Wim Holleeder, le parrain d’Amsterdam

Dans la famille Holleeder, il y a d’abord le père : alcoolique et violent qui détruit tout sur son passage, rabaisse femme et enfants et fait régner un climat de terreur dans son foyer. Ouvrier chez Heineken, il se soûle en rentrant de l’usine, distribue raclées et insultes sous l’effet de l’alcool et de la frustration. Il y a la mère, être fragile et docile qui tente tant bien que mal de protéger ses enfants.

Il y a Willem, le fils aîné, seul à tenir tête à son père et qui finit par le dépasser en devenant l’un des plus grands criminels des Pays-Bas, le célèbre Neus (le Nez). Avec comme premier haut fait d’armes, l’enlèvement en 1983, à vingt-cinq ans, du patron d’Heineken, Freddy Heineken et son chauffeur, Ab Doderer. Fort de cette réputation et tout en purgeant une peine de prison, Willem Holleeder va se transformer en chef de gang, prêt à tout pour régner sur un monde mafieux qu’il va contribuer à bâtir. De prisons en prisons, la petite frappe va se muer en meurtrier assoiffé de sang et de pouvoir, Scarface hollandais, sans scrupule, soupçonné d’avoir commandité le meurtre de son meilleur ami et beau-frère, Cor.

Et puis il y a Sonja et Astrid, les deux sœurs, deux femmes qui un jour vont trouver le courage de dénoncer ce frère qu’elles ne reconnaissent plus, monstre de cruauté. Témoignages, enregistrements clandestins, les sœurs vont se faire Judas et envoyer leur cher frère en prison.

Ce thriller du réel, entre Roberto Saviano et Gitta Sereny, nous plonge au cœur d’une histoire de trahison, de crime, de haine et d’amour qui n’a rien à envier aux tragédies grecques ni au Parrain.


«Le Nez», criminel le plus célèbre des Pays-Bas, condamné à la perpétuité (Le Figaro)

Willem Holleeder s’est rendu célèbre en enlevant le magnat de la bière Freddy Heineken dans les années 1980. Il a été condamné à la perpétuité pour avoir commandité cinq meurtres dans les années 2000.

Il avait enlevé un magnat de l’alcool et ordonné la «liquidation» de cinq personnes. Willem Holleeder, surnommé «Le Nez» en raison de la taille de son appendice nasal, a été condamné ce jeudi à la perpétuité par le tribunal d’Amsterdam (Pays-Bas). Selon le juge ayant prononcé la peine, la vie d’Holleeder était «régie par la cupidité, la soif de pouvoir et la violence». Une «cupidité» qui l’a poussé, il y a 36 ans, à enlever Freddy Heineken, petit-fils du fondateur de la célèbre marque de bière néerlandaise.

Fils de Wim Holleeder, qui s’était suicidé après avoir été ouvrier chez Heineken, Willem Holleeder a fait partie dans les années 1980 d’un gang de cinq malfrats, dirigé notamment par Cor van Hout, marié à sa sœur Sonja Holleeder. En 1983, la bande a kidnappé Freddy Heineken et son chauffeur, et a obtenu au terme de plusieurs semaines de séquestration une rançon de 35 millions de florins néerlandais, soit environ 15,8 millions d’euros. Arrêté en 1984 sur l’île franco-néerlandaise de Saint-Martin avec Cor van Hout, Willem Holleeder a été condamné à 11 ans de prison. Il est libéré en 1993.

Un timbre à son effigie

«Le Nez» est devenu par la suite une petite célébrité, faisant régulièrement la une des médias néerlandais, notamment via des interviews dans des émissions de télévision. Il a tenu une chronique dans un magazine populaire, et une société touristique a même organisé un «Holleeder Tour», qui retraçait le parcours du criminel. Il posait régulièrement pour des selfies sur des terrasses d’Amsterdam, et a eu un timbre à son effigie en 2007. L’enlèvement de Heinekein a même donné lieu à un film en 2015, «Kidnapping Mr Heineken», avec Anthony Hopkins dans le rôle-titre.

Mais derrière le masque, Holleeder cachait une sombre vie de criminel. Holleeder «avait une attitude sans scrupule et indifférente entre la vie et la mort», a statué le juge ce jeudi. Selon la BBC, il a ainsi ordonné le meurtre du criminel Sam Klepper, du promoteur immobilier Willem Endstra, du trafiquant de drogue Kees Houtman et du propriétaire de bar Thomas van der Bjil. Mais surtout, il a commandité en 2003 l’assassinat de son meilleur ami et beau-frère Cor van Hout, abattu devant un restaurant d’Amsterdam. C’est la mort de ce dernier qui a d’ailleurs poussé ses deux sœurs, Astrid et Sonja Holleeder – femme de van Hout – à témoigner contre lui lors de son procès. «Le Nez» aurait d’ailleurs ordonné une tentative d’assassinat contre elles, depuis sa cellule.

