Bénédicte Chéron – Le soldat méconnu

Depuis quelques années déjà, toutes les enquêtes d’opinion montrent que les armées bénéficient en France d’une image très positive. Avec les attaques terroristes de 2015, le fait miliaire est redevenu, de manière encore plus nette, un élément central de la vie sociale et politique française.

Et pourtant, les Français connaissent mal leurs armées. Leur mémoire reste affectée par les souvenirs douloureux des conflits du XXe siècle. Dans le même temps, l’éloignement géographique et temporel de la guerre a rendu moins compréhensible ce que vivent ceux qui choisissent de servir la France par les armes. Les « valeurs militaires » ont le vent en poupe, mais elles sont souvent brandies sans être vraiment définies. Les Français perçoivent mieux l’utilité des opérations extérieures dans le contexte de la menace terroriste, mais la mort des soldats ébranle facilement leur soutien. Le consensus sur le besoin de consacrer des moyens aux armées s’est généralisé, mais les relations entre les politiques et les militaires demeurent sujettes à des tensions récurrentes.

Cette nouvelle donne paradoxale rend nécessaire un état des lieux précis des relations complexes entre la société française et ses armées qui ne peuvent être comprises sans tenir compte du temps long de l’histoire.

Armand Colin


L’historienne Bénédicte Chéron publie « Le soldat méconnu », (éd. Armand Colin). Que pensent les Français de leur armée ? Qui est prêt à mourir pour la France en 2018 ? Quelles sont les nouvelles menaces auxquelles l’armée doit faire face ?

Lecture – « Le soldat méconnu – Les Français et leurs armées », par Bénédicte Chéron (Mars attaque)

Spécialiste des relations armées-société dans une perspective historique, Bénédicte Chéron a publié « Le soldat méconnu – Les Français et leurs armées : état des lieux » chez Armand Colin. Ayant eu le privilège d’être un des modestes relecteurs du manuscrit, je ne vais pas avoir la prétention de donner mon avis, et je vais laisser l’auteur présenter sa thèse à travers ces quelques questions.  
1/ Tout d’abord, pourquoi ce titre de « méconnu » et non de « inconnu » pour les soldats français ?
Le soldat inconnu renvoie évidemment dans notre imaginaire collectif à celui de la Grande Guerre, dont la dépouille a acquis un statut particulier lorsqu’elle a trouvé place sous l’Arc de Triomphe à Paris. L’identité de ce soldat n’était pas connue, mais ce qu’avait vécu ce soldat, et avec lui tous ceux qui ont porté les armes pour leur pays entre 1914 et 1918, ne souffrait d’aucune ignorance de la part de l’ensemble des Français, hélas. Cent ans plus tard, le lien entre les Français et leurs armées a considérablement évolué et presque changé de nature : le lien charnel est devenu un lien intellectuel et culturel. Les Français connaissent leurs soldats mais ils sont les héritiers de tous les malentendus accumulés au fil des représentations médiatiques et culturels des conflits d’un XXe siècle inauguré par le traumatisme collectif de la Grande Guerre. La défaite de 1940, la guerre d’Algérie sont autant de moments douloureux; les récits de l’engagement pour le service de la nation par les armes en ressortent marqués durablement. Le soldat français, appelé ou engagé volontaire, n’est plus considéré que comme une victime ou un bourreau; les ressorts propres de l’exercice de la liberté et de l’intelligence au combat sont effacés de l’imaginaire collectif français. La professionnalisation n’est pas venue clarifier cette identité des armées aux yeux des Français, au contraire. Le sens de l’engagement militaire n’a pas été réaffirmé par ceux, civils ou militaires, qui ont œuvré aux réformes profondes qui ont marqué les armées des années 1990 au début des années 2000. Il a achevé d’être dilué par bien des représentations, dont les campagnes de recrutement ont probablement été un des signes les plus visibles. Et les coupes budgétaires drastiques ont fini par transformer les armées en une entité qui inspire beaucoup de pitié et de compassion.

2/ Après des années de valses, l’Afghanistan post 2008 ou encore le Mali, et l’emphase actuelle mise à la fois sur « la singularité positive » militaire par le CEMA ou « l’esprit guerrier » par le CEMAT, ne marquent-ils pas une tentative de solidification de la raison d’être des militaires ?

