés mettent en place le système féodal qui était le leur en Occident. La conquête a entraîné un déplacement des populations musulmanes, juives et chrétiennes orientales vers l’intérieur, ce qui laisse les latins et leurs descendants, grossis par les arrivages successifs de populations d’Europe, disposer du sol et des ressources des nouveaux Etats. Bien avant la découverte de l’Amérique, l’Orient fait figure d’Eldorado et attire les Occidentaux appâtés par des perspectives d’enrichissement et par l’aventure. Des générations issues de ces colonisateurs avant l’heure naissent et vivent en Orient sans connaître la terre de leurs ancêtres qui viennent des différentes contrées du continent européen ; on les appellera les Poulains, produits d’un phénomène d’acculturation perceptible dans leur mode de vie largement inspiré des coutumes de l’Orient. Leurs relations avec les vagues successives de Croisés ne se feront pas sans mal, un fossé culturel faisant désormais barrage entre eux, alimenté par les erreurs que vont commettre les nouveaux venus, dues à leur méconnaissance de la région.

Après avoir semblé inerte face à la déferlante de la première Croisade, l’Islam se ressaisit et reconstitue une force de frappe digne des temps premiers de la conquête du VII° siècle. Tombée dans l’oubli à l’époque prospère des débuts de l’Empire abbasside, la notion de Djihâd refait surface de manière à contrer celle de guerre sainte qui sous-tend spirituellement les Croisades. Renouant avec une vieille tradition guerrière, le monde musulman voit apparaître des dynasties qui vont se relayer dans une entreprise de reconquête longue de deux siècles. C’est ainsi qu’en 1144, le comté d’Edesse tombe entre les mains de l’émir Zanki, nommé atabeg (vice-roi) d’Alep et de Mossoul par les Seldjoukides en 1127.

La perte du comté d’Edesse situé à la frontière nord des Etats latins fragilise considérablement ces derniers, notamment le royaume de Jérusalem où la reine Mélisende assure la régence pour son fils, le jeune Baudouin III âgé de 13 ans. Pour reconquérir le comté perdu, une deuxième Croisade est nécessaire. Décidée par le pape Eugène III, elle est prêchée par Saint Bernard de Clairvaux qui a été à l’origine d’une réforme monastique en Europe, la réforme cistercienne, du nom de l’abbaye de Cîteaux qui a inspiré par son architecture l’abbaye de Belmont érigée par les Croisés sur les collines du Mont-Liban donnant sur la mer, et qu’on appelle aujourd’hui Balamand.

Partis en Croisade en 1147, le roi de France Louis VII et l’empereur germanique Conrad III conduisent les Croisés à travers le même itinéraire suivi par les combattants de la première Croisade, mais ils font le voyage en deux convois séparés. Autour de Louis VII, de nombreux chevaliers viennent d’Aquitaine, le duché de son épouse la reine Aliénor. La Deuxième Croisade restera fameuse dans les annales par les robes emportées par la reine Aliénor d’Aquitaine très soucieuse de paraître à son avantage à la cour de Constantinople où ils devaient s’arrêter. Par ailleurs, le prince d’Antioche est lui aussi aquitain. C’est Raymond de Poitiers, frère cadet du duc Guillaume X d’Aquitaine, le père de la reine Aliénor et, par conséquent, l’oncle de cette dernière. Mais leur différence d’âge minime, seulement de huit ans, les avait rendus inséparables au cours de leur enfance qu’ils ont passée ensemble à Bordeaux, au palais de l’Ombrière. Au cours du séjour que l’armée de Louis VII effectue à Antioche, la complicité entre la reine Aliénor et son oncle qui conversent des heures durant dans la langue d’Oc non parlée par le roi finit d’entraîner la rupture du couple royal qui se sépare dès son retour en France. Moins d’un an après le divorce, Aliénor d’Aquitaine épouse le roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt et lui apporte en dot le duché d’Aquitaine, générant par là les origines de la Guerre de Cent ans.