Ses propres sœurs ont témoigné contre lui

Astrid a porté à la justice en 2014 des enregistrements secrets de conversations qu’elle avait eues avec le «Nez», obtenus sur plusieurs mois grâce au soutien de deux magistrates et d’un journaliste, selon L’Express. Sous protection policière, Astrid Holleeder a publié en 2016 Judas, un livre dans lequel elle raconte son histoire. «Je vis avec la peur qu’on me tire dessus (…) Je sais qu’ils finiront par avoir ma peau», avait-elle écrit. Et de continuer: «Dans la rue, les passants l’arrêtaient pour le saluer et être photographiés à ses côtés. C’est un excellent communicant, il sait se rendre aimable. Aux Pays-Bas, on appelle cela un ‘knuffelcrimineel’: un criminel câlin».

À l’annonce du verdict ce jeudi, les deux sœurs ont exprimé leur soulagement. «Mon frère avait tué Cor (Van Hout). Nous avons fait tout cela pour Cor», a déclaré Sonja, selon le site d’information néerlandais nu.nl. «Le Nez», lui, a déclaré qu’il fera appel de la décision. Le troisième livre d’Astrid Holleeder, intitulé Familiegheimen et qui portera sur son frère, sera commercialisé à partir de ce vendredi 5 juillet.


Wim Holleeder, le parrain d’Amsterdam (RTL)

Ce soir, nous consacrons l’émission à un des plus grands criminels hollandais, parrain de la pègre d’Amsterdam kidnappeur professionnel et tueur implacable, qui vient d’être dénoncé à la justice de son pays par trois femmes : ses deux sœurs et sa propre compagne ! Il risque la prison à perpétuité, ce qui ne l’a pas empêché de mettre leurs têtes à prix. C’est le procès du siècle aux Pays-Bas. On vous dit tout dans un instant sur ce mélange de Mesrine et de Pablo Escobar, avec un zeste d’Hannibal Lecter.

Nos invités

Stéfan de Vries, journaliste correspondant pour RTL Pays-Bas, Arnaud Gonzague, journaliste à l’Obs. Il a été l’envoyé spécial de l’Obs à Amsterdam pour interviewer Astrid Holleeder.


Astrid Holleeder, écrivain néerlandaise poursuivie par la mafia (France Inter)

Auteure d’un ouvrage vendu à 500 000 exemplaires en Hollande, Astrid Holleeder a choisir de témoigner contre son propre frère, l’un des chefs de la pègre néerlandaise. Cette mafia a mis un contrat sur sa tête. Entretien avec celle qui, désormais, est obligée à vivre dans la clandestinité.

Aux Pays-Bas, Astrid Holleeder est plus connue que la reine Béatrix. Les journaux parlent d’elle matin, midi et soir. Mais vous ne trouverez jamais aucune photo d’elle nulle part. Vous n’entendrez pas non plus le son de sa voix. Comme Roberto Saviano après son enquête sur la mafia, comme Salman Rushdie après la parution de ses Versets sataniques, cette femme hors du commun vit sous protection policière nuit et jour et a dû plonger dans la clandestinité totale depuis qu’elle a choisi de témoigner contre son frère, l’un des chefs de la pègre hollandaise, qui a mis un contrat sur sa tête et cherche par tous les moyens à l’éliminer.

Elle est avocate pénaliste de formation, et a publié un récit, Judas, dont la traduction française paraît cette semaine. Un document exceptionnel où elle raconte comment, avec sa sœur Sonja, elle s’est décidée à envoyer en prison son frère Willem Holleeder, dit « Le Nez », l’un des criminels les plus célèbres des Pays-Bas. Les droits d’adaptation ont été acquis par la société de production de Steven Spielberg. Judas s’est vendu à 500 000 exemplaires aux Pays-Bas – l’équivalent en France d’un livre à 2 millions d’exemplaires.

Si son récit est un tour de force, c’est parce que la vie de son auteure en est un. C’est une histoire de trahison, de crime, de haine et d’amour, l’histoire d’une femme qui dès sa naissance jusqu’à aujourd’hui, 51 ans, a vécu en étant soumise à une tension extrême.

A 17 ans, Astrid Holleeder a son premier contact avec la violence criminelle. Un petit matin de l’année 1983, elle est jetée dans une cellule sans rien comprendre à ce qui lui arrive. Elle comprend en sortant de garde à vue, devant le journal télévisé : à 25 ans, son frère aîné vient d’enlever l’industriel de la bière mondialement connu : Freddy Heineken. La voilà donc considérée à son corps défendant comme partie prenante d’un clan criminel.

Une chronique « familiale »

Dans sa version hollandaise, Judas est sous-titré Une chronique familiale. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : du fonctionnement dément et pervers d’une cellule familiale, où tous sont soumis à la tyrannie d’un frère paranoïaque, brutal et soupçonné de plusieurs assassinats.

Malgré sa volonté de vivre sa propre vie, malgré ses études de droit, Astrid n’échappe pas son emprise. Il débarque à l’improviste à 6 heures du matin, il pointe son revolver sur la tempe de son neveu de 7 ans. Et en même temps, il fait figure de célébrité sympathique, invité d’un show télévisé populaire et même chroniqueur d’un journal à grand tirage.

Mais le jour où il menace d’éliminer l’une de ses sœurs, Astrid décide que c’en est trop. Elle intègre le programme de protection des témoins de la justice hollandaise. Pendant deux ans et demi, au prix de risques insensés, elle enregistre ses conversations avec son frère. Micro cousu dans le col d’un manteau, terreur d’être découverte. Mais puisque la justice en est incapable, elle sera celle qui fournira les preuves pour faire tomber le criminel le plus connu du pays.

