Les leçons du référendum en Nouvelle-Calédonie

Référendum en Nouvelle-Calédonie : un territoire toujours très divisé (Fondation Jean-Jaurès)

À l’issue du référendum qui s’est tenu en Nouvelle-Calédonie le 4 novembre 2018, Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach analysent les résultats de ce qui, certes, a été un exercice démocratique réussi, mais qui témoigne de la nette polarisation du corps électoral, selon une logique ethno-démographique, de l’île.

Le référendum en Nouvelle-Calédonie du 4 novembre 2018 s’est soldé par un score de 56,4 % en faveur du non à l’indépendance contre 43,6 % pour les partisans du oui. Trente ans après les accords de Matignon le scrutin s’est déroulé sans violences, la participation a été importante (plus de 80,6 % de votants) et les deux camps ont reconnu les résultats. Cet exercice démocratique a donc été réussi. Pour autant, il n’a rien résolu sur le fond. Bien que non négligeable, l’avance du non est en effet moins importante que ce que les sondages laissaient envisager (nous y reviendrons) et ne permet pas de clore définitivement la question du statut de la Nouvelle-Calédonie. Il apparaît à l’issue de cette consultation que la société calédonienne est coupée en deux, chaque camp restant sur ses positions et deux blocs de population se faisant face.

I – Une polarisation extrêmement nette du corps électoral selon une logique ethno-démographique

La carte des résultats illustre de manière on ne peut plus visible la persistance de la fracture territoriale. Le oui s’impose ainsi très massivement dans la province Nord (75,8 %) et dans les îles (82,2 %) alors qu’il est très clairement devancé dans la province Sud (seulement 25,9 %). Le cas de la commune de Poya à cheval entre les deux provinces est de ce point de vue très emblématique. Les électeurs résidant dans la partie sud de la commune ont voté à 98 % pour le non alors que leurs voisins habitant dans la partie nord ont opté pour le oui à l’indépendance à hauteur de 64,2 %.

Quand on observe la carte dans le détail, sur la Grande Terre (l’île principale de l’ensemble calédonien), l’opposition entre les deux côtes apparaît aussi marquante que la distinction selon les limites provinciales. Toutes les communes situées sur la côte est ont voté massivement pour le oui alors que, lorsqu’on bascule de l’autre côté de la chaîne montagneuse centrale, une bonne partie des communes de la côte ouest ont manifesté leur attachement à la France.

 

Cette dichotomie électorale renvoie à des données démographiques. Les îles (îles Loyauté et Bélep) et la côte est sont des zones de peuplement quasi exclusivement kanak alors que la côte ouest, notamment dans sa partie sud, est majoritairement non kanake (population européenne ou caldoche, wallisienne et futunienne, plus quelques autres minorités). Ainsi, de manière emblématique, Pouebo, située sur la côte est, est l’une des communes où la population est la plus kanake (95 %), et c’est aussi là que le oui a enregistré l’un de ses meilleurs scores (94 %) quand Farino, commune de la côte ouest peuplée de descendants de colons corses, ne compte que 7 % de Kanaks (soit la plus faible proportion de l’île) et a affiché le plus haut taux de non : 90,8 % des voix.

L’hypothèse d’une structuration des votes répondant à une logique ethno-démographique esquissée au travers de la concordance entre la carte des résultats électoraux et celle de la répartition des différents groupes ethniques est totalement confirmée et validée par l’analyse statistique. On constate en effet au niveau communal une corrélation quasi parfaite entre la proportion de Kanaks recensée et le score du oui. Le nuage de points ainsi tracé prend la forme d’une droite très régulière indiquant un degré de corrélation entre cette variable démographique et les comportements électoraux que l’on n’observe quasiment jamais dans d’autres scrutins en France.

 

Ces données offrent les indications suivantes :

  • la population mélanésienne (kanake) a voté quasi unanimement en faveur du oui ;
  • inversement, les populations non kanakes ont voté de manière tout aussi massive et inconditionnelle pour le non. Le fait que des communes comme Nouméa, le Mont-Dore ou Dumbéa, où réside une importante population originaire de Wallis-et-Futuna, se comportent électoralement de la même manière que des communes dans lesquelles la population non mélanésienne est pour l’essentiel caldoche ou européenne, traduit un tropisme identique en faveur du non dans ces deux groupes démographiques.

Tout se passe donc comme si toutes les populations non mélanésiennes avaient fait bloc en faveur du maintien du territoire dans le giron français alors que les Kanaks optaient tout aussi massivement pour l’indépendance. Par-delà le libre arbitre ou la conscience personnelle, c’est l’appartenance communautaire qui semble avoir totalement déterminé les choix électoraux. Dans son ouvrage Piège d’identité, Gilles Finchelstein dressait une liste de pays où la démocratie est structurée autour de la question de l’identité[1], mais il s’agissait de contrées étrangères (l’île Maurice, l’Ukraine, la Côte d’Ivoire, etc.). Il semble bien que la Nouvelle-Calédonie, territoire français, ait adopté pour ce scrutin le même mode de fonctionnement.

L’hypothèse d’une parfaite structuration des votes selon le clivage ethnique est encore confirmée par la stabilité historique du rapport de force. Comme le note Patrick Roger, le référendum d’autodétermination du 13 septembre 1987 s’était soldé par un résultat de 98,3 % des suffrages exprimés pour le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans le cadre national[2]. Mais ce raz-de-marée en faveur des « loyalistes » s’était accompagné d’une abstention massive (40 % des inscrits) à l’appel des mouvements indépendantistes. La population kanake s’était ainsi quasi intégralement abstenue et le rapport de force sur l’ensemble du corps électoral s’établissait autour de 40 % pour les indépendantistes (qui avaient boycotté un scrutin qu’ils jugeaient insincères) et 60 % pour les « loyalistes » (qui s’étaient massivement mobilisés et avaient unanimement voté pour le maintien au sein de la République). À plus de trente ans d’écart, ces résultats sont très proches de ceux observés le 4 novembre 2018 et correspondent également aux données démographiques, les Kanaks représentant 44 % de la population du territoire.