Le projet de Louis VII et Conrad III de reprendre Edesse échoue face aux attaques des Seldjoukides. Les armées croisées se dirigent alors plus au sud vers Damas, cité très riche et d’importance stratégique considérable. Elle était dirigée par l’émir Unur, de la dynastie turque des Bourides, le seul dirigeant musulman de la région qui n’était pas en guerre contre le royaume de Jérusalem. La ville faillit tomber dès le premier jour, mais ses habitants, une fois revenus de leur surprise face à une attaque à laquelle ils ne s’attendaient pas, résistèrent au siège, contraignant les Croisés à se retirer vaincus le 28 juillet 1148.

Bataille de Hittîn – La chute de Jérusalem

L’échec de la Deuxième Croisade renforce les Etats musulmans dans leur volonté de mettre fin aux Etats latins. L’effort guerrier s’accompagna d’une réunification croissante du monde musulman qui se fit au prix de guerres internes. Ainsi, en 1154, Noureddine, fils de l’émir Zanki, parvint à unifier la Syrie en prenant le contrôle de Damas. Puis il envoya son lieutenant Shirkûh et le neveu de ce dernier, Saladin, conquérir l’Egypte en 1169. Déjà moribond, le califat fatimide finit par disparaître en 1171. Ainsi se retrouva constituée sous l’autorité de Noureddine une unité territoriale et politique de toutes les zones limitrophes aux Etats francs d’Orient.

Devenu vice-roi d’Egypte à la mort de son oncle, Saladin, loin de se comporter comme un subordonné, donna très vite la mesure de son ambition. Nourrissant le projet de devenir le maître incontesté de l’Egypte, il va saboter toutes les campagnes militaires menées par Noureddine contre le royaume de Jérusalem, faisant de cette entité un Etat tampon entre la Syrie et l’Egypte et entérinant de fait son propre séparatisme.

Noureddine meurt le 15 mai 1174, laissant son royaume entre les mains d’un régent, son fils al-Sâlih étant âgé seulement de onze ans. La régence sera de courte durée, car, au mois d’octobre, Saladin occupe Damas, s’autoproclame régent avec le titre de sultan et prend pour épouse la veuve de Noureddine. La mort d’al-Sâlih en 1181 à Alep, empoisonné selon toute vraisemblance, fait de Saladin le souverain définitif et le fondateur d’une nouvelle dynastie, les Ayyoubides. Longtemps considéré comme un usurpateur, il devient un héros à la suite de la reconquête de Jérusalem en 1187.

Saladin avait conçu le projet de reprendre la cité de Jérusalem, troisième lieu saint de l’Islam. En 1187, il se lance à l’assaut de Tibériade suite à l’attaque d’une caravane de musulmans par le baron Renaud de Châtillon. Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, se porte au secours des Francs assaillis par les troupes de Saladin avec tous les chevaliers que compte sa suite, ce qui a pour effet de vider Jérusalem de ses défenseurs. Le 3 juillet, ils s’arrêtent pour la nuit dans le lieu-dit Hittîn, et le lendemain, ils se retrouvent encerclés. Le roi de Jérusalem est fait prisonnier et la majorité de ses soldats sont massacrés. Renaud de Châtillon est égorgé par Saladin lui-même qui voulait punir les intrépidités de ce baron à qui il avait déjà eu affaire notamment pour le détourner d’une entreprise de conquête de La Mecque.

La reddition de Jérusalem aux mains de Saladin a lieu le 2 octobre 1187. Toutes les dames franques auront la vie sauve, y compris la veuve de Renaud de Châtillon. Elles pourront quitter la ville avec leurs enfants sans être inquiétées. Le comportement de Saladin va le rapprocher du modèle du chevalier tel qu’il était connu en Occident. Courtois envers les dames, il se rend maître de Jérusalem sans provoquer de bain de sang. Il rétablit le culte musulman tout en conservant le culte chrétien. Parvenue en Occident, la nouvelle de la chute de Jérusalem va être le déclencheur de la troisième Croisade.