Il y a une volonté très nette du réaffirmer le sens de l’engagement militaire, dans un moment où il n’y a guère de doute sur le fait que cette clarification ne virera pas à une exaltation belliciste ou à une esthétisation malsaine de l’acte combattant pour lui-même. Cette clarification s’impose aussi dans un moment où la préoccupation de la manière dont les militaires perçoivent leur propre place au sein de la société est l’objet d’une attention accrue en raison des défis du recrutement et de la fidélisation. Ces chefs militaires n’opèrent pas réellement une révolution : au sein des armées, certains de leurs prédécesseurs des vingt dernières années faisaient déjà le constat d’une nécessité de clarifier aux yeux de leurs concitoyens quelle pouvait être l’identité des armées mais ils œuvraient dans un contexte différent; l’actuel contexte rend évidemment ces initiatives plus audibles. Par ailleurs, il faut avoir conscience des évolutions lentes qui ont aussi permis que la parole des chefs militaires, dans le respect strict de leurs prérogatives, puisse avoir une place plus importante dans l’espace public. Malgré l’épisode emblématique de la démission du général de Villiers, signe que des crispations demeurent, on constate dans la durée que cette parole publique a acquis, à force de petits pas, une place mieux admise. Il ne faudrait pas cependant que les clarifications sémantiques très nettes que font les chefs militaires actuels virent au refrain « hors sol » et sonnent creux aux yeux de beaucoup de Français voire éveillent des sentiments indignés. C’est un risque à prendre en compte alors que ces mots sont en grand décalage par rapport aux représentations collectives du fait militaire qui se sont élaborées pendant plusieurs décennies.

3/ Vous vous attardez sur la place de la culture sur la connaissance par la société française de ses / ces militaires. Y voyez-vous une évolution similaire aux timides changements perçus au niveau politique d’armées pleinement redécouvertes quant à leur singularité ?

Se développe depuis quelques années chez des producteurs, réalisateurs, éditeurs, notamment, une curiosité sans a priori idéologique (ce qui ne signifie pas sans esprit critique) qui est intéressante car elle permet qu’émergent des récits qui se renouvellent ; il est sain, notamment, d’échapper à une dialectique peu fructueuse entre récits antimilitaristes très politisés et mises en scène à sensations fortes d’aficionados qui occupent un terrain laissé vacant. La difficulté en revanche vient des distorsions entre ce qu’est la vie militaire, en particulier lorsque survient l’épreuve du feu, et ce qu’en comprennent beaucoup de nos concitoyens, et avec eux ceux qui œuvrent à la création culturelle et médiatique. En ce sens, le travail de la Mission Cinéma du ministère qui a donné plus d’ampleur aux structures déjà existantes au sein du ministère des Armées, si elle œuvre à mieux faire connaître un monde militaire qui apparaît encore aux yeux de beaucoup comme très mystérieux et réservé aux initiés, a tout sa valeur. Encore faut-il que tous ceux qui peuvent œuvrer à une meilleure connaissance réciproque, sans idéalisme ni naïveté, permettent que la rencontre se produise en profondeur et durablement.

4/ Enfin, comme présent et avenir de la société, également bassin de recrutement des armées, la jeunesse française, dans toute sa diversité, est au cœur de ses relations armées / société. Quels sont les tenants de ses relations, positives mais souvent superficielles ?