Compte tenu du processus de colonisation qu’a connu cette île et des tensions et violences ayant opposé les différentes communautés jusqu’à une période relativement récente, la polarisation des votes sur une logique ethnoculturelle n’est pas totalement surprenante. Ce qui l’est davantage, c’est la puissance avec laquelle l’appartenance communautaire a exercé son influence, ne laissant manifestement aucune possibilité à l’expression de voix discordantes. Différents facteurs sont venus s’ajouter au contexte historique, déjà particulièrement prégnant, pour aboutir à des votes quasiment homogènes dans les différentes communautés.

Du côté des Mélanésiens, il n’est pas exclu que les différents sondages publiés par nos confrères au cours de la campagneet indiquant une très nette avance du non (estimé autour de 66 %) aient permis de trancher un dilemme aigu. Si le choix du cœur et la fidélité au combat des générations précédentes incitaient naturellement les électeurs kanaks à soutenir l’indépendance, bon nombre d’entre eux s’interrogeaient sur la viabilité économique et sociale d’une telle option. 39 % des électeurs résidant en tribu adhéraient ainsi à l’item « Nous ne sommes pas prêts pour l’indépendance[3] ». L’ampleur des transfertsfinanciers de la métropole vers le « Caillou » n’a pas échappé aux électeurs mélanésiens, qui savent que les prestations sociales, les salaires des fonctionnaires et le fonctionnement des services publics sont en grande partie assurés par l’État français. La conscience de cette réalité constituait sans doute un frein significatif. Cette contradiction entre le choix du cœur et le vote de raison a, au final, été levée et arbitrée en faveur d’un vote quasi unanime pour le oui dans cette population. On peut penser que la confortable avance dont bénéficiait le camp du non dans les sondages a écarté les craintes et réticences initiales. L’hypothèse d’une victoire du oui apparaissant hors de portée, la frange la moins militante de la population mélanésienne a alors pu, sans prendre de risque, exprimer son choix de cœur en faveur de l’indépendance, convaincue que le oui ne l’emporterait pas. Un autre effet a également pu jouer dans le même sens. Une partie des électeurs mélanésiens hésitants ont pu opter pour le oui dans un souci de rééquilibrer le rapport de force afin que la domination des anti-indépendantistes ne soit pas écrasante. Les résultats du scrutin conditionnent en effet grandement le climat dans lequel les discussions institutionnelles sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie vont se dérouler dans les prochaines années.

Du côté des Caldoches et des Européens, il s’agissait en votant massivement pour le non d’écarter une bonne fois pour toutes la perspective redoutée d’une indépendance. Ces dernières années, à Nouméa comme dans la Brousse[4], la hausse de la délinquance causéeparune frange de la jeunesse kanake a nourri un sentiment d’insécurité et est venue rappeler à certains le climat extrêmement tendu des années 1984-1988. C’est ce qu’illustrent les propos de ce commerçant de Nouméa interviewé dans Libération : « En ville, autrefois, il n’y avait que des vitrines. Et puis avec les Événements [terme désignant les troubles des années 1984-1988], les rideaux de fer sont apparus partout. J’ai l’impression de revivre cette époque[5]. » Symptôme du raidissement de cette communauté, Marine Le Pen a obtenu un score très élevé au premier tour de la présidentielle de 2018 (30 %) et a atteint 47,4 % au second tour. Entre 2012 et 2017, la dirigeante frontiste a connu une poussée sans précédent en passant par exemple au premier tour de 17 % à 40,4 % à Bourail, de 15,7 % à 43,7 % à Koumac ou bien encore de 17 % à 51 % à Ouégoa. Cette flambée frontiste n’a pas concerné que la Brousse caldoche. Marine Le Pen progresse ainsi dans l’agglomération de Nouméa de 12,7 % à 33,5 % au Mont-Dore, commune qui a été le théâtre de très vives tensions autour de la tribu kanake de Saint-Louis dans les mois précédant le scrutin.

La dégradation de la situation sécuritaire a sans conteste joué un rôle dans cette véritable percée, mais le contexte politique et institutionnel a également pesé fortement. Pour les Européens qui votent majoritairement à droite, le vote Le Pen a été le moyen d’exprimer le plus fortement possible leur attachement à la nation française. Une bonne partie d’entre eux ont usé de ce moyen dès le premier tour et beaucoup s’en sont également servis au second tour. La Nouvelle-Calédonie est en effet l’un des territoires où Marine Le Pen a le plus progressé entre les deux tours. Cela traduit des reports anormalement élevés d’électeurs de François Fillon sur le FN au second tour et constitue un indice révélateur d’un contexte local très particulier où l’enjeu de l’avenir institutionnel du territoire a été déterminant. La carte des résultats à la présidentielle de 2018 confirme cette polarisation exacerbée, avec une île littéralement coupée en deux. « Nouméa la blanche » et les villages de la Brousse caldoche ont massivement voté pour Marine Le Pen, quand la côte kanake et les îles donnaient leurs suffrages à Emmanuel Macron. Il convient de noter que l’abstention lors de ce scrutin a été très importante dans les localités kanakes. En effet, pour de nombreux indépendantistes, participer à une élection française ne faisait pas sens. Marquées à gauche, certaines organisations indépendantistes avaient appelé à voter en faveur de Benoît Hamon au premier tour, d’autres, à l’abstention. Au second tour, le mot d’ordre a été de faire barrage à l’extrême droite quand une majorité de Caldoches ont voté pour Marine Le Pen.