La Troisième Croisade 1189-1192

Elle est décidée suite à la chute de Jérusalem aux mains de Saladin. La France, l’Angleterre et l’Allemagne y participèrent. Les Croisés germaniques étaient conduits par l’empereur Frédéric Ier Barberousse. Agé de 67 ans, il meurt le 10 juin 1190 avant d’atteindre la Terre Sainte, noyé dans les eaux du fleuve Selef au cours de la traversée des plaines de Cilicie, dans le sud de l’Anatolie. Après sa mort, son armée perdit sa cohésion et se dispersa.

La troisième Croisade se poursuivit sous le commandement du roi d’Angleterre Richard Ier Cœur de Lion, fils d’Aliénor d’Aquitaine et du roi Henri II, et du roi de France Philippe II Auguste, fils du roi Louis VII et de sa troisième épouse Adèle de Champagne. Ils arrivèrent devant Saint-Jean d’Acre. La lutte autour de la ville était des plus âpres, car, tout en assiégeant la population musulmane de Saint-Jean d’Acre, les Croisés étaient la proie des attaques menées de l’extérieur par l’armée de Saladin. Le siège d’Acre se termine le 12 juillet 1191 par la reddition de la garnison musulmane de la ville qui a au préalable négocié les termes de la capitulation : livraison d’un butin intégral contre l’assurance pour la population d’échapper au massacre et à l’asservissement. Les termes de l’accord de reddition stipulaient également que Saladin devait relâcher les prisonniers francs, restituer la relique de la Vraie Croix et payer une forte rançon aux barons francs afin que la population d’Acre ait la vie sauve. A court d’argent, Saladin tente de gagner du temps en négociant délai sur délai pour rassembler les sommes colossales exigées de lui. Finalement, à bout de patience, Richard Cœur de Lion fait exécuter un très grand nombre de prisonniers musulmans, de 2.600 à 3.000, dans la plaine adjacente à la ville d’Acre, le 20 août 1191. Après ce massacre qui horrifia les musulmans, Saladin ne paya plus du tout de rançon et expédia les prisonniers francs et la relique de la Vraie Croix à Damas.

A Saint-Jean d’Acre, cité portuaire, l’enjeu était la survie des Etats latins d’Orient ; la victoire des Francs allait leur permettre de rester dans cette partie du monde pendant un siècle encore. Quelques jours après la prise de la ville, le roi Philippe Auguste repartit en France, laissant derrière lui une partie de ses troupes, environ 10.000 hommes, sous le commandement du duc de Bourgogne. Avec les troupes anglaises de Richard Cœur de Lion, elles avaient pour but de reconquérir Jérusalem et Saladin comptait bien les en empêcher en pratiquant la politique de la terre brûlée afin qu’elles ne puissent s’établir dans aucune des villes situées sur le chemin conduisant à la Ville Sainte. Cette tactique du désespoir se révéla payante car elle entrava la progression des troupes du roi Richard Ier et permit en retour l’ouverture de négociations entre lui et le représentant de Saladin, son frère al-Âdil. Entre al-Âdil et Richard Cœur de Lion devait naître une grande amitié non dénuée d’admiration, un sentiment relayé par les chroniqueurs musulmans de l’époque.

Les négociations furent très longues et entrecoupées par des opérations militaires au cours desquelles chacune des parties tentait d’améliorer sa position par des victoires sur le terrain. Les négociations inclurent entre autres un projet de mariage, vite abandonné, entre Jeanne de Sicile, la sœur du roi Richard Cœur de Lion, et al-Âdil. Le 1er septembre 1192, un accord est enfin trouvé qui prévoyait principalement une trêve d’une durée de trois ans et huit mois, autorisait les Francs à garder le contrôle d’une grande partie de la côte, de Tyr jusqu’à Jaffa et les pèlerins chrétiens à se rendre à Jérusalem décrétée ville musulmane.