Les relations entre les jeunes Français et leurs armées sont, quant à elles, absolument débarrassées d’a priori idéologiques sauf dans quelques milieux militants circonscrits. En outre, quand il existe encore un antimilitarisme, il a en fait fortement évolué par rapport à ce qu’il était pour les jeunes Français des années 1970 : on peut s’opposer à l’idée du règlement des tensions internationales par la force armée ou à l’arme nucléaire sans être hostile au principe même de l’existence d’une armée. Pour tous les autres, les militaires font partie de leur paysage ordinaire. Pour autant, ils les connaissent mal. Héritiers des représentations collectives françaises évoqués plus haut, ils sont aussi très exposés, comme leurs aînés, à celles véhiculées par le cinéma américain. Leur relation avec ce qu’exige la vie militaire est très contrastée : beaucoup d’enquêtes rendent compte d’une aspiration à un cadre exigeant et à une autorité bien comprise, mais les contraintes qui découlent inéluctablement d’un engagement en ce sens ne sont pas toujours bien supportées. Des processus longs d’individualisation des valeurs, notamment, viennent apporter des explications à ces rapports contrastés. Une hypothèse peut cependant être dégagée des enquêtes existantes sur le fait que ceux qui finalement franchissent le pas, quelles que soient leurs motivations de départ, attendent que le sens de leur engagement soit pleinement reconnu dans ses aspects prosaïques, mais aussi dans sa gravité.


Les soldats français, ces inconnus (Le Point)

L’historienne Bénédicte Chéron dissèque dans « Le Soldat méconnu » la relation entre les Français et ceux qui servent les armes à la main. Complexe et éclairant.

Historienne spécialisée dans les relations armées-société, Bénédicte Chéron, bien connue de nos lecteurs, publie Le Soldat méconnu*, un ouvrage foisonnant et passionnant, très en phase avec les débats actuels, ou leur absence, sur la place des militaires dans la France contemporaine. Il faut dire qu’elle s’est trouvée bien chamboulée depuis quelques décennies. L’antimilitarisme militant, si fort dans les années Giscard, avait disparu bien avant que le service militaire fasse de même, en 1996, laissant notre pays dans une situation inattendue. À tel point que la 13e demi-brigade de Légion étrangère s’est installée en 2016 sur le camp du Larzac, haut-lieu s’il en est de la lutte antimilitariste, rappelle l’auteur, sans provoquer le moindre remous…

Que reste-t-il alors des années où les armées suscitaient la passion, quand le sport national des jeunes gens éduqués consistait à se faire réformer pour échapper au service, alors que les appelés (volontaires) envoyés à Beyrouth mouraient dans l’immeuble Drakkar en 1983 ?

Figure sacrificielle

Un quart de siècle plus tard, en 2008, les choses ont changé. Le soldat est alors devenu « un bon logisticien, un agent humanitaire efficace et, quand il meurt, une figure sacrificielle qui n’a pas combattu. […] Dans ces missions, la possibilité du combat existe, mais elle n’est que très exceptionnellement assumée ». Quand survient en août 2008 l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan, et ses dix morts français, « la surprise est totale », écrit Chéron. Les soldats s’étaient battus, étaient morts au combat. Lors de leurs obsèques, le président Nicolas Sarkozy lancera à l’intention des familles : « Je veux qu’elles sachent tout, elles y ont droit, je veux que vos collègues ne se trouvent jamais dans une telle situation. » Et l’auteur de conclure que si le chef de l’État endosse la légitimité politique de cette guerre, « il n’assume pas ses modalités concrètes et le risque de mort qu’elle contient inéluctablement ». Ces morts au combat n’étaient pas les victimes d’un accident aérien.

Mission Sentinelle

De nos jours, les soldats que les Français croisent dans la rue sont ceux de la mission Sentinelle, qui a succédé à Vigipirate. Lancée après les attentats de janvier 2015, elle a consisté à déployer 10 000 militaires armés dans les rues des villes et à leur faire garder des points sensibles. Est-ce le rôle des armées de conduire une telle mission relevant traditionnellement des forces de police ou de gendarmerie ? Au risque d’épuiser des militaires déjà sollicités au-delà de leurs capacités par les opérations extérieures. Bénédicte Chéron distingue dans la « pérennisation massive » de Sentinelle « une tendance politique lourde des années 2010 à trouver dans les armées des réponses visibles et parfois même spectaculaires aux crises qui taraudent la société française ». À n’en point douter, cet ouvrage se doit de figurer dans la bibliothèque de tous ceux que la chose militaire intéresse.


Le Soldat méconnu, Les Français et leurs armées : état des lieux, par Bénédicte Chéron (La Voie de l’Épée)

La nation accorde à ses soldats le droit de prendre la vie au péril de perdre la leur. C’est bien ce monopole du combat qui fait le soldat, c’est-à-dire un représentant violent de la nation et donc un être public et non un acteur privé agissant pour son propre compte.