II – Des votes révélant l’absence de mixité et la forte ségrégation ethnique, y compris à l’échelon infracommunal

Comme on l’a vu, les votes au référendum ont été extrêmement polarisés entre les différentes zones du territoire. Mais l’analyse des résultats à l’échelle des bureaux de vote montre également, d’une part, des disparités spectaculaires au sein d’une même commune dans de nombreuses localités et, d’autre part, un très fort degré d’homogénéité électorale (et donc ethnique) de la plupart de ces bureaux.

Habitués à ausculter les données électorales à l’échelle du bureau de vote, nous avons immédiatement été saisis par le caractère extrêmement tranché des scores dans la plupart des bureaux de vote calédoniens. Nous avons alors construit une typologie de ces bureaux de vote en fonction de leur degré d’unanimisme. Ce travail est venu amplement confirmer notre première impression. Comme le montre le tableau suivant, dans près d’un tiers des bureaux (soit une proportion considérable), le vote a été unanime en faveur d’un camp ou de l’autre, le oui s’y situant soit à plus de 90 %, soit à moins de 10 %. À ce tiers des bureaux de vote dont les électeurs ont pour ainsi dire voté comme un seul homme pour un camp ou pour un autre, s’ajoute un deuxième tiers de bureaux que l’on a appelé « homogènes ». Là, ce n’est plus l’unanimisme complet qui prévaut mais un camp est néanmoins quasi hégémonique, quelques rares voix dissidentes parvenant à s’exprimer. Dans ces bureaux de vote « homogènes », le oui obtient ainsi entre 80 et 89 % des voix ou entre 11 et 20 %. 95 bureaux de vote (soit 33 % du nombre total des bureaux calédoniens implantés lors de ce scrutin) présentent quant à eux une forte dominante avec un niveau de oui compris soit entre 61 % et 79 %, soit, à l’inverse, entre seulement 21 % et 39 %. Enfin, 16 bureaux, soit une infime minorité (6 % du total), ont affiché des scores relativement partagés, avec un vote oui se situant entre 40 et 60 %.

Typologie des bureaux de vote : des scores extrêmement massifs pour l’un ou l’autre camp dans la plupart des bureaux de vote

Types de bureaux de vote Proportion de oui Nombre de bureaux dans cette catégorie Poids de cette catégorie dans l’ensemble des bureaux de vote
Bureaux « unanimistes » Moins de 10 % ou plus de 90 % 86 31 %
Bureaux « homogènes » De 11 à 20 % ou de 80 à 89 % 87 30 %
Bureaux « à forte dominante » De 21 à 39 % ou de 61 à 79 % 95 33 %
Bureaux « hétérogènes » De 40 à 60 % 16 6 %
Total 284 100 %

Compte tenu du résultat global du référendum s’établissant à 56 % pour le non contre 44 %pour le oui, le fait que seulement 6 % des bureaux de vote affichent des scores relativement équilibrés et disputés est d’autant plus singulier. Ainsi, la géographie électorale calédonienne ne ressemble pas à ce que l’on peut observer traditionnellement en France où, du fait de l’influence de plusieurs paramètres sur les comportements électoraux (niveau de diplôme, catégories socioprofessionnelles, implantation historique des familles politiques, etc.) et de la relative imbrication des différents groupes sociaux sur certains territoires, les résultats électoraux ne présentent quasiment jamais un tel degré d’unanimisme au sein d’un même bureau et de tels écarts d’un bureau à un autre. Une géographie électorale aussi tranchée ressemble bien davantage à ce que l’on observe par exemple à Belfast, en Irlande du Nord, avec un vote très communautarisé variant d’un extrême à un autre entre quartiers catholiques et protestants.

Comme pour l’exemple nord-irlandais, les résultats électoraux en Nouvelle-Calédonie traduisent la très forte ségrégation ethnique existant dans la plupart des communes calédoniennes, où la mixité résidentielle semble réduite au minimum. L’analyse des scores à ce référendum permet ainsi de mettre au jour plusieurs configurations géographiques distinctes.

La côte ouest

Sur la côte ouest, et notamment dans sa partie rurale, que l’on appelle la Brousse caldoche, on constate dans plusieurs communes un fossé béant entre le vote des bureaux situés dans la plaine littorale et ceux implantés sur les reliefs constitués par les pentes de la dorsale montagneuse, qui parcourt toute la Grande Terre du nord au sud. Ce clivage renvoie à l’opposition entre, d’un côté, les bourgs caldoches implantés le long du principal axe routier (Route territoriale n°1) et les stations (fermes d’élevage) des stockmen (les cow-boys calédoniens) et, de l’autre, les tribus kanakes situées sur les contreforts. L’occupation de l’espace porte ici très clairement les stigmates de l’histoire. Lors de la conquête coloniale, les Européens se sont emparés des plaines situées en bordure de littoral, plus faciles à contrôler et à défendre et qui se prêtaient le mieux à l’élevage extensif. Les populations mélanésiennes ont été progressivement repoussées vers les hauteurs, notamment à la suite de différentes insurrections (1878 et 1917) qui se sont soldées par la destruction de certaines tribus ou leur déportation ou ont abouti à leur fuite dans les zones montagneuses. La question du foncier et du rapport au territoire occupe une place toute particulière au sein de ces deux populations. Dans la culture kanake, le lien à la terre des ancêtres est central. De nombreux lieux sont par ailleurs sacrés ou tabous. Le terme même de « tribu » renvoie à cette relation très forte. Dans le contexte calédonien, la tribu désigne à la fois un groupe humain issu d’une lignée commune et le lieu où vit ce groupe. Une part très significative de la population kanake habite toujours en tribu. Du côté des Caldoches de la Brousse, le lien à la terre est également au cœur de l’identité de ces familles d’agriculteurs ou d’éleveurs, dont les ancêtres ont bâti ces villages et ces fermes et ont mis en valeur ces terres, à l’image des pionniers des grandes plaines des États-Unis ou des colons pieds-noirs en Algérie[6].

