Interpol : une police sous influence ?

 

Pour pallier un budget insuffisant, Interpol, la police mondiale, noue d’étranges partenariats avec des multinationales (Philip Morris, Sanofi…), des institutions accusées de corruption (la Fifa), et des pays controversés (Qatar, Émirats arabes unis…).

Une enquête sidérante au cœur de la collusion public/privé.

Interpol, la mythique police mondiale, souffre d’un sous-financement chronique. Ses 192 États membres ne mettent pas suffisamment la main à la poche. En 2000, Ron Noble, son nouveau secrétaire général, de nationalité américaine – une première pour une institution qui, auparavant, puisait ses dirigeants dans le vivier européen –, lui fait prendre un virage à 180 degrés.

Dans les médias, il martèle qu’il lui faut un milliard de dollars, au lieu des quelques dizaines de millions qui lui sont alloués. Mais les États font la sourde oreille. L’organisation se lance alors dans d’ahurissants partenariats public/privé avec des multinationales (Philip Morris International, Sanofi…), des institutions accusées de corruption (la Fifa), et encaisse les chèques mirobolants d’États controversés (Qatar, Émirats arabes unis…). Consacré à la lutte contre la cybercriminalité, le Complexe mondial pour l’innovation d’Interpol, inauguré en 2015, a ainsi vu son budget multiplié par cinq grâce à la « générosité » de Singapour (qui, jusqu’en 2009, figurait sur la liste des paradis fiscaux). Ce dernier a financé, à lui seul, la construction du bâtiment, érigé sur son territoire alors qu’il devait au départ se situer près du siège lyonnais d’Interpol.

Ces financements influent sur les enquêtes de l’organisation, engendrant de graves conflits d’intérêts. Le successeur de Ron Noble, l’Allemand Jürgen Stock, arrivé en 2014, tente d’infléchir cette tendance, mais les interrogations demeurent.

Opacité

Pendant cinq ans, deux journalistes indépendants, l’un français, Mathieu Martiniere, l’autre allemand, Robert Schmidt, ont mené une enquête à quatre mains et sur trois continents sur l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol).

Rares sont en effet les médias invités à franchir ses grilles. Accompagné d’un commentaire limpide décortiquant l’enchevêtrement des intérêts publics et privés, le film s’appuie sur des images d’actualité, de nombreuses interviews de journalistes et de chercheurs, mais aussi d’anciens et actuels dirigeants d’Interpol. Il dresse ainsi un état des lieux de nos polices, à l’heure où la sécurité se privatise et où la cybercriminalité atteint un tel degré de technicité qu’elle contraint les agents à coopérer avec des entreprises.

Au passage, le documentaire lève le voile sur quelques dérives : des notices rouges (les célèbres avis de recherche d’Interpol) instrumentalisées pour traquer des dissidents chinois ou turcs, une coopération insuffisante entre États membres… À travers le cas d’école d’Interpol, une plongée éclairante au cœur de la collusion entre pouvoirs économique, politique et régalien.

ARTE


TV – « Interpol, une police sous influence ? » (Le Monde)

Deux journalistes ont enquêté sur l’organisation internationale, qui a recours à des financements occultes

C’est une délicate et solide enquête qu’ont menée le Français Mathieu Martinière et l’Allemand Robert Schmidt sur Interpol, organisation mondiale aussi mythique que méconnue. Dans l’imaginaire collectif, celle-ci évoque plutôt un univers d’enquêteurs aux pouvoirs considérables, aux compétences reconnues et aux moyens sans limites, capables de surveiller, d’arrêter terroristes, trafiquants et autres fâcheux.

Une image que cette enquête menée sur plusieurs années démythifie. D’abord, l’institution créée en 1923 et basée à Lyon, en dépit de ses 192 pays membres, paraît sans cesse courir après l’argent, tant son budget de fonctionnement (environ cent millions d’euros) est ridicule par rapport aux multiples missions dont elle est chargée. A titre comparatif, le budget du FBI américain avoisine les 7 milliards d’euros. Pourquoi une telle faiblesse budgétaire ? Simplement parce que les pays membres d’Interpol rechignent à mettre la main à la poche, préférant garder le pouvoir sur leur sécurité intérieure et hésitant à partager des informations avec l’institution supranationale.

Entités peu scrupuleuses

D’où la nécessité pour Interpol de trouver d’autres sources de financement, avec des entreprises privées ou même des Etats. Aussi lucratifs soient-ils, ces partenariats (avec la FIFA, Philip Morris ou des pays comme le Qatar ou Singapour) posent évidemment la question du conflit d’intérêts.