Le combat est un acte de service public ordonné par l’Etat afin de défendre les intérêts stratégiques de tous jusqu’à la vie de chacun, face aux ennemis de la France. Il est la finalité qui oriente une organisation des armées qui ne peut cependant trouver sa force que dans les racines profondes du reste de la nation. Que ces racines et ce soutien soient faibles et les armées seront faibles également, de manque de moyens, de recrues de valeur et surtout de bonnes raisons de risquer sa vie.

On peut considérer une assurance vie comme trop onéreuse ou inutile parce que tout va bien et décider de s’en passer. Et effectivement on peut très bien vivre sans assurance vie…jusqu’au moment où surviennent les problèmes graves, avec cette particularité du champ politique que ces problèmes ont plus de chances d’arriver si justement on n’a pas d’assurance vie.

Il est probable que la Russie n’aurait jamais risqué de s’emparer de la Crimée en 2014 si elle avait été persuadée que l’Ukraine se serait battu. Ce sont les nations qui font les guerres pas les armées et l’Ukraine ne voulait « visiblement » pas faire la guerre pour la Crimée. La preuve : aucun soldat ukrainien n’est mort pour défendre ou reconquérir la Crimée.

En ce centenaire de la fin de la Grande guerre, il n’est pas inutile non plus de rappeler que le déclenchement de celle-ci a été facilité par la croyance du Grand état-major allemand en une armée française en crise avec sa nation. Cette même armée française n’était pas loin de partager cette vision. Au moment du passage de la durée du service militaire de deux à trois ans en 1913, la crainte de mutineries était si forte que l’on a choisi de ne pas prolonger d’un an la durée de ceux qui étaient en service mais plutôt d’incorporer d’un coup deux classes (ce qui a provoqué un grand désordre). De la même façon, on estimait aussi qu’il y aurait un sixième de réfractaires en cas de mobilisation générale. En réalité, il furent moins de 1%, ce qui montre à la fois que l’on peut se tromper mais aussi que les visions des uns et des autres peuvent vite changer.

C’est la raison pour laquelle la manière dont une société, comme la société française, voit et soutient son armée est si importante pour son avenir. C’est la raison aussi pour laquelle il est important de regarder cette vision, ce à quoi s’est attachée Bénédicte Chéron dans Le soldat méconnu. Ce n’est pas la première à le faire bien sûr, la revue Inflexions (notamment son numéro 16 : Que sont les héros devenus ? paru en 2011), l’Enquête sur les jeunes et les armées : images, intérêt et attentes réalisée par l’IRSEM en 2011 ou Hugues Esquerre dans Replacer l’armée dans la nation (2012) l’ayant précédé. Mais ça c’était avant 2015 et c’était sans le regard particulier de l’auteure qui vient compléter toutes ces études et réflexions par une acuité particulière sur la notion d’image, à tous les sens du terme, des armées.

Comment donc la société française voit-elle ses soldats ? Dans Le soldat méconnu, cette question est abordée selon trois angles.

Dans une première partie Bénédicte Chéron part du constat déjà partagé par Hugues Esquerre d’un paradoxe apparent entre une vision très positive des soldats au sein de la nation et d’une méconnaissance tout aussi importante. D’une certaine façon ce paradoxe s’est encore accru depuis la tragique année 2015. L’image des militaires n’a jamais été aussi positive en France que depuis cette année. Sans doute perçoit-on mieux depuis ces événements l’intérêt de cette « assurance-vie » militaire. On assiste même, chose incroyable il y a quelques années, à une remontée du budget des armées, approuvée par une majorité de Français. Plus probablement aussi, cette popularité est un peu par défaut, le nombre d’antimilitaristes s’étant effondré par manque de prises. Le « passé maudit » de 1940 à 1962, s’estompe mais, surtout la guerre d’Algérie, sans disparaître de l’inconscient collectif et le service national a été suspendu (et avec lui, et c’est très heureux, les films de bidasses).