Dans des communes comme Bourail (capitale de la Brousse caldoche), Pouembout, Kaala-Gomen ou Koné, les votes traduisent la persistance de zones de peuplement clairement séparées entre ces deux populations que l’histoire a opposées pendant des générations. ÀBourail, parmi les cinq bureaux de la commune situés dans l’agglomération, quatre bureaux ont affiché des scores autour de 80 % en faveur du non, alors que le bureau de vote de Pothé, situé sur les hauteurs et correspondant au territoire de la principale tribu de la localité, votait à 83 % pour le oui. Même schéma à Pouembout : le non (65 %) arrive nettement en tête dans le bureau de vote situé dans la mairie et regroupant les électeurs du bourg, alors que le oui atteint des scores spectaculaires dans les deux bureaux de vote implantés dans les tribus de Paouta (89,6 %) et Ouaté (94,4 %).

Bien qu’également situées sur la côte ouest, les communes de Kaala-Gomen et Koné ont majoritairement voté pour le oui du fait d’une forte présence mélanésienne. Mais les résultats apparaissent également extrêmement clivés entre les bureaux de vote d’une même commune. À Kaala-Gomen, le oui atteint autour de 90 % des voix dans les bureaux de vote localisés dans les territoires des différentes tribus, contre 55 % dans le bureau de vote de la mairie, correspondant à une zone d’habitation ethniquement plus mixte, et 33 % seulement dans le village de Ouaco, situé sur le littoral mais dépendant administrativement de Kaala-Gomen. Ouaco, fief historique de la famille Lafleur[7] et des éleveurs caldoches, a voté à 66 % pour le non, ce score en faisant le seul point d’appui majoritaire pour ce camp quand les autres bureaux de vote communaux votaient massivement pour le oui. Dans la commune de Koné, de fortes amplitudes s’observent également, avec par exemple des scores de 96 % pour le oui dans la tribu d’Atéou ou de 93 % dans celle de Tiaoué, mais de 70 % pour le non dans le bureau situé dans le quartier des Allamandas.

Le passage d’une côte à l’autre n’est pas aisé. Seuls quelques axes routiers permettent de traverser la dorsale montagneuse centrale. C’est le cas de la Route territoriale n°5 (RT5) qui relie La Foa à Canala. En l’empruntant, on passe d’un univers à un autre en l’espace de quelques dizaines de kilomètres et les résultats électoraux s’en ressentent. À La Foa, le oui n’obtient que 30 % des voix dans une commune comptant seulement 28 % de Kanaks. 14 kilomètres plus loin, à Sarraméa dans la montagne, les rapports démographiques s’inversent avec une population à 76 % kanake et ayant voté à 73 % pour le oui. Puis, au bout de 40 kilomètres supplémentaires, on redescend sur l’autre versant de la chaîne montagneuse pour déboucher à Canala, commune à 96 % kanake et ayant voté à 94 % pour le oui[8].

La côte est

La composition démographique de la population est, sauf exception, beaucoup plus homogène sur la côte est. Les Kanaks représentent ainsi souvent 80 à 90 % de la population de ces communes. Du fait d’un relief moins favorable (le massif montagneux se jetant souvent directement dans la mer, n’offrant ainsi que peu d’espaces de plaine), la colonisation a été plus tardive et moins importante que sur la côte ouest. De surcroît, lors des évènements de 1984-1985, cette région a été le théâtre d’affrontements entre tribus kanakes et colons caldoches qui se sont soldés par plusieurs morts de part et d’autre, mais également par la destruction des fermes isolées des colons. La population caldoche, assez peu nombreuse et dispersée, a alors quitté cette région pour gagner soit l’agglomération de Nouméa, soit la côte ouest, ce mouvement de population contribuant à renforcer encore davantage l’homogénéité ethnique de la côte est. ÀHienghène, par exemple, alors que l’on comptait deux cents Européens pour mille cinq cents Kanaks en 1981, les Européens ne sont plus aujourd’hui qu’une poignée dans cette commune à 94 % kanake[9]. Surles dix bureaux de vote répartis sur cette commune, le oui oscille entre 88 % et 100 %, ce record étant enregistré dans le bureau de vote situé dans la tribu de Tiendanite, dont était issu Jean-Marie Tjibaou. C’est également à cette tribu qu’appartenaient les dix militants indépendantistes abattus le 5 décembre 1984 dans une embuscade tendue par des colons.

Dans d’autres communes de la côte est, l’homogénéité ethnique est un peu moins spectaculaire dans les centres-bourgs ou les petits centres-villes. Dans ces espaces relativement urbanisés, même si la population kanake est largement majoritaire, une certaine mixité existe. De ce fait, l’avance du oui est importante (entre 55 % et 66 % de voix), mais elle n’est pas aussi écrasante que dans les autres bureaux de vote implantés dans les tribus situées dans ces communes.

Sur la côte est, des centres-bourgs un peu moins acquis à l’indépendance que les autres quartiers et les tribus de ces communes

Communes % de oui dans le bureau de vote « mairie » % de oui dans les autres bureaux de la commune Écart mairie/reste de la commune % de oui dans l’ensemble de la commune
Poindimié 55,1 % 87,9 % +32,8 points 79,3 %
Thio 65,6 % 93,5 % +27,9 points 83,1 %
Ponérihouen 66,3 % 89,9 % +23,6 points 85,6 %
Kouaoua 64,1 % 82,3 % +18,2 points 73,5 %

À Ouégoa, petite commune située à l’extrême nord de la côte est, « l’effet mairie » est encore plus marqué. Les trois bureaux de vote implantés en tribu offrent des scores maximaux au camp du oui : 93,3 % dans la tribu de Tiari, 95,2 % dans celle de Paimboas et 97,4 % dans celle de Bondé. L’ambiance change radicalement dans le bureau de vote de la mairie, qui a opté à 74,9 % pour le non. Le bourg d’Ouégoa est une enclave caldoche en zone kanake. Les tensions ou la méfiance existent entre les deux communautés, cette commune ayant été le théâtre d’affrontements violents en novembre 1984, avec plusieurs morts et des maisons incendiées.