Le documentaire revient en détail sur le long mandat de l’Américain Ronald Noble, secrétaire général d’Interpol de 2000 à 2014. Décidé à remplir les caisses, ce dernier a mené une vaste campagne auprès de partenaires autres que les pays membres, quitte à accepter l’argent d’entités peu scrupuleuses. Entre 2010 et 2015, la contribution des pays membres au financement d’Interpol a augmenté de 6,5 % alors que celle des partenaires privés augmentait de 750 %. L’Allemand Jürgen Stock, qui a succédé en novembre 2014 à Ronald Noble, semble faire beaucoup plus attention à l’indépendance de l’institution et a mis fin à plusieurs contrats avec le privé. Mais où trouver l’argent si les pays membres refusent d’augmenter leurs contributions ? Le problème semble insoluble.

Interpol, une police sous influence ?, de Samuel Lajus. Auteurs : Mathieu Martinière et Robert Schmidt. (Fr., 2018, 95 min).


 

Les coulisses de la disparition du président d’Interpol, Meng Hongwei (France Inter)

Porté disparu depuis septembre 2018, Meng Hongwei a été arrêté en Chine, officiellement pour corruption. Mais le président d’Interpol pourrait être victime d’une purge politique. Son épouse a porté plainte et demande l’asile en France.

Une enquête de Philippe Reltien, cellule investigation de Radio France

Le 25 septembre 2018, le président d’Interpol, Meng Hongwei arrive en Chine. Quelques jours plus tard, son épouse, Grace Meng*, s’inquiète de sa disparition. Arrêté et incarcéré, officiellement pour corruption, Meng Hongwei a depuis été remplacé à la tête de l’organisation internationale. Que s’est-il passé pour qu’il disparaisse ainsi et fasse l’objet d’accusations aussi graves ?

Interpol, qu’est-ce que c’est ?

Avec plus d’un millier de fonctionnaires, c’est l’une des plus grandes organisations internationales avec l’ONU. Interpol, dont le siège se situe à Lyon en France, est un organisme de coopération policière qui relie 194 pays membres. Son rôle principal est de signaler à tous les États membres les personnes qui font l’objet d’un mandat d’arrêt dans un pays particulier. Interpol ne peut déclencher ni enquêtes ni poursuites, mais dispose de plusieurs bases de données, dont un fichier spécial pour les groupes radicaux, et d’autres et d’autres contenant des dizaines de milliers de photos ou d’empreintes digitales.

Élu président d’Interpol en novembre 2016 avec le soutien de la France, le Chinois Meng Hongwei, 64 ans, reste aussi le vice-ministre de la Sécurité publique en Chine. Homme politique reconnu, il officie déjà en 1989 lors du massacre des étudiants Place Tian’anmen, en tant que secrétaire particulier du grand patron de la Sécurité. Meng Hongwei a notamment dirigé la police armée du peuple, instrument de répression au service du pouvoir. Il est propulsé par Pékin à la tête d’Interpol, officiellement pour les « bons et loyaux » services rendus à sa patrie, et pour son expertise en matière de lutte contre le terrorisme.

À quoi sert le président d’Interpol ?

Meng Hongwei est à la tête d’un comité exécutif international sans réel pouvoir, le président ayant un rôle plutôt honorifique, contrairement au secrétaire général. Mais être président n’est pas anecdotique non plus. « Dans les différentes réunions à travers le monde, il peut avoir son mot à dire, et peut s’entretenir avec les différents chefs d’État, explique Mathieu Martinière, journaliste et coauteur du documentaire Interpol, une police sous influence ?. C’est ce que redoutent les ONG, l’influence que peut avoir le président d’une telle organisation.” Une influence que Meng Hongwei a peut-être surestimée.

Des soupçons de disgrâce

Dès son élection, il prend une décision assez étrange : il choisit de s’installer à Lyon, ce qu’aucun président d’Interpol n’avait fait avant lui. Il demande et obtient de la France que sa femme et ses enfants puissent séjourner avec lui. Une prise de distance avec Pékin ? « Il ne peut y avoir que des hypothèses, estime Raphael Ruffier, rédacteur en chef de Lyon Capitale. Est-ce qu’il se savait déjà menacé, et a essayé de se mettre déjà un peu à l’abri ? Est-ce cette prise de distance qui lui a valu cette arrestation au final ? C’est une hypothèse sérieuse. » Le 25 septembre 2018, il arrive à Pékin. Il ne réapparaîtra pas.

« Attends mon appel »

À partir du 25 septembre, les autorités françaises n’ont plus d’informations sur ce qui lui est arrivé. « _Tout ce que l’on sait, c’est qu’il a été convoqué séance tenante et qu’il est parti, r_aconte Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Je pense qu’il ne savait pas ce qui allait se passer. »

Ce jour-là, Meng Hongwei a juste le temps d’envoyer un message via WhatsApp à sa femme, restée à Lyon : « ATTENDS MON APPEL ». Dans les minutes qui suivent, elle reçoit une émoticône sur son téléphone : une image de couteau de cuisine. Certains veulent y voir l’emblème de la police secrète de Mao, mais pas Grace Meng. « La femme, l’épouse que je suis s’est dit : ‘Ce couteau envoyé par mon mari, c’est le signe d’un danger’, nous confie-t-elle, à Paris. On ne s’est jamais envoyé ce genre d’image avant, c’était la première fois. Après j’ai tenté de l’appeler, mais personne n’a répondu. J’étais effrayée. Ça venait de son téléphone d’Interpol. Je ne sais même pas s’il est encore en vie. Ça me fait vraiment mal au cœur, parce que je voudrais connaitre la réelle situation de mon mari. »