Elle devient un « Judas ».  « Je regrette de ne pas l’avoir tué », dit-elle aujourd’hui, convaincue qu’elle finira par être assassinée. Peut-être sera-t-il condamné à perpétuité (le procès se déroule en ce moment), mais, dit-elle, « moi aussi j’ai hérité de cette peine. Moi aussi je suis en prison ».

Judas est le récit suffocant et haletant d’une femme d’un courage exceptionnel qui un jour s’est dressée pour dire : « Ça suffit. »

Entretien 

C’est une interview d’un genre particulier. Pas d’enregistrement, pas de photo autorisée. Rien qui puisse fournir le moindre indice aux tueurs que son frère a lancés à ses trousses.

Sur les détails pratiques de cette rencontre, impossible de rien révéler. On dira tout de même qu’on s’attendait à trouver une femme déprimée. C’est une longue silhouette blonde qui nous attend, façonnée par des années de pratique du basket, vêtue de façon sobre et élégante. Poignée de main ferme, regard bleu perçant, Astrid Holleeder frappe par la grande détermination qui se dégage de sa personne.

France Inter : Vous vivez cachée depuis trois ans. Vous êtes menacée de mort. Je croyais trouver une femme déprimée. Vous n’avez pas du tout l’air déprimée !

Astrid Holleeder : Je ne suis pas déprimée, en effet ! C’est vrai que ma vie a beaucoup changé. Je ne sors pratiquement plus. Je ne peux pas aller au restaurant ou m’assoir au café avec des amis, par exemple. J’ai été obligée d’abandonner un travail que j’aimais, dans un cabinet d’avocats. Mais tout n’est pas si sombre : mes livres ont du succès. [En plus de Judas, Astrid Holleeder a publié un deuxième livre, Journal d’un témoin, non traduit en français, ndlr], les droits d’adaptation ont été achetés par la société de Spielberg, qui peut en dire autant ? J’ai même réussi à me créer une nouvelle activité professionnelle. Je ne peux rien vous en dire, pour des raisons de sécurité, mais je travaille par téléphone. Alors non, je ne suis pas déprimée.

J’ai choisi ce qui m’arrive. C’est un privilège.

Pourquoi avez-vous décidé, avec votre sœur Sonja, de témoigner contre votre frère, Willem Holleeder ?

Déjà, nous étions sûres qu’il était le commanditaire de l’assassinat du mari de Sonja. Mais nous maintenions des relations aussi normales que possible car nous avions peur. Mais quand il a commencé à menacer Sonja et ses enfants, et à lui réclamer l’argent qu’elle avait hérité de son mari, je me suis dit qu’il fallait que ça s’arrête.

Dans le livre, votre beau-frère, le mari de votre sœur Sonja, apparaît comme un homme sympathique et bon vivant. Mais lui aussi était un criminel : il a participé à l’enlèvement de Freddy Heineken en 1983 et il avait des activités louches… 

Vous avez raison. Mais Cor était un homme bon et généreux avec son entourage. Il avait une qualité qui manque cruellement à la famille Holleeder : la joie de vivre [en français]. Et il n’était pas un assassin. Nous avons vécu une enfance de cauchemar, avec un père alcoolique et violent, qui faisait régner la terreur à la maison. Puis quand mon père a disparu du paysage, Willem a pris sa place.

Je n’ai pas tout raconté dans le livre car certaines scènes sont d’une violence insoutenable. Rien n’est moins évident pour moi que la joie de vivre. Je sais parfaitement affronter des situations de crise, j’ai fait ça toute ma vie. Mais organiser des vacances, m’amuser, ça m’affole, je ne sais pas le faire.

Même l’usage du langage était faussé dans notre famille car nous redoutions d’être sur écoute. Nous utilisions un langage codé. Par exemple si au téléphone ma mère me disait « Tu comptais passer à la maison aujourd’hui ? Je t’ai acheté de l’ananas séché »,  je savais que cela signifiait  « Viens vite, je dois te parler et cela ne peut pas attendre ».

Vous racontez très bien l’effarement des psys à qui vous essayez de confier votre histoire…

[Elle rit.] Oui, la première psy que je suis allée voir, à l’université, m’a dit : « Désolée, je ne peux rien pour vous, ça me dépasse ! » J’ai mis du temps mais j’ai finalement trouvé une formidable thérapeute, qui m’aide encore aujourd’hui. J’avais besoin d’être guidée. Vous savez, quand on a eu l’enfance que j’ai eue, on ne sait plus ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. On a peur de reproduire la violence qu’on a subie. C’est très insidieux. On reproduit sans s’en rendre compte.

Justement, votre fille est une présentatrice de télévision connue. Qu’est-ce qui empêcherait votre frère de s’en prendre à elle ? Elle est très exposée.

Je sais. S’il veut me faire souffrir, il peut s’en prendre à ma fille. Mais elle le sait aussi et elle m’a dit : « Maman, fais ce que tu as à faire. Nous n’allons pas nous arrêter de vivre. »

Dans votre livre, vous manifestez très clairement et à plusieurs reprises votre défiance à l’égard de la justice et de la police, que vous qualifiez de « corrompues ». Vous hésitez longuement avant d’aller leur parler. Pourquoi cette méfiance ?