L’agglomération de Nouméa

Cette très forte polarisation électorale dans la Brousse, et notamment dans les localités ayant été marquées par les violences durant les événements de 1984-1985, n’est pas propre aux zones rurales. On l’observe également dans l’agglomération de Nouméa. Comme on peut le voir dans le tableau suivant, les résultats électoraux sont également très tranchés dans le Grand Nouméa, avec de fortes disparités d’un quartier à un autre, ce qui laisse deviner une faible mixité ethnoculturelle, y compris en milieu urbain.

Typologie des bureaux de vote : dans le Grand Nouméa, les résultats sont aussi polarisés que dans les zones rurales 

Types de bureaux de vote Proportion de oui Poids de cette catégorie dans l’ensemble des bureaux de vote de Nouvelle-Calédonie Poids de cette catégorie dans l’ensemble des bureaux de vote de Nouméa, du Mont-Dore et de Dumbéa
Bureaux « unanimistes » Moins de 10 % ou plus de 90 % 31 % 28 %
Bureaux « homogènes » De 11 à 20 % ou de 80 à 89 % 30 % 27 %
Bureaux « à forte dominante » De 21 à 39 % ou de 61 à 79 % 33 % 40 %
Bureaux « hétérogènes » De 40 à 60 % 6 % 5 %
Total 100 % 100 %

Quand on zoome sur Nouméa, clivages sociaux, ethniques et électoraux se superposent. Dans la partie sud de la ville, les quartiers huppés (Val Plaisance, Receiving, Motor Pool, Trianon), que bordent l’Anse Vata, la baie des Citrons ou la baie de l’Orphelinat, sont très majoritairement habités par une population aisée et européenne. Toute cette partie bourgeoise de la ville est quasi unanimement acquise aux « unionistes ». Le oui y dépasse systématiquement les 95 %. Dans le bureau n°11, situé dans l’école Jean-Mermoud dans le quartier Tuband entre l’hippodrome et la baie des Pétroles, sur 692 suffrages exprimés, seuls 4 étaient en faveur du oui. Dans le bureau n°46, à l’école Yvette-Dupont, proche de la baie de l’Orphelinat, on recense 9 bulletins oui sur 458 suffrages… Les scores en faveur du non sont à peine moins massifs un peu plus au nord dans le quartier d’Uémo : 94 % dans les bureaux de vote de l’école Marie-Havet, par exemple. Le oui ne devient significatif que dans les bureaux de vote situés en périphérie de la ville, où de nombreux Kanaks résident dans des quartiers populaires, voire insalubres (on compte de nombreux squats en bordure de la ville). Le non atteint ainsi 37 % dans le quartier de Rivière-Salée, 42 % dans le Haut-Magenta, 56 % dans le quartier de Tindu sur la presqu’île de Ducos ou bien encore 61,6 % dans un bureau de vote de l’école Gustave-Mouchet située à proximité du quartier de Montravel.

Nouméa offre par ailleurs une autre illustration de la prégnance d’un vote communautaire. Pour permettre aux nombreux électeurs habitant dans cette ville mais originaires des différentes îles (où ils demeurent inscrits sur les listes électorales) de participer à ce scrutin sans avoir à effectuer un déplacement coûteux, une série de bureaux de vote délocalisés ont été créés à Nouméa. Plusieurs milliers d’électeurs dans cette situation se sont ainsi fait recenser préalablement et ont pu voter à Nouméa dans des bureaux créés à cet effet. Or, comme le montre le tableau suivant, bien que ne vivant plus sur leur île, ces électeurs ont voté à l’unisson de leurs compatriotes insulaires, les scores étant systématiquement identiques dans le bureau de vote délocalisé et dans l’île de rattachement.

Le score du oui dans les îles et dans les bureaux de vote délocalisés à Nouméa s’y rattachant

Îles Ensemble de l’île Bureau de vote délocalisé à Nouméa Nombre d’inscrits dans le bureau de vote délocalisé
Bélep 94,5 % 94 % 130
Île des Pins 67,3 % 70,3 % 130
Lifou* 79,9 % 80,3 % 1 480
Ouvéa 84,2 % 84,1 % 680
Maré 84,5 % 84,2 % 834

* Deux bureaux de vote délocalisés à Nouméa pour cette île.

Cet exemple parmi d’autres illustre la force des liens unissant ces îliens à leur île natale, mais également la persistance d’une logique communautaire influençant très puissamment les votes, y compris en milieu urbain, alors même que, dans des contextes non calédoniens, l’urbanité altère souvent cette logique.

III – Conclusion

Au terme de ce scrutin, la Nouvelle-Calédonie apparaît toujours profondément divisée politiquement. Elle s’avère également minée par de fortes inégalités. Celles-ci sont particulièrement criantes à Nouméa, entre les squats de la périphérie et le centre-ville et les fronts de mer, qui n’ont rien à envier à Nice ou à Cannes. Trente ans après les accords de Matignon, un long chemin a incontestablement été parcouru. Mais ce référendum est venu valider le diagnostic établi il y a quelques années par le géographe Christian Jost : « Tant du point de vue économique, politique que culturel, le monde calédonien est un monde biface, partagé entre deux grandes visions du monde[10]. »


Nouvelle-Calédonie: les leçons d’un vote ethnique et historique (Mediapart)

Quels enseignements tirer du référendum du 4 novembre en Nouvelle-Calédonie ? La participation, le vote communautaire, la géographie électorale et la dynamique politique dessinent les contours du possible prochain référendum, en 2020.