Une décision rapide et étonnante

Le 5 octobre 2018, Meng Hongwei aurait, selon les autorités chinoises, écrit une lettre de démission de deux lignes, traduite et non signée. Le 6 octobre, Interpol la reçoit et obtient des explications. Le lendemain, elle publie un communiqué dans lequel elle prend acte de la démission sur le champ de son président. Pour certains observateurs, l’organisation aurait dû attendre et éclaircir les choses avant de le démettre de son poste. « Ce qui me choque, c’est qu’Interpol ait accepté une démission de loin, et n’ait pas demandé à son président de venir officiellement au siège de l’organisation internationale à Lyon dire qu’il donnait sa démission, confie le journaliste Remi Kauffer et spécialiste du renseignement. C’est un peu bizarre. » Meng Hongwei est alors remplacé par le Sud-coréen Kim Jong-yang.

La crédibilité d’Interpol entachée ?

Du côté d’Interpol, on explique que le règlement de l’institution a été appliqué à la lettre. On affirme avoir eu toutes les assurances que Meng Hongwei avait bien démissionné. « On a eu des contacts avec les officiels chinois, et avec des représentants du ministre de l’Intérieur chinois, soutient l’actuel secrétaire général d’Interpol, Jürgen Stock, que nous avons rencontré à Paris. Ils sont venus à Lyon, on a eu des discussions pendant le week-end, car à vrai dire tout s’est passé en quelques heures. Ils nous ont expliqué la situation, ils ont présenté tous les documents dont j’avais besoin pour prendre les mesures adéquates. Il était clair que notre ancien président n’était plus membre de notre comité exécutif, et que le doyen des vice-présidents devait donc le remplacer. »

Pour certains, cet épisode a cependant entaché la crédibilité d’Interpol. « Cela montre quand même sa faiblesse, s’étonne Raphael Ruffier, de Lyon Capitale. Qu’elle ne soit pas capable de se mobiliser pour son président, de savoir où il est. Son crédit est évidemment entamé. Ce n’est pas un simple fonctionnaire chinois, c’était le président d’un organisme international. C’est quand même effarant qu’il ne soit pas en mesure de demander des comptes sur la disparition de son propre président. Il disparaît, ils ne font pas de commentaires, ils enregistrent sa disparition et ils le remplacent. »

Une situation qui n’est pourtant pas inédite : en 2008, le président d’Interpol de l’époque, le Sud-africain Jackie Selebi, avait lui aussi été contraint à la démission pour corruption. Il était soupçonné d’avoir touché des pots-de-vin d’un trafiquant de drogue, alors qu’il était en poste dans son pays comme commissaire national de la police.

Ennemi politique

Officiellement arrêté en Chine pour des faits de corruption, Meng Hongwei pourrait en réalité être la victime d’une purge politique.

C’est en effet Zhou Yongkang, ancien ministre de la Sécurité publique et grand rival politique du président actuel, condamné à la prison à perpétuité en 2015 qui a redonné à Meng Hongwei une nouvelle chance de réintégrer l’équipe dirigeante, en le nommant en 2004 vice-ministre de la Sécurité Publique. Or, en Chine, les fréquentations passées ont des conséquences sur le présent. « Le pouvoir exige une fidélité totale, explique le journaliste Rémi Kauffer. Peut-être lui a-t-on fait comprendre qu’en devenant président d’Interpol, il devait rapporter quelque chose de suffisant pour qu’on passe l’éponge sur son appartenance à un clan honni et tombé en disgrâce, et peut-être sur d’éventuelles malversations financières. »

Autrement dit, Meng Hongwei n’aurait pas donné satisfaction à Pékin, permettant au pouvoir d’appliquer cette logique de faction. « Le jour où le chef de la faction tombe, tous ceux qui ont fait partie de cette faction, à des degrés divers, tombent aussi, note le sinologue et romancier Stéphane Fière. C’est un bon moyen d’éliminer des ennemis politiques sous couvert de corruption. Tout en sachant que la corruption là-bas est institutionnalisée ; si vous êtes haut fonctionnaire ou petit fonctionnaire, vous êtes de toute façon corrompu. »

Jürgen Stock : « Je n’ai pas de raisons d’ouvrir une enquête »

Meng Hongwei étant accusé de corruption, la question se pose toujours de savoir depuis quand. Interpol a-t-elle enquêté sur ses agissements au sein de l’organisation ? « Tant que nous n’aurons pas reçu d’informations indiquant que l’enquête chinoise établirait un lien avec sa