Les trois Corées

Son histoire complexe a dispersé le peuple coréen en trois entités géographiquement contiguës, sans compter les diasporas. Le motif de la réunification a occulté cette réalité, car il n’est jamais question de la totalité des Coréens. La division des deux Corée occupant la péninsule, qui date de 1945 et qui s’est figée en 1953 à la suite d’une terrible guerre civile, n’a cessé d’éloigner Corée du Nord et Corée du Sud, au point d’en faire non des demi-Corée mais
des pays à part entière. Le Nord est toujours réduit à la question nucléaire et le Sud résumé à son « miracle ».

Quant à la Corée chinoise, si elle ne constitue pas un Etat, elle s’est développée dans un district autonome de la République populaire de Chine et dispersée sur l’ensemble de la Mandchourie. Comme les deux autres, elle présente désormais des caractéristiques distinctives. Ce qui nous fait parler de Corées et non de Corée.

Hémisphères Editions

Patrick Maurus est agrégé de lettres, professeur de langue et de littérature coréenne à l’INALCO. Il est notamment l’auteur de La Mutation de la poésie coréenne moderne ou les Onomatopées fondatrices (L’Harmattan, 2000), Le jour où les Coréens sont devenus blonds (L’Harmattan, 2007), La Corée dans ses fables (Actes Sud, 2010).


Patrick Maurus professeur à l’INALCO et Directeur de la collection « Lettres coréennes » chez Actes Sud et de la revue Tan’gun aux éditions de l’Harmattan, partage aujourd’hui son temps entre la recherche théorique , le CRIC (Centre de Recherches Indépendantes sur la Corée), la traduction d’œuvres coréennes, et plusieurs centres de recherche de l’INALCO (CERLOM, PLIDAM, centre Asie). Il nous donnera mercredi soir un aperçu bien informé de la situation comme des circonstances qui l’ont précédée.

Librairie Tropiques


Les trois Corées (Politique Étrangère)

Patrick Maurus est l’un des plus fins connaisseurs de la Corée en France. Il a voyagé à de nombreuses reprises en Corée du Nord et s’interroge dans cet ouvrage sur « la Corée », en étudiant ses trois divisions actuelles : Corée du Sud, du Nord, et chinoise, tout en éclairant leurs interactions.

Concernant la Corée du Sud, l’auteur met d’abord en relief sa formation à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il revient notamment sur la « cécité historique » du Sud sur la période d’occupation japonaise (non-dits quant à la collaboration, entre autres). Le « miracle » économique du pays est bien entendu évoqué : lorsque le général Park Chung-Hee arrive au pouvoir en 1961, son pays a un produit intérieur brut (PIB) équivalent à celui du Mali. Enfin, sont passées en revue les « cicatrices » de la Corée du Sud : du soulèvement de Gwangju avec sa répression sanglante (1980) au désastre du naufrage du ferry Sewol (16 avril 2014).

Patrick Maurus déplace ensuite sa réflexion vers la Corée du Nord. Il souligne la difficulté à parler de ce pays : ce qui en est dit relève de « la fusion constante du récit et de la fiction, du fictif et du fictionnel ». La trajectoire économique du Nord est décrite : développement jusqu’aux années 1970, puis épuisement progressif dans des travaux improductifs. Les intempéries de 1995 mettent finalement le pays à genoux, mais il ne s’effondre pas et se mue en un gigantesque marché noir. Puis l’auteur explique ce qui a permis, selon lui, le rebond de la Corée du Nord avec, en particulier, une relative ouverture commerciale permettant la mise en place de « marchés libres ». Il insiste aussi sur une réforme institutionnelle, officialisée en mai 2016, qu’il estime majeure. Le régime est désormais tricéphale : Parti des travailleurs (une enveloppe vide), armée (rentrée dans ses casernes) et – nouveauté – un cabinet ministériel à la tête des ministères que Kim Jong-Un considérait comme irréformables. Ce cabinet est géré par des gens formés à l’étranger ou des professionnels.