Un vote ethnique au sein de la République qui ne serait pas un cauchemar démocratique ? Le fait que la Nouvelle-Calédonie soit le seul territoire français qui autorise les statistiques ethniques et la géographie du vote au référendum de dimanche dernier dessinent un constat sans appel : presque tous les Kanak ont voté pour l’indépendance, presque tous les non-Kanak ont voté contre.

« On peut faire une lecture ethnique des résultats, confirme Catherine Ris, enseignante à l’université de Nouvelle-Calédonie. Ce n’est pas la première fois qu’on le remarque, mais cette fois-ci, c’est spectaculaire. » En Province Sud, la plus peuplée avec 112 000 inscrits sur 175 000 votants et où se trouve Nouméa, le non rassemble près de 74 % des voix. En Province Nord et dans la Province des îles, où les Kanak sont majoritaires, le oui l’emporte à respectivement 76 et 82 %.

« La corrélation est presque parfaite, détaille Samuel Gorohouna, maître de conférences à Nouméa. Dans la commune de Hienghène, par exemple, vous avez plus de 90 % de Kanak et plus de 90 % de oui à l’indépendance. Les deux seules communes de la Province Nord où le non est majoritaire sont Koumac et Pouembout, qui sont aussi les deux seules communes où les Kanak ne sont pas majoritaires dans la population… »

Pierre-Christophe Pantz, docteur en géopolitique et spécialiste de géographie électorale, détaille les clivages qui se jouent « également à l’intérieur des communes elles-mêmes. À Nouméa, il y a seulement deux bureaux de vote où le oui est sorti en tête et ils correspondent à des quartiers composés de Kanak, d’Océaniens et de classes populaires ».

Ailleurs, en milieu rural, à Ouégoa, au nord de la Grande-Terre – la seule commune où se sont produits des incidents entre indépendantistes et non-indépendantistes durant la campagne –, « on note une différence, constate le chercheur, entre le vote du village lui-même, en faveur du maintien dans la France, et les alentours, qui correspondent au vote des tribus, qui se sont prononcées très majoritairement pour l’indépendance ».

Autre exemple significatif, dans la commune de Poya, la seule de l’île à se situer à cheval entre la Province Nord et la Province Sud. Dans la partie septentrionale de la commune, majoritairement peuplée de Kanak, le oui à l’indépendance l’a emporté. Tandis que dans la partie méridionale, où les Kanak sont minoritaires, le non est largement en tête…

Pour Mathias Chauchat, professeur à l’université de Nouvelle-Calédonie, « la première explication du vote est le déterminant ethnique et culturel. Chez les Kanak, on ne vote pas pour soi, mais pour et avec les autres. Le déterminant individuel est faible et le déterminant collectif très fort. Ceux qui transgressent les frontières ethniques sont peu nombreux. On dit ici en plaisantant que “quand un Kanak devient loyaliste, il devient sénateur”. Le scrutin le confirme ».

Sur des sujets aussi sensibles, il est nécessaire de prendre plusieurs précautions. D’abord la prégnance d’un déterminant ethnique ou communautaire dans le vote, même lorsque la corrélation est massive, ne constitue pas une causalité stricte. Le jour du scrutin, plusieurs Kanak rencontrés à la sortie des urnes témoignaient d’ailleurs de leur vote contre l’indépendance, y compris en tribu. « L’appartenance ethnique est un déterminant important pour le vote en Nouvelle-Calédonie, confirme Pierre-Christophe Pantz. Mais ce n’est pas un déterminant absolu. Il y a des exceptions des deux côtés. »

Ensuite, s’il existe bien une identité ou une culture kanak, celle-ci n’est pas figée. Pour reprendre la formule célèbre de Jean-Marie Tjibaou, elle est « devant nous ». Mais il faut saisir, comme l’expliquait dernièrement à Mediapart Emmanuel Tjibaou – l’un des fils du leader du FLNKS assassiné en 1989 –, qui dirige aujourd’hui le centre culturel de Nouméa portant le nom de son père, qu’il existe un lien particulier entre les revendications culturelles et politiques kanak : « Dans le mouvement de libération qui a émergé chez nous à la fin des années 1970, la culture était le pivot de la revendication, davantage que dans d’autres mouvements de libération. »

Ces précautions prises, peut-on connaître le nombre de Kanak qui ont voté non et de non-Kanak qui ont voté oui à l’indépendance ? « C’est très compliqué à déterminer, juge Pierre-Christophe Pantz, puisque le vote est individuel. Mais on peut porter le regard sur des communes très homogènes. Aux îles Loyauté, on trouve quand même 19 % de vote non indépendantiste. Cela montre qu’une proportion non négligeable des Kanak a voté contre l’indépendance. »

La question inverse, celle du vote indépendantiste chez les non-Kanak, est encore plus délicate à trancher. « On ne peut pas connaître précisément la couleur de chaque vote, blanc ou océanien, poursuit le chercheur. Le jeu des hommes politiques indépendantistes est de dire qu’ils ont avec eux d’autres communautés, et des non-indépendantistes qu’ils ont convaincu des Kanak. Mais il y a des limites à réfléchir uniquement en termes d’appartenance communautaire. Où met-on les 18 % de la population de Nouvelle-Calédonie qui, au recensement de 2014, se sont déclarés soit comme “Calédoniens”, soit comme appartenant à plusieurs communautés, soit n’ont pas déclaré d’appartenance communautaire ? La communauté d’appartenance est importante pour déterminer le vote, mais il y a aussi la localisation géographique ou la catégorie socioprofessionnelle… »

Sur ces questions, Samuel Gorohouna insiste sur le fait que, contrairement à une idée reçue, le rééquilibrage économique de la Nouvelle-Calédonie n’a guère eu d’effet de « détachement » des jeunes Kanak des revendications identitaires et indépendantistes, comme beaucoup le pensaient avant le scrutin.