Saladin meurt à Damas en 1193, âgé de 55 ans. Avant son décès, il avait décidé de partager ses possessions territoriales entre ses fils et son frère al-‘Âdil. Ce dernier arrive à imposer un pouvoir personnel en 1200 et se fait proclamer sultan au Caire. Il meurt en 1218, mais sa politique est poursuivie par son fils al-Kâmil qui règne jusqu’en 1238. Les relations entre les successeurs de Saladin et les Etats francs sont pacifiques et des trêves nombreuses sont signées entre les deux camps.

La Quatrième Croisade

Cette Croisade a été prêchée par le pape Innocent III. Elle avait pour but la poursuite de la reconquête du royaume de Jérusalem contrôlé par les Ayyoubides d’Egypte. Dépourvus d’argent, les Croisés se laissent entraîner par les Vénitiens en 1202 à attaquer le port dalmate de Zara en Croatie, contre la promesse d’un partage du butin. Ensuite, les Croisés suivirent les Vénitiens jusqu’à Constantinople où ils participèrent à la restauration du pouvoir de l’empereur Alexis IV.

Comme ils ne furent pas récompensés pour cela, dès que l’empereur est assassiné six mois plus tard, les Croisés en profitent pour attaquer la capitale byzantine le 12 avril 1204 et la mettre à sac. Ils soumettent Constantinople, y créent un Empire latin qui va durer de 1204 à 1261 et chassent les Byzantins dans la région de Nicée. Ils morcellent les territoires de l’Empire byzantin en Grèce et dans les Balkans afin de se les partager. Cette quatrième Croisade causa beaucoup de tort aux Croisés et à leur idéal, et creusa encore plus le fossé qui sépare l’Eglise catholique de l’Eglise orthodoxe.

La Cinquième Croisade

Cette Croisade a été prêchée par le pape Innocent III en novembre 1215 au cours du concile de Latran. Elle a pour cause directe la construction en 1210 par le sultan al-‘Âdil d’une forteresse sur le mont Thabor, qui domine la plaine d’Acre. Cette Croisade compte peu de Français ; elle est conduite par le duc d’Autriche et le roi de Hongrie. Leurs troupes ne parviennent pas à prendre le Mont Thabor en 1217, et, dès l’année suivante, les Hongrois repartent en Europe.

Grâce à de nouveaux renforts venus d’Europe, les Croisés entreprennent en 1218 d’assiéger le port de Damiette, situé à l’embouchure Est du Nil. Leur objectif est d’affaiblir le sultanat ayyoubide en l’attaquant en Egypte même, ce qui devrait leur faciliter la reconquête de Jérusalem. Les Croisés pénètrent dans Damiette le 5 novembre 1219, après avoir affamé sa population. Face à l’étendue du désastre, le sultan al-Kâmil leur propose de leur rendre l’ancien territoire du royaume de Jérusalem (sauf la Transjordanie) en contrepartie de la libération de Damiette, mais le légat Pélage qui dirige l’expédition refuse, préférant marcher sur Le Caire. Progressant lentement, les Croisés sont piégés par la crue du Nil et contraints de rendre Damiette aux Ayyoubides et de signer une trêve d’une durée de huit ans avant de rentrer chez eux.

La Sixième croisade (1228-1229)

En 1225, l’empereur Frédéric II devient roi de Jérusalem à la suite de son mariage avec Isabelle, l’héritière du royaume latin. Frédéric II a fait le serment de prendre la croix dès 1215, sous le pape Innocent III, mais il a toujours reporté l’échéance de son départ. Ce retard va porter le pape Grégoire IX à l’excommunier. Ceci n’empêchera pas Frédéric II de prendre la route de Syrie l’année suivante, le 28 juin 1228. En réalité, l’empereur n’avait rien d’un pieux combattant croisé. Grand admirateur de la civilisation musulmane, menant un train de vie comparable à celui des sultans, il se rend en Orient en tant qu’ami du sultan al-Kâmil, avec qui il entretenait une correspondance portant sur des sujets de recherches scientifiques, le sultan étant lui-même féru de science, qui encourageait l’activité des savants, les invitant même à séjourner dans son palais afin qu’il puisse débattre avec eux.