D’un autre côté, du côté des institutions on s’est efforcé de laver plus « blanc que blanc » et de se purifier en se plongeant d’abord avec délectation dans les joies du « soldat de la paix ». En 1990, j’entendais un camarade élève-officier, qui avait bien intégré la doxa, déclarer à un journaliste « être entré dans l’armée pour la paix » et « qu’il n’y avait rien de plus beau que de mourir pour la paix ». En réalité, cette époque a connu bien plus de morts que de paix et ce purgatoire, s’il satisfaisait les pudeurs des autorités a été long et douloureux pour les soldats. On ne parle plus heureusement de « soldat de la paix », même si on continue parfois à faire comme si c’était toujours efficace, et ce sont désormais les vertus socio-éducatives des soldats qui sont mises en avant pour justifier notamment le retour d’un service national new look dont on a bien du mal à définir le contenu à partir du moment où l’on a évacué de son lien avec la guerre.

Car et c’est bien une conséquence de ce processus d’auto-purification comme d’une évolution générale de la société, la notion de combat a aussi été évacuée des représentations et c’est peut-être là que là que le bât blesse le plus. La France n’a pratiquement pas cessé de faire la guerre depuis 1961 et ses soldats n’ont pas cessé de se battre depuis même si ces centaines de combats étaient souvent de très petites ampleur et à plusieurs centaines ou plusieurs milliers de kilomètres de la métropole. De tout cela peu en parlaient. Et puis, chassée par la porte la guerre est revenue par la fenêtre, portée par certaines évidences comme pendant la Guerre du Golfe ou les événements en Kapisa-Surobi mais aussi par les écrits des soldats et même parfois par quelques films timides (un des aspects les plus intéressants du livre).

Mais qu’il est visiblement difficile de parler de la guerre et surtout de la montrer. La France est paraît-il en guerre contre l’Etat islamique depuis 2014 mais a-t-on vu les images d’un seul combat ? Les patrouilles de Sentinelle servent à illustrer tous les sujets sur l’antiterrorisme en France, on a vu quelques images de frappes aériennes mais pour le reste ? La parenthèse (très limitée) des images des soldats au combat au Mali s’est vite refermée. L’opération Serval est devenue Barkhane en 2014 et là encore difficile de se rappeler d’une seule image de combat. La guerre contre les organisations djihadistes est une guerre abstraite menée par des soldats visibles mais peu combattants ou des soldats invisibles qui combattent parfois (les forces spéciales et clandestines) mais tous sont anonymes et la mort au combat, des Français ou de leurs ennemis, jamais montrée.

Le combat et son contenu mortel sont donc choses honteuses qu’il faut cacher. C’est parfois impossible, en particulier lorsque des soldats tombent et surtout lorsqu’ils le font en nombre (au moins trois). Là il faut bien les évoquer et même parfois les honorer publiquement, ce qui est le cas progressivement depuis 2008. La mort du lieutenant-colonel Beltrame en mars 2018 a constitué un tournant. Pour la première fois depuis très longtemps, les Français peuvent mettre un visage et un nom sur un héros. Il reste à honorer maintenant les héros vivants, les grands absents.

Mais combien il est difficile là aussi de dépasser la victimisation, le fil rouge du livre. Le message du Soldat méconnu pourrait être celui-ci : un soldat peut être tué ou blessé dans son corps ou son âme, cela n’en fait pas pour autant une victime (de quoi et de qui par ailleurs ?). Il peut, et c’est l’immense majorité, s’en sortir parfaitement indemne y compris psychologiquement. Pire, beaucoup d’entre eux ont sans doute trouvé cela exaltant et certains s’y sont comportés brillamment et courageusement. Ils attendant toujours que l’on parle d’eux. Le public français connaît finalement plus de noms de combattants américains que de combattants français, si tant est qu’il en connaisse un seul vivant (on ne parle pas ici des généraux). La faute en revient à beaucoup de monde.

La dernière phrase du livre résume finalement tout le danger de ce rapport étrange entre la France et ses soldats. Allez la lire.


La France et son armée: entre méconnaissance et reconnaissance (Lignes de défense – Ouest France)

Le militaire français est si mal compris et tant aimé du reste de la Nation qu’il méritait bien un livre. C’est la chercheuse Bénédicte Chéron qui a relevé le défi et qui a tenté d’expliquer pourquoi les Français ont une vision « lointaine de la réalité de la vie (des militaires) et du sens de leur engagement ».