« Il y a un débat qui avait débuté dans les années 1970, avant de s’éclipser, et qui est en train de revenir, précise l’enseignant. Le progrès peut-il être autre chose qu’une occidentalisation ou une américanisation ? On se repose la question de savoir si, en continuant d’augmenter le PIB, qui, par habitant, est supérieur ici à celui de la Bretagne ou de PACA, on peut aller vers autre chose que l’accumulation de richesse et l’individualisme. Peu de peuples ont réussi à faire une synthèse entre une culture forte et une participation au développement économique. »

La richesse de la Nouvelle-Calédonie est toutefois très mal répartie et ce sont les populations kanak qui sont – héritage de la période coloniale – les plus défavorisées, que ce soit en matière d’emploi ou d’accès aux logements et aux diplômes. Peut-on lire alors le vote de dimanche dernier aussi comme un vote social, en se souvenant que le S de FLNKS est là pour « socialiste » ?

« Même si on n’a pas les détails, ce sont effectivement les catégories populaires qui ont davantage voté pour le oui à l’indépendance », constate Pierre-Christophe Pantz, à partir de la géographie électorale. Une donnée indissociable du fait qu’ici plus qu’ailleurs, question sociale et question raciale sont inextricablement mêlées. Pour Samuel Gorohouna, « les inégalités en Nouvelle-Calédonie sont bien plus élevées qu’en France, mais ces inégalités sociales sont aussi des inégalités ethniques ».

Catherine Ris souligne également la corrélation extrêmement forte entre le niveau social et l’origine ethnique. Mais, précise-t-elle, « pour moi, le vote indépendantiste n’est pas un vote social. Les Kanak avec un bon niveau de vie se sont prononcés pour l’indépendance, tandis que les personnes de classes sociales défavorisées appartenant à d’autres communautés ont très majoritairement voté contre. Je ne pense pas qu’il y ait de jonction des classes populaires ».

Le second enseignement du scrutin sur lequel tout le monde s’accorde est le taux de participation record, qui approche les 81 %, à mettre en regard avec les 64 % des élections provinciales de 2014 ou, pour comparer avec un autre moment référendaire, avec les 74,2 % de participation à la consultation sur l’accord de Nouméa, en 1998.

Il existe, précise Samuel Gorohouna, « un désamour vis-à-vis des hommes politiques, que ce soit côté indépendantiste ou non indépendantiste. Mais là, c’était différent des autres élections, avec un scrutin pour ou contre l’indépendance ».

Cette hausse a été particulièrement sensible en Province Nord où la participation, la plupart du temps inférieure à 60 % aux élections locales, a atteint des sommets. « Les jeunes, qu’on disait démobilisés et pas impliqués, explique Catherine Ris, sont allés voter et se sont déplacés pour peser sur l’avenir de leur pays. »

Le seul bémol concerne les îles Loyauté où le taux de participation, inférieur à 59 %, est bien moindre que partout ailleurs dans l’archipel. Une conséquence du fait que le parti travailliste, la seule composante indépendantiste à avoir appelé à la « non-participation » au motif que les Kanak étaient minoritaires sur la liste électorale, soit puissant là-bas ?

Comme l’a reconnu, avec quelques contorsions embarrassées, le leader de ce parti, Louis Kotra Uregei, lors d’une conférence de presse tenue mardi matin, « le parti travailliste, au plus fort de sa représentativité politique, représente 8 000 voix. Il en a manqué 18 000 pour l’indépendance. Les abstentionnistes étaient 33 000. Un certain nombre de nos membres ont enfreint la consigne du parti. Nous ne pensons donc pas que notre appel à la non-participation ait empêché la victoire du oui ».

Bien moins qu’une conséquence de cet appel, le professeur de droit public Mathias Chauchat voit dans la faible participation des îles Loyauté une « raison technique ».

Une large proportion des habitants des îles habite en effet sur la Grande Terre et si, pour la première fois, des bureaux de vote décentralisés ont été installés à Nouméa, il s’agissait selon Mathias Chauchat d’un « cadeau empoisonné ».

En effet, dans le même temps, les conditions pour les procurations ont été spécialement durcies pour ce scrutin, puisqu’il fallait une attestation de son employeur ou de son médecin pour établir une procuration et attester qu’on ne pouvait pas se déplacer dans sa commune, alors qu’auparavant une attestation sur l’honneur suffisait. Et « ce alors que de nombreux Kanak appartenant aux populations défavorisées ont une forme de phobie administrative, comme disait un de vos ministres », sourit Samuel Gorohouna.

Mathias Chauchat met ainsi en regard les 3 000 votes issus de ces bureaux décentralisés avec les 7 000 à 8 000 procurations habituellement faites pour les îles Loyauté aux scrutins précédents. Selon les calculs, ce serait entre 4 000 et 8 000 voix qui se seraient ainsi perdues, alors que seuls 18 000 votes ont permis à la Nouvelle-Calédonie de demeurer, pour l’instant, dans le giron de la France.

Avec un meilleur taux de participation sur ces îles acquises au oui, le « ratio entre indépendantistes et non-indépendantistes aurait été encore plus faible, juge Pierre-Christophe Pranz. Et on voit bien que les discussions ne sont déjà pas du tout les mêmes que si le non l’avait emporté par 60 ou 70 % ».