Vient enfin une partie consacrée à la « troisième Corée » – la partie désormais chinoise de la Corée. Bien entendu, il n’y a actuellement que deux États coréens reconnus à l’Organisation des Nations unies. Mais au début de notre ère, le royaume coréen de Koguryo occupait le nord de la péninsule et une bonne moitié de la Mandchourie actuelle (provinces du Liaoning, du Jilin et du Heilongjiang). Aujourd’hui, une partie des deux millions de personnes qui constituent la minorité coréenne de Chine réside dans le district autonome de Yanbian. Ce dernier est pourtant dominé par les Hans, les Coréens ayant massivement émigré vers la Corée du Sud. Les dirigeants nord et sud-coréens n’évoquent jamais cette « troisième Corée », qui pourrait pourtant, selon l’auteur, jouer un rôle majeur pour le désenclavement de la péninsule, la normalisation des relations et le décollage économique du Nord. L’auteur insiste sur le projet de gazoduc Sibérie-Corée du Sud, qu’il juge susceptible d’œuvrer à un rapprochement de facto, et de bouleverser la géopolitique mondiale.

Dans ce livre érudit, Patrick Maurus montre sa connaissance intérieure des « trois Corées ». Même si certains passages peuvent être discutés, cet ouvrage est important pour tous ceux qui s’intéressent à la Corée et à l’Asie du Nord-Est : il offre une voix différente et a le mérite d’ébranler certains clichés, tout en participant à la compréhension d’une situation complexe.

Rémy Hémez


La silencieuse troisième Corée (Le Monde)

Livre. Le spécialiste du « Pays du Matin calme » Patrick Maurus ébranle avec cet essai les clichés ressassés sur ces deux Etats et éclaire le rôle charnière qu’aura à jouer dans toute évolution de la péninsule la Corée « chinoise » de la région autonome de Yanbiane.

Livre. La Corée ? Quelle Corée ? Le Nord ou le Sud, évidemment. Pas si simple, car il en existe une troisième : la Corée « chinoise » composée de trois millions de « Coréens » de la région autonome de Yanbian, sur la rive chinoise du fleuve Yalu qui sépare la Chine de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) : de nationalité chinoise, ils sont restés Coréens par leur culture, leur langue (employée parallèlement au chinois) et leur attachement au pays d’origine.

Patrick Maurus, professeur émérite de coréen à l’Institut des Langues et Civilisations orientales (INALCO) et fin connaisseur des deux pays où il a séjourné à maintes reprises et dont il traduit des œuvres littéraires, aide à comprendre la situation paradoxale d’une Corée aujourd’hui éparpillée. Un pays qui n’existe plus en tant que tel et n’a même plus de nom pour le désigner : la Corée s’appelle Choson au Nord et Hanguk au Sud…

Ce livre au ton enlevé, parfois sarcastique, dense et érudit – au point parfois d’égarer le lecteur non averti – a le mérite d’ébranler les clichés. L’agacement de l’auteur est légitime : une incompréhension délibérée a nourri des erreurs politiques qui ont conduit à la situation présente, celle d’une RPDC de facto nucléaire et des risques de guerre.

L’écheveau coréen est plus complexe que ne le donne à penser le manichéisme à propos d’un pays divisé en 1945 par les vainqueurs de la guerre du Pacifique devenu deux Etats qui se déchireront dans une guerre fratricide (1950 à 1953) suspendue à un cessez-le-feu qui n’a jamais été suivi d’un traité de paix.

Nationalisme farouche

Dictature au Nord, démocratie au Sud. Certes, mais encore. La démocratie au Sud est jeune : jusqu’en 1987, le pays était placé sous des dictatures militaires soutenues par les Etats-Unis et elle a connu bien des dérives dont témoigne l’arrestation, il y a un an, de la présidente Park Geun-hee pour abus de pouvoir.

Quant à la dictature au Nord, elle mérite d’être étudiée pour elle-même sans se contenter de plaquer sur sa noire réalité la grille de lecture ossifiée appliquée aux régimes communistes défunts afin de comprendre la résilience du régime et ses évolutions dont l’apparition d’une économie hybride (qui mêle planification et initiative privée). La troisième Corée, enfin, silencieuse et si « déterritorialisée » qu’elle semble inexistante, est appelée à jouer un rôle charnière dans toute évolution de la péninsule.

Patrick Maurus montre combien le nationalisme farouche des Coréens qui devrait les unir tend aussi à les séparer : le Nord comme le Sud revendiquant la légitimité d’incarner « la » Corée. Les représentations réciproques de ces altérités construites par la littérature et par le cinéma ajoutent une pierre à la division. Que l’on partage ou non les points de vue de l’auteur, son approche incite à une salutaire pondération des affirmations péremptoires ressassées sur les Corées.

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