En soi, le sujet n’est pas nouveau mais il était temps d’en explorer les origines et les mécanismes.

Le résultat du travail de Bénédicte Chéron est désormais disponible: Le soldat méconnu. Les Français et leurs armées: état des lieux a été publié par Armand Colin (189 pages, 16,90 €).

Pour l’auteur, le retour du fait militaire (depuis des opex récentes et très médiatisées comme Serval  et surtout depuis les attentats terroristes sur le sol métropolitain) a introduit un nouvel « élément structurant de la vie sociale et politique française ».

Pour autant, l’incompréhension (on ne parle plus d’antimilitarisme) entre les Français et leurs militaires persiste. Ajoutons-y une méconnaissance de l’Institution, de ses missions, de ses moyens et de ses besoins. Bénédicte Chéron expose donc, avec brio et précision et avec la même rigueur que dans ses autres travaux et ouvrages, mécanismes et implications de cette incompréhension chronique.

Il ne reste désormais plus qu’à étudier le (pas si éventuel) pendant du constant initial: pourquoi des militaires, dans certains cercles de l’Institution, ont-ils une vision « lointaine de la réalité de la vie des Français »? L’approche peut sembler iconoclaste mais elle permettrait d’expliquer totalement ce phénomène d’incompréhension mutuelle que l’on constate trop souvent.


Il faut raviver la flamme du soldat méconnu (Blog défense – La Voix du Nord)

Bénédicte Chéron, chercheur-partenaire au SIRICE Sorbonne et enseignante à l’institut catholique de Paris, ne cesse de s’interroger sur le fait militaire, les liens entre l’armée et la société, le sens de l’opération Sentinelle, du futur service national universel…

Dans Le Soldat méconnu, qui vient de paraître aux éditions Armand-Colin avec l’AEGES, l’association pour les études sur la guerre et la stratégie (16,90 €), elle creuse un sillon qui la taraude :  » En France, les militaires sont aimés mais le malaise des armées est devenu une constante du débat public (…) Ils ont le blues parce qu’ils se sentent mal connus et reconnus « .

Pourtant, l’antimilitarisme militant a disparu avec la suspension du service militaire. Huit à neuf Français sur dix jugent positivement leurs armées, surtout depuis le début de l’opération intérieure Sentinelle en 2015 (même s’ils ne sont que deux tiers à la trouver efficace contre le terrorisme).

Son rôle socio-éducatif, intégrateur ne cesse d’être mis en avant au détriment de sa fonction première,  » son cœur de métier  » qui est de faire la guerre ou du moins, de bien la préparer. La communication, laissée aux civils, et le devoir de réserve ne facilitent pas à dépoussiérer l’image du soldat. Et quand son chef suprême, le chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers, part au combat budgétaire à l’Assemblée nationale en juillet 2017, il n’a d’autre solution que la démission après un sermon cinglant du président Macron. Au bout du compte,  » la méconnaissance gagne du terrain « .

La nature complexe des conflits, des opérations extérieures (on ne dit pas le mot guerre, on identifie difficilement l’ennemi), les relations ambivalentes avec les journalistes viennent également troubler l’image  » d’un puzzle dont les pièces paraissent parfois mal assemblées « . Pour la chercheuse,  » l’identité épique demeure fragile, mal connue et malmenée par des réalités opérationnelles complexes et une difficulté collective à assumer une parole claire sur l’action militaire française « .

On se demande comment raviver la flamme du soldat méconnu ? En lui permettant de parler de lui, à travers la culture, le cinéma, la littérature mais on n’efface pas facilement un siècle d’histoire douloureuse.

 » Lorsque les militaires payent leur engagement dans leur chair et dans leur esprit, les questions surgissent d’une manière si aiguë qu’apparaissent au grand jour les failles de l’histoire présente des guerres françaises et que refont surface de manière plus évidente les blessures de la mémoire collective.  » On avait rarement aussi profondément ausculté le méconnu soldat français (ou du moins sa représentation).


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