Les leaders indépendantistes considèrent désormais qu’il leur suffit de faire le plein aux îles et de retourner quelques milliers de votants qui se sont prononcés en faveur du non pour obtenir une majorité en faveur de la « pleine souveraineté ».

Car, et c’est le troisième enseignement important de ce scrutin, la dynamique est de leur côté, même si la logique des blocs est toujours dominante. Le score des indépendantistes n’a pas beaucoup varié, si l’on compare les résultats de dimanche avec les « provinciales » de 2014, où ils avaient obtenu 41 % des suffrages, contre près de 44 % aujourd’hui.

« Un gain de 3 % en quatre ans, ce n’est pas négligeable, même si les listes électorales ne sont pas les mêmes, souligne Samuel Gorohouna. Et si on regarde les scores antérieurs, les indépendantistes rassemblaient 39 % des voix en 1999 et 33 % en 1989. »

La dernière leçon à tirer de ce scrutin porte sur ce qu’il peut dire des prochains, à savoir les provinciales qui se tiendront au printemps 2019, mais surtout le possible nouveau référendum de 2020. Dans la mesure où les déterminants ethniques et communautaires sont si puissants, peut-on croire à la constitution d’une majorité en faveur du oui ? Deux éléments plaident pour un tel scénario, sans le rendre certain.

D’une part, si l’on considère la politique comme un domaine où la dynamique est plus importante que l’arithmétique, les indépendantistes peuvent afficher leur confiance, au vu de leur progression chiffrée à chaque scrutin. Pour Samuel Gorohouna, il faut aussi prendre en compte le fait que « les Kanak pensent qu’il est possible de faire de la politique autrement, à l’océanienne, en prenant le temps et sans passer la plupart de son énergie à communiquer sur ce qu’on fait ou pour masquer ce qu’on ne fait pas. Moi qui suis plus jeune, j’encouragerais les élus indépendantistes à davantage communiquer, mais je suis bien obligé de constater qu’alors qu’ils sont beaucoup moins présents à la télévision que les loyalistes, ils engrangent à chaque élection ».

Le chercheur en veut pour exemple Paul Néaoutyine, qui « est réélu depuis vingt ans à la présidence de la Province Nord, alors qu’on ne l’entend que rarement à la télé ».

D’autre part, la démographie paraît être de leur côté, dans un double sens. Samuel Gorohouna note que pour l’éventuel référendum de 2020, « les classes d’âge nées en 2002 pourront voter. À chaque scrutin, ce sont des milliers de jeunes qui s’ajoutent au corps électoral, alors que les Kanak ont eu une natalité plus forte que les descendants d’Européens, même si cela se réduit pour nos générations ».

Cette projection est toutefois à nuancer puisque, pour Mathias Chauchat, « la dynamique démographique des Wallisiens compense celle des Kanak. Cela explique que la carte électorale du vote de dimanche ressemble à s’y méprendre à celle d’il y a trente ans ».

Mais un dernier élément joue : quelles sont les conséquences du fait que les appartenances communautaires sont à la fois fortes et en mouvement ? Lors du référendum de dimanche, les Kanak de statut coutumier étaient 80 000 à être inscrits sur les listes, soit 46 % du corps électoral. Si l’on ajoute les Kanak de statut civil, cela portait leur nombre à pas loin de la moitié de ce dernier.

Ce chiffre est à mettre en regard avec le fait qu’au dernier recensement, en 2014, selon les chiffres de l’ISEE (Institut de la statistique et des études économiques de Nouvelle-Calédonie), les Kanak représentaient 39 % de la population, contre 27 % pour les Européens, le reste étant composé d’Océaniens, d’Asiatiques, mais aussi de 7,4 % d’habitants de Nouvelle-Calédonie déclarant une inédite appartenance « calédonienne », de 8,6 % affirmant leur pluriappartenance communautaire, et plus de 2 % refusant de se catégoriser par l’appartenance.

Ce qui produit une proportion de 18 % d’habitants de Nouvelle-Calédonie susceptibles d’être sensibles au rêve kanak d’une accession à la pleine souveraineté, puisqu’elle insiste sur la réalité du pays actuel et non sur les origines.

En Nouvelle-Calédonie, comme le rappelle Mathias Chauchat, ce n’est pas la couleur de peau qui est déterminante : « Il y a des Blancs qui, parce qu’ils sont un quart kanak et reconnus par la tribu, ont un statut coutumier et se définissent comme kanak. Inversement, il y a des Noirs qui vont se sentir caldoches. Pendant les événements de 1984, ceux qui ont abattu les “dix de Hienghène” étaient ainsi noirs de peau. »

En revanche, le sentiment culturel d’appartenance à telle ou telle communauté, au moment du vote, est très puissant. « Ce n’est pas comme à Tahiti, où il existe les “demis” qui ont un pied dans chaque communauté et ont d’ailleurs pris le contrôle de la vie politique », poursuit le chercheur.

Que dans le recensement de 2014, 18 % des habitants de Nouvelle-Calédonie aient refusé de se définir en fonction de leur seule appartenance communautaire est donc un geste politique significatif, qui pourrait bien faire peser la balance en faveur de l’indépendance, que l’on privilégie une conception dynamique ou arithmétique de la politique.


Population & ressources de la Nouvelle-Calédonie (Le Monde Diplomatique)


 

 

Wikipédia

Un commentaire

  1. Toujours interessant de lire rétrospectivement une analyse. Ecrit il y a environ 2 ans. C’était bien vu ! :
    « D’autre part, la démographie paraît être de leur côté, dans un double sens. Samuel Gorohouna note que pour l’éventuel référendum de 2020, « les classes d’âge nées en 2002 pourront voter. À chaque scrutin, ce sont des milliers de jeunes qui s’ajoutent au corps électoral, alors que les Kanak ont eu une natalité plus forte que les descendants d’Européens »

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