Écoutez, je suis avocate pénaliste. Beaucoup de mes clients appartiennent au monde du crime. Je sais ce qui s’y passe. Des policiers corrompus fournissent aux truands des informations sur les perquisitions et les interpellations prévues. Comment voulez-vous que j’aie confiance ? Récemment, nous avons eu un scandale ici impliquant un gradé de la police dont mon frère m’avait raconté qu’il était son informateur ! Dans le quartier de sécurité de la prison la mieux gardée du pays, mon frère a été en mesure de commanditer mon assassinat et celui de ma sœur !

D’après ce que vous racontez, votre frère semble souffrir de troubles de la personnalité très sérieux. Que disent les experts psychiatres ?

Mon frère a refusé l’expertise psychiatrique. Cela n’aurait rien changé de toute façon. Si vous le mettiez dans un établissement psychiatrique, je suis convaincue qu’au bout d’un an, il le dirigerait. Il est très intelligent et très manipulateur.

Que ferez-vous s’il n’est pas condamné?

Il sera condamné. Mais sachez que s’il ne l’est pas, je ne l’attendrai pas les bras croisés. Je ne le laisserai pas tirer le premier. Je regrette de ne pas l’avoir tué quand j’en avais la possibilité. J’aurais fait quelques années de prison et nous aurions été débarrassés de lui.

Maintenant, même s’il est condamné, ça ne changera rien. La seule raison pour laquelle il est toujours en vie, c’est qu’il veut prendre ma vie et celle de ma sœur Sonja, qui a également témoigné contre lui. [Soudain, Astrid Holleeder s’adresse à son frère absent] Pourquoi vis-tu ? Meurs ! Pourquoi ne meurs-tu pas ? »

Ne pensez-vous pas que s’il est condamné à une longue peine, il perdra son pouvoir au sein de la pègre ?  Après tout, que vaut un homme de 60 ans condamné à 20 ou 25 ans de prison ? A qui peut-il faire peur ?

Vous vous trompez. Vous sous-estimez la fascination qu’il exerce dans le milieu. Quand il était libre, il y avait quantité de jeunes voyous qui venaient lui proposer leurs services. Tuer pour le compte du « Nez » [le surnom de Willem Holleeder], c’est la distinction suprême. Même enfermé, il dispose de relais et de moyens financiers considérables.

Votre livre a été un best-seller. Qu’est-ce que cela vous a apporté de l’écrire ?

Cela a été très douloureux. J’ai beaucoup pleuré car j’ai revécu beaucoup de scènes du passé. Mais cela a été l’occasion aussi de beaucoup parler avec ma mère, qui m’a soutenue alors que je suis responsable de ce qui arrive à son fils. Le succès du livre m’a fait plaisir, bien sûr, mais ce qui m’a le plus touchée, c’est d’avoir été lue par des gens du quartier où j’ai grandi. Le Jordaan était un quartier pauvre, où les gens ne lisaient pas. J’ai fait des études, je suis devenue avocate, mais ces gens-là, ce sont encore les miens, je viens de ce milieu, je ne l’oublie pas. Qu’ils me lisent est un honneur pour moi.

Votre frère Gerard a refusé de s’associer à votre démarche et à celle de votre sœur Sonja. Les femmes sont-elles plus courageuses ?

Gerard a parlé à la police pour dire qu’il ne voulait pas parler par peur des représailles. Il ne veut pas s’en mêler. Il a dit que si Sonja et moi étions assassinées, il fallait que quelqu’un reste pour s’occuper de notre mère. Je ne le blâme pas. Son épouse lui inflige le même type de violence que mon père nous infligeait. Il a peur d’elle.

Vous considérez-vous comme une héroïne ?

Non. Je ne suis pas une héroïne. Je suis un Judas. J’ai trahi mon frère. De plus, je l’ai fait par égoïsme. Parce que mes proches, ma sœur et moi-même étions menacés. Ce n’est pas de l’héroïsme.


Astrid et Willem Holleeder: histoire d’une trahison fraternelle (L’Express)

Soeur du criminel et mafieux néerlandais Willem Holleeder, longtemps sa confidente, elle a décidé de témoigner contre lui. Protégée par la police, Astrid Holleeder raconte son histoire dans Judas.

Sous son chemisier blanc, elle porte un gilet pare-balles. Ces temps-ci, ses cheveux sont longs et bruns, mais d’ici à quelques semaines, il sera peut-être impossible de la reconnaître. Depuis bientôt quatre ans, Astrid Holleeder, 52 ans, vit cachée et change régulièrement d’apparence. Sous protection policière, elle ne peut ni se promener, ni dîner au restaurant, ni aller chercher sa petite-fille à l’école. Les instants le plus dangereux de sa journée sont les pas qui séparent les portes de son appartement -qu’elle surnomme « Fort Knox »- et celles de sa voiture blindée.

« Je vis avec la peur qu’on me tire dessus, confie-t-elle, dans le bureau de son éditeur néerlandais, établi dans une ancienne usine de chewing-gums en périphérie d’Amsterdam. Je prends toutes les précautions, mais je ne me fais pas d’illusions. Je sais qu’ils finiront par avoir ma peau. » 

Astrid Holleeder a d’excellentes raisons de craindre pour sa vie. Un homme est prêt à payer cher pour qu’elle meure. Cet homme, c’est son frère. Willem Holleeder -alias « Wim », ou « le Nez », en raison de la taille de son appendice nasal- est aussi un des chefs de la pègre néerlandaise. En 1983, ce charismatique malfrat s’est rendu célèbre pour avoir organisé le kidnapping du richissime Freddy Heineken, petit-fils du fondateur de la marque de bière, et de son chauffeur.