Conscients de l’infériorité numérique de ses troupes, l’empereur Frédéric II n’attaqua pas les positions musulmanes, mais il renouvela ses missions diplomatiques auprès du sultan al-Kâmil, par l’entremise de son fidèle ami égyptien Fakhr ed-Dîn. C’est ainsi que l’accord de Jaffa est signé par l’empereur Frédéric II et le sultan ayyoubide al-Kâmil, le 11 février 1229, après des négociations qui ont duré cinq mois. Par cet accord, les Francs reprennent Jérusalem, Nazareth, Bethléem, et au nord les seigneuries de Toron (Tibnîn) et de Sidon. Jérusalem est reconnue ville sainte pour les deux religions ; les musulmans peuvent disposer de leurs lieux saints qui deviennent une enclave musulmane en terre chrétienne, tout comme les chrétiens reprennent possession de Nazareth et Bethléem, enclaves chrétiennes en terre musulmane. La libre circulation est garantie aux croyants des deux religions.

Le 17 mars 1229, l’empereur Frédéric II fait son entrée à Jérusalem et le représentant du sultan al-Kâmil lui remet la ville. Le lendemain, symboliquement, il reprend la couronne du royaume de Jérusalem au cours d’une cérémonie laïque au Saint-Sépulcre, car il est toujours excommunié. De fait, le patriarche Gérold jette l’interdit sur le Ville Sainte, et les Templiers refusent de reconnaître le traité de Jaffa car le Temple de Salomon, qui est leur maison mère, est cédé aux musulmans. Le séjour de l’empereur Frédéric II à Jérusalem fut très court. L’interdit lancé par le patriarche Gérold le contraint à se replier sur Saint-Jean d’Acre dès le 21 mars 1229. Plus tard le pape Grégoire IX reconnaîtra que cet interdit, qui visait à punir un monarque excommunié, allait à l’encontre des intérêts de la Chrétienté. Frédéric II prend la décision de rentrer en Europe. C’est ainsi que se termine cette sixième Croisade si particulière, puisque Jérusalem a été rétrocédé aux chrétiens par un empereur excommunié, grâce à l’amitié des musulmans.

La Septième Croisade (1248- 1254)

Le 23 août 1244, Jérusalem est prise par les Khwarizmiens, tribus originaires d’Asie centrale. C’est dans ce contexte que Louis IX, le futur Saint Louis, décide de partir en Croisade. Ayant pris la croix en décembre 1244, il quitte les rivages de la France le 25 août 1248, confiant la régence du royaume à sa mère, la reine Blanche de Castille.

Louis IX décide d’attaquer les Ayyoubides en Egypte afin de les affaiblir au cœur de leur puissance avant d’entreprendre la reconquête de Jérusalem. Le 4 juin 1249, la Croisade arrive aux abords de Damiette qui se rend le 6 juin. Ne voulant pas réitérer la mésaventure de la cinquième Croisade, Louis IX reste à Damiette le temps que se termine la crue du Nil. Ce délai est mis à profit par le sultan es-Sâlih Ayoub qui rassemble une armée de Mamlouks entre Mansoura et Damiette.

A la fin de l’été, quand le Nil rentre dans son lit, la Croisade reprend son cours mais le roi lance ses troupes à la conquête du Caire. Le 23 novembre 1249, le sultan as-Sâlih Ayoub décède, laissant l’Egypte sans maître. Sa favorite Chadjarat ed-Dorr tait la nouvelle en attendant l’arrivée de l’héritier Touran-Chah qui réside à Diyarbékir. Au final, les défaites et le typhus contraignent le roi Louis IX à se rendre à Touran Chah qui le fait prisonnier et obtient de lui un engagement à restituer Damiette et à payer une forte rançon.

Moins d’un mois après la conclusion de son accord avec Saint Louis, Touran Chah est renversé et tué dans des conditions particulièrement sanglantes par les Mamlouks de Baïbars, le 2 mai 1250. C’est la fin de la dynastie des Ayyoubides et l’avènement de celle des Mamlouks en Egypte. La Syrie reste pour un temps encore aux mains des Ayyoubides. Les nouveaux maîtres du Caire, avec à leur tête Izzeddine Aybak qui a épousé Chadjarat ed-Dorr, ratifièrent le traité conclu par le dernier sultan ayyoubide et le roi de France.

Le roi Louis IX parvint à compléter le paiement de sa rançon. Le 8 mai 1250, il quitte l’Egypte pour Saint-Jean d’Acre. Faute d’avoir réussi à reprendre Jérusalem, il se donna pour mission de réorganiser la Syrie franque et passa quatre ans dans la région. Il rétablit l’autorité royale sur le royaume latin et mit au pas les Templiers qui menaient une politique indépendante et se permettaient de conclure leurs propres accords avec le sultan de Syrie. Il restaura les fortifications des grandes villes du royaume, Saint-Jean d’Acre, Césarée, Jaffa, Sidon. Il s’attira l’amitié du Vieux de la Montagne, le redoutable chef de la secte des Assassins, et envoya une mission diplomatique auprès des Mongols dont il soupçonnait les projets d’expansion vers le Levant.

En 1254, il est rappelé en France suite au décès de sa mère, la régente Blanche de Castille.

La Huitième Croisade (1270) et la chute des Etats croisés d’Orient – Fin des Croisades

En 1260, les Mongols d’Hulagu, petit-fils de Gengis Khan, occupent la Syrie, mettant fin à la dynastie ayyoubide après avoir mis fin à l’Empire abbasside deux ans plus tôt, en 1258. Le prince d’Antioche Bohémond VI choisit de devenir leur allié tandis que les barons de Saint-Jean d’Acre choisirent le camp des Mamlouks à qui ils permirent de traverser le territoire franc et de vaincre les Mongols à l’issue de la bataille d’Aïn Jalout, en Galilée, le 3 septembre 1260. Les Mongols sont repoussés jusqu’en Perse et les Mamlouks d’Egypte deviennent les maîtres de la Syrie.

Le sultan mamlouk Baïbars ne fait preuve d’aucune reconnaissance à l’égard des Francs à qui il doit sa victoire sur les Mongols. Il entreprend la conquête du royaume franc avec une célérité étonnante : entre février 1265 et avril 1268, il prend Nazareth, le Thabor, Bethléem, Césarée, Arsouf, la forteresse des Templiers à Safed, Jaffa, et la place de Beaufort qui appartient aux Templiers. En mai 1268, il prend Antioche, ne laissant à Bohémond VI que le comté de Tripoli. Une huitième Croisade est annoncée, sous le commandement de Saint Louis. Mais cette Croisade qui commence le 2 juillet 1270 est détournée sur Tunis au lieu de se rendre directement en Egypte. A Tunis, l’armée croisée est ravagée par la peste et Louis IX meurt des suites d’une dysenterie le 25 août 1270. Il est canonisé en 1297.

Après la mort de Saint Louis, le sultan Baïbars dépossède les Templiers de leur château de Safita et il se rend maître du Crac des Chevaliers, propriété de l’ordre des Hospitaliers. Le royaume franc se retrouve réduit à la place de Saint-Jean d’Acre. Suite à l’intervention du prince Edouard d’Angleterre, futur Edouard Ier, Baïbars accepte d’accorder aux Francs de Saint-Jean d’Acre une trêve de dix ans et dix mois, conclue le 22 avril 1272. Au cours de la trêve, les querelles intestines reprennent parmi les Francs. A Tripoli notamment, les querelles sont si intenses que le sultan Qalaoun, successeur de Baïbars, investit la ville fin février 1289. Tripoli est rasé au sol et ses habitants sont massacrés.

Après la chute de Tripoli, une Croisade populaire italienne arriva à Saint-Jean d’Acre, et réitéra la fâcheuse mésaventure de la première Croisade populaire, s’attaquant indistinctement aux paysans et marchands musulmans, ainsi qu’aux chrétiens portant la barbe, qui étaient confondus avec des musulmans. Cet épisode rompt la trêve. Les barons syriens, qui ne sont pas responsables des massacres commis par les Croisés italiens, vont en payer le prix. Le nouveau sultan mamlouk al-Achraf al-Khalil met le siège devant Saint-Jean d’Acre le 5 avril 1291. La ville est défendue par ses habitants, les forces franques de Syrie et de Chypre, et par les ordres militaires, notamment les Templiers qui tentèrent sans succès d’opérer des sorties hors des murs. Le sultan mamlouk ordonne l’assaut final le 18 mai 1291.

Des vaisseaux vénitiens tentèrent d’assurer l’évacuation des Francs vers Chypre, mais beaucoup d’embarcations coulèrent sous la surcharge provoquée par le nombre de rescapés. Les habitants trouvèrent refuge dans la forteresse des Templiers située en bord de mer. Excessivement chargée et fortement endommagée, la forteresse s’effondra, ensevelissant ses occupants et les assaillants mamlouks. Après la chute de Saint-Jean d’Acre, Tyr, Sidon et Tortose sont évacuées successivement, avant la fin de l’année 1291. C’est ainsi que se terminent les Croisades.

La fin des Croisades ne signifia pas la fin des relations entre l’Orient et l’Occident. Après avoir pacifié l’ensemble de la Syrie sous leur autorité, les sultans Mamlouks rétablirent les relations commerciales avec les Républiques italiennes. Les commerçants retrouvèrent le chemin de l’Orient, ainsi que les missionnaires Franciscains et Dominicains à qui les Mamlouks accordèrent des autorisations dans le cadre de la mission Terra Sancta. La présence occidentale se manifesta de nouveau sans discontinuer en Orient, à travers des acteurs divers. Ayant succédé aux Mamlouks en 1517, l’Empire ottoman poursuivit la même politique d’ouverture, notamment à travers les Capitulations conclues entres Soliman le Magnifique et François Ier.

« Nous voici de retour en Orient, Monsieur le Sultan ! », cette invective attribuée au général Gouraud en 1920 à l’adresse de Saladin est loin de correspondre à la réalité historique. Depuis la fin des Croisades, l’influence occidentale n’a jamais cessé de se faire sentir en Orient, et les relations, tantôt pacifiques, tantôt belligènes entre les deux espaces, tissent à travers les âges un lien ininterrompu.

Bibliographie indicative :

- BALARD Michel, Croisades et Orient latin, XI°-XIV° siècle, Ed. Armand Colin, Paris, 2001.
- EDDE Anne-Marie (éd.), MICHEAU Françoise (éd.), L’Orient au temps des croisades, Ed. Garnier-Flammarion, 2002.
- EDDE Anne-Marie, Saladin, Ed. Flammarion, Paris, 2009.
- GROUSSET René, L’épopée des Croisades, Ed. Plon, Paris, 1939.
- MAALOUF Amine, Les Croisades vues par les Arabes, Ed. J-C Lattès, FMA, Paris, 1983, 299p.
- RILEY-SMITH Jonathan, Les Croisades, Ed. Pygmalion, Paris, 1990.
- POUZET Louis, BOISSET Louis, Chrétiens et musulmans au temps des Croisades : entre l’affrontement et la rencontre, Presses de l’USJ, Beyrouth, 2007.
- PERNOUD Régine, Aliénor d’Aquitaine, Ed. Hachette, Livre de Poche, Paris, 1983.

Yara El Khoury est docteur en Histoire de l’Université Saint-Joseph et titulaire d’un DEA en Résolution des Conflits de l’Institut Catholique de Paris. Elle est chargée de cours à l’Université Saint-Joseph et chercheur associé au CEMAM, Centre d’études pour le monde arabe moderne.

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