Une histoire spectaculaire par le montant de la rançon -35 millions de florins (16 millions d’euros), obtenus au terme de plusieurs semaines de séquestration. Libéré en 1993, après neuf ans passés derrière les barreaux, Holleeder profite de son aura de star du crime pour se hisser peu à peu à la tête de la mafia. En 2014, Astrid trouve la force de le dénoncer à la justice, provoquant bientôt sa chute. A nouveau enfermé dans un quartier de haute surveillance d’une prison du pays, il est accusé d’avoir commandité pas moins de six assassinats -dont celui de Cor, son beau-frère et meilleur ami. « Mon frère est un serial killer« , résume Astrid.

Le malfrat soigne sa renommée pour mieux garantir son impunité

Dans un livre haletant qui a atteint des records de vente aux Pays-Bas, Astrid Holleeder raconte ce qui l’a conduite à prendre cette décision aux si lourdes conséquences. Son récit, qui se lit comme un thriller, vient détruire l’image très favorable dont jouissait son frère auprès de l’opinion publique. Irrésistible séducteur, manipulateur de génie, Willem a en effet réussi, dans les années 2000, à devenir la coqueluche d’une partie des médias néerlandais.

Invité sur les plateaux de télévision, chroniqueur dans un magazine populaire, il soigne sa renommée pour mieux garantir son impunité. « Dans la rue, les passants l’arrêtaient pour le saluer et être photographiés à son côté. C’est un excellent communicant, il sait se rendre aimable. Aux Pays-Bas, on appelle cela un ‘knuffelcrimineel’: un criminel câlin. »

Entre deux opérations de séduction dans la presse, Wim Holleeder poursuit ses activités illégales et prend en otage son entourage. « Il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Il invente ses alibis, donne de fausses informations, utilise ses amis à son seul avantage. Menteur invétéré, il est capable d’une extrême violence physique et verbale. »

Longtemps, pourtant, sa soeur a été sa plus grande confidente. Avocate de profession, elle va jusqu’à le conseiller. Le jour où elle comprend que son frère est prêt à tuer des membres de sa famille, elle trouve le courage de le dénoncer à la justice. « C’était lui ou nous; il a fallu choisir. »

Pour faire tomber le masque de ce séduisant gangster, elle accumule des preuves irréfutables: « Sans les enregistrements, personne ne nous aurait crus! » Avec le soutien de deux magistrates et d’un journaliste, elle s’équipe de micros et, pendant plusieurs mois, profite de la confiance de son frère pour enregistrer en cachette leurs nombreuses conversations. « Nous étions très proches. Il m’appelait dix fois par jour. J’étais la seule personne en qui il avait confiance. Et je l’ai trahi. »

Une fratrie brisée par la violence

Mêlant récit familial et chronique d’un combat insensé, Astrid Holleeder dresse le portrait saisissant d’une fratrie brisée par la violence. D’un côté, il y a ce père alcoolique qui sème la peur partout, rouant de coups sa femme et ses quatre enfants. De l’autre, il y a une mère battue, fragile, qui, à peine libérée du joug de son mari, tombe sous celui, plus toxique encore, de son fils aîné.

Héritier d’un père tyrannique et colérique, Wim ne supporte pas qu’on lui résiste. « Nous n’avions d’autre choix que de nous soumettre à ses règles. » Un jour, frustré de voir sa soeur refuser de lui dire où se cache son ancien complice, il pointe une arme sur la tempe d’un jeune garçon. C’est leur neveu. Il a 9 ans.

La voix d’Astrid se brise lorsqu’on lui demande si elle a des regrets. « Des regrets, j’en ai tous les jours. Toute ma vie, je me détesterai pour ce que je lui ai fait subir. Car, malgré tous ses torts, il reste mon frère et je continue de l’aimer. C’est peut-être là ma faiblesse. Je ne crois pas être meilleure que lui. Je le comprends mieux que personne. Et je pense qu’à sa place j’aurais pu agir comme lui. »

Le procès aux assises de Willem Holleeder -suivi à la loupe par des milliers de Néerlandais- s’est ouvert le 5 février. L’accusé continue de défendre son image de père de famille protecteur. « Cette fois, il ne bernera personne. Si tout se passe comme prévu, il écopera de la perpétuité. Devant nos yeux, son monde s’effondre, et moi, je souffre de le voir à terre. Mais je garde la tête haute. » Elle se lève et disparaît.


« Mon propre frère veut me tuer » : récit glaçant de la sœur du chef de la mafia hollandaise qui l’a livré à la police (Les Inrocks)

Sœur du plus grand criminel hollandais, Astrid Holleeder livre le témoignage poignant et tragique de l’histoire de sa vie. Un quotidien empli de terreur, de meurtres, mais aussi un peu d’amour, malgré tout. Elle est aujourd’hui poursuivie par la mafia néerlandaise.

Parole contre parole. Frère contre sœur. Dans son livre Judas, vendu à 500 000 exemplaires aux Pays-Bas, Astrid Holleeder témoigne de sa vie peu commune, une plongée dans les eaux troubles et mafieuses de sa famille. Son frère n’est autre que « le Nez« , Willem Holleeder, surnommé de cette façon à cause de son attribut facial proéminent, l’un des plus grands criminels aux Pays-Bas et chef de la pègre néerlandaise. Il est actuellement en procès, inculpé de cinq assassinats. Sa sœur est l’un des témoins principaux durant les audiences. Ce qui vaut à la tête de cette dernière d’être aujourd’hui mise à prix.

La vie d’Astrid Holleeder s’apparente plus à une longue descente aux abîmes qu’à un fleuve tranquille. Son contexte familial est lourd et suffocant. Dès l’enfance, Astrid, sa sœur Sonja et son frère Gérard doivent subir un père abusif, alcoolique et violent. Terreur incessante, vie sociale inexistante et respect obsessionnel des règles. “Je priais Dieu chaque jour de faire mourir mon père”, confesse Astrid. Seul Wim, son autre frère, parvient à tenir tête à leur géniteur.

En grandissant, Wim emboîte de plus en plus le pas emporté du paternel. En 1983, avec son meilleur ami Cor Van Hout et trois autres, ils enlèvent Freddy Heineken, petit-fils du créateur de la brasserie éponyme, et son chauffeur. Les kidnappeurs au milieu de leur vingtaine obtiendront une rançon de 16 millions d’euros après vingt jours de séquestration. Une grande partie de cet argent n’a jamais été retrouvé et a sans doute permis à Wim de bâtir son empire spécialisé dans la contrebande et l’extorsion. Pour le kidnapping, le frère d’Astrid écope d’une peine de 11 ans de prison.

Cor Van Hout et Wim Holleeder en 1987 au Palais de Justice à Amsterdam (Wikipedia – Rob Bogaerts)

Conditionnée par la peur de la violence de son frère

Une période difficile à vivre pour la sœur du criminel. “Désormais, nous n’avions plus de prénom, juste un nom. Je ne voulais pas non plus tourner autour du pot et faire comme si j’étais quelqu’un d’autre, pour devoir me justifier plus tard. Franche, je donnais donc toujours mon vrai nom et répondais par l’affirmative quand on me demandait si j’étais ‘famille de’ après quoi, la plupart du temps, on me regardait comme si j’étais atteinte d’une horrible maladie contagieuse.” Une maladie qui commence à ronger son frère, dont la fièvre meurtrière devient difficile à contenir à sa sortie de prison.

En 2003, l’ami d’autrefois de Wim et le dorénavant mari de sa sœur Sonja, Cor Van Hout est assassiné.

“Sonja et moi ne savions pas qui avait tiré sur lui, mais nous connaissions son assassin : notre propre frère, explique Astrid dans son livre. C’était Wim qui caressait l’espoir de le voir mourir. Wim qui avait ordonné le meurtre de Cor.”

D’autres assassinats ont également lieu en cette période. Wim a souvent été soupçonné d’en être le commanditaire, sans toutefois que la police puisse prouver son implication. Les sœurs de Wim prennent conscience des atrocités commises par leur frère, mais pour autant, leurs relations avec Wim “étaient conditionnés par la peur de sa violence. Donc, nous réalisions tous ses désirs”.

Le criminel fétiche des Néerlandais

Quatre ans plus tard, Wim se retrouve une nouvelle fois devant le tribunal. Cette fois-ci, il est accusé de chantages, sévices et menaces à l’encontre d’autrui. Et non de meurtre, au grand dam d’Astrid. Il est condamné à neuf ans de prison. Lors de sa libération, le “Nez” est curieusement devenu le “criminel fétiche” des Néerlandais, comme l’explique avec dépit l’auteure :

“Au cours de sa détention et de son procès, tant de choses étaient parues sur lui dans les médias – livres, articles de journaux, programmes télévisés – qu’il était devenu une célébrité aux Pays-Bas. Une icône, même. Partout, on le reconnaissait et l’apostrophait. Wim se réjouissait de toute cette attention. Tout le monde semblait avoir oublié la raison pour laquelle il était devenu si célèbre.”

Wim est invité sur les plateaux de télévisions, devient chroniqueur pour un hebdomadaire. Via ses interventions médiatiques, ce dernier conforte ses alibis et se disculpe davantage aux yeux de l’opinion publique. “Combien de fois avons nous entendu dire à quel point il était gentil et agréable, alors qu’il nous terrorisait en permanence ? Comme nous n’en parlions pas, cette illusion perdura fatalement auprès du public.”

La culpabilité de témoigner

Durant toutes ces années, Wim garde un contact privilégié avec sa sœur ; sa confidente, son alliée, son repère. Une relation dans laquelle Astrid se sent prisonnière. Prisonnière de la peur mais aussi du devoir fraternel. Chaque personne qui ose souligner que Wim aurait peut-être un lien dans des assassinats, est exécutée, comme Willem Endstra (en 2004) et Kees Houtman (en 2005), des agents immobiliers impliqués dans du blanchiment d’argent qui ont travaillé aux côtés de Wim.

Dans l’esprit de Sonja et d’Astrid commence à germer l’envie de témoigner pour stopper leur frère. Elles hésitent. La justice leur déconseille, pour leur sécurité et celle de leurs enfants. Ce serait suicidaire. “Le soulagement de pouvoir dire la vérité ne pèserait pas lourd dans la balance face à l’angoisse avec laquelle il faudrait vivre par la suite”, estime Astrid en 2011. Elle change d’avis deux ans plus tard et se rend à la police. Les démarches sont en route, dans la panique, la culpabilité, le doute. “Je ne savais pas ce qui était pire : la haine envers lui qui avait commis tous ces crimes ou le dégoût de moi-même qui le livrait à la justice.”

« Un coup de poignard dans le cœur »

Des doutes qui s’envolent légèrement lorsque Wim menace de tuer Sonja et ses enfants. Terrorisée à l’idée de perdre sa sœur, Astrid décide d’enregistrer les conversations qu’elle échange avec son frère. A partir de 2013, elle accumule les enregistrements qui incriminent le gangster, au risque de sa vie. Si son frère l’avait découvert, il n’aurait pas hésité une seconde à ordonner son exécution – jamais il ne se salit lui-même les mains.

En 2015, leur histoire est mise au grand jour dans les médias. Les bandes-son sont publiées. “Ce fut comme si les Pays-Bas poussaient un énorme soupir de soulagement. Tout le monde s’en était douté sans jamais parvenir à mettre le doigt dessus. Willem Holleeder était un homme mauvais, coupable de tous les crimes dont le soupçonnait la justice depuis des années”, explique Astrid. Wim apprit en même temps que le reste du pays la trahison d’Astrid.

“Sa petite sœur, à qui il avait confié sa peur de la perpétuité, s’était chargée de la lui infliger, écrit-elle. Les larmes me viennent toujours aux yeux à l’idée de ce qu’il a dû ressentir à ce moment-là. Un coup de poignard dans le cœur.”

Suite à ces preuves, Willem Holleeder est enfin poursuivi pour l’assassinat de Cor Van Hout.

Envoyé dans une prison de haute sécurité, Wim parvient toujours à garder un pouvoir et un contrôle sur l’extérieur. En 2016, il donne l’ordre d’éliminer ses sœurs. 35 000 euros par tête. “Si je voulais l’éviter, je n’aurais pas dû témoigner. Mais cela me blessait tout de même. Mon propre frère voulait me tuer !” Depuis, Astrid Holleeder vit dans l’anxiété permanente, examine chaque situation afin d’éviter un danger potentiel, porte un gilet pare-balle et vit de planque en planque, en attendant le dénouement du procès qui a débuté le 5 février dernier. « Etre contrainte de te faire enfermer me brise le cœur, mais crois-moi je suis en prison avec toi. En te condamnant à perpétuité, j’hérite moi aussi de cette peine. »  


Astrid Holleeder est la sœur du gangster le plus populaire des Pays-Bas. En 2013, elle s’est mise à porter un micro pour le livrer à la police. Héroïne ou traître : son autobiographie, « Judas », jette un voile sombre sur le romantisme du crime. Rencontre à Amsterdam avec une femme en sursis.

« Comment allez-vous ? » La question n’est pas tout à fait banale lorsqu’elle s’adresse à une personne menacée de mort. Astrid Holleeder a l’air étonnamment en forme. C’est une grande brune au brushing parfait, petites lunettes et tailleur noir. Plutôt femme d’affaires que sœur du plus célèbre gangster des Pays-Bas. Son frère, Wim Holleeder, est actuellement jugé pour six meurtres, grâce ou à cause du témoignage d’Astrid – selon les points de vue. Héroïne ou traîtresse ?

Elle-même semble hésiter tout au long de son livre, Judas. « Judas, c’est lui, parce qu’il trahit tout le monde, dit-elle. Mais c’est moi aussi. C’est ainsi que je me sens. » Paru en 2017 aux Pays-Bas, le premier tirage de 80 000 exemplaires s’est écoulé en une semaine. Il s’en est depuis vendu à 500 000 exemplaires et les productions Spielberg en ont acheté les droits pour une série. On ignore encore qui incarnera Astrid, mais il faudra une actrice douée pour le double jeu. Moitié Julia Roberts, moitié Glenn Close. Si le nom de Holleeder ne dit rien aux Français, il est extrêmement célèbre aux Pays-Bas. En 1983, Willem kidnappait Freddy Heineken, patron des bières du même nom, et la rançon de 35 millions de florins qu’il en obtint, l’équivalent de 15 millions d’euros, reste à ce jour un record. Arrêté, puis condamné à neuf ans de prison avec son complice Cor van Hout, il n’a jamais restitué son butin et s’est construit, à sa libération, un petit empire criminel florissant.

« Il est devenu un criminel et moi aussi en un sens »

Prostitution, drogue, extorsion, immobilier : « Wim », comme tout le monde le surnomme familièrement, est un Bernard Tapie du crime, un séducteur haut en couleur et habitué des émissions de télévision, dont l’histoire a déjà inspiré deux films et plusieurs livres. Judas aurait pu n’être qu’un produit de plus dans ce merchandising pop. Mais l’éclairage qu’il apporte est cruel pour Wim Holleeder. Astrid y dresse le portrait d’un homme abusif et radin, à la trajectoire émaillée de complices liquidés, de femmes abusées, de chantage sur les gosses. « Si j’avais été un garçon, explique Astrid, je serais probablement devenue comme lui. On a grandi dans une famille tellement détraquée. Mon père nous frappait tous les jours. Ma sœur Sonja et mon frère Gerard ne feraient pas de mal à une mouche, alors que Wim et moi, nous avons choisi d’être agresseurs plutôt que victimes. Il est devenu un criminel et moi aussi en un sens. » Quel sens ? Sa complice ?

« Oui, c’est sa méthode. Il vous implique malgré vous. » Astrid est une anomalie dans ce système brutal où les femmes préparent le dîner à six heures, briquent leur intérieur et la ferment. Elle est devenue avocate et déteste faire le ménage. Mais elle a toujours maintenu un lien étroit avec les siens : son frère a rapidement compris que sa connaissance de la justice faisait d’elle une complice de choix dans ses affaires criminelles. Jusqu’où s’est-elle impliquée ? C’est l’un des angles morts d’un livre qui en comporte beaucoup, et qui rend sa lecture à la fois désagréable et fascinante. Peut-on croire une femme capable de vivre si près du crime transformée soudain en justicière ?

« Ecrire ce livre m’a donné un but »

« Mon frère dit que je suis une stratège. Heureusement, sinon je ne serais plus en vie », répond-elle. Elle n’évoque pas non plus l’immunité qu’elle a dû négocier avec la police : « Je savais beaucoup de choses. Mais six meurtres, c’est assez, non ? » C’est le dernier crime, surtout, qui a été pour elle un déclic. Celui de Cor van Hout, le complice de son frère dans l’enlèvement de Heineken, qui avait entre-temps épousé leur sœur Sonja. Pour Astrid, il n’y a aucun doute : Wim a commandité le meurtre. Et c’est lorsqu’il menace les enfants de Sonja pour récupérer le magot de son ancien allié qu’elle décide d’agir. En 2013, elle coud elle-même un micro à son manteau, commence à enregistrer leurs conversations puis va trouver la police.

En 2015, Wim est finalement arrêté, et le public fait chaque jour la queue pour assister à son procès-spectacle, qui devrait durer au moins deux ans. Mais l’héroïsme coûte cher. Depuis sa prison, Wim a lancé un contrat sur ses sœurs. Deux meurtriers ont déjà été interpellés et Astrid a dû arrêter de travailler. Elle se déguise pour sortir, change d’adresse tous les deux ou trois mois, alterne entre plusieurs véhicules blindés. Pour marcher, elle arpente les centres commerciaux et les aéroports. « Je me suis retrouvée coincée à la maison. Ecrire ce livre m’a donné un but. Je voulais donner mon point de vue. » Le besoin de parler est toujours là. L’entretien, qui devait durer une heure, s’étirera finalement sur quatre. Astrid dégaine une énorme boîte de chocolats et prend plaisir à parler d’amour, de livres, de ses enfants.

Être contre lui, tout contre

Une discussion normale, ou presque : « Mon petit-fils me demande : ‘Grand-mère, pourquoi elle a des portes bizarres, ta voiture ?' » Ce n’est pourtant pas de la colère qu’elle ressent vis-à-vis de son frère. « Il n’a jamais rencontré quelqu’un de plus fort que lui. Jusqu’à moi », lâche-t-elle avec un air de défi. Le mélange d’amour et de haine semble indissociable. Son choix de devenir avocate en dit long : être contre lui, tout contre, comme disait Sacha Guitry. « Je préférerais que mon frère soit mort. J’ai voulu le tuer et je pense encore que j’aurais dû le faire. Mais je l’aime. Je garde le sentiment que je dois être punie pour ce que je le lui ai fait. Je n’arrive pas à être en colère, peut-être parce que j’ai l’habitude d’aimer des gens qui me font du mal. » Entre eux se joue aussi la solidarité à la vie à la mort des enfants battus. Astrid avait 17 ans au moment de l’enlèvement de M. Heineken. La victime n’est pas choisie au hasard : Heineken était le patron de son père.

Elle se souvient : « Je le détestais parce que pour moi, c’était à cause lui que mon père était devenu alcoolique. » D’une certaine façon, Wim a fait justice. « Il prétend qu’il n’a pas été affecté par les violences de notre père. Mais on peut lire toute sa trajectoire comme une vengeance symbolique : il se rapproche de personnes qu’il admire, puis les essore et les élimine. » Le doute persiste au long de cette discussion. Pourquoi cette femme forte, éduquée, lucide, s’est-elle tant impliquée auprès de Wim ? Il faut insister pour obtenir une réponse. Elle semble chercher, elle aussi, à comprendre. Pas pour l’argent, dit-elle. « Je ne sais toujours pas. Je crois qu’il n’y a qu’avec ma famille que je me sente chez moi. C’est un sentiment que je déteste, mais que je recherche : je suis addict à ma famille. Cela explique sans doute le succès du livre : tout le monde s’y retrouve. Nous avons notre propre langue, nos codes, notre façon de vivre. C’est intense, et j’ai besoin de cette intensité. Sans ça, mes peurs reviennent. C’est pour ça que je déteste les vacances. Donnez-moi une vie normale et je me tue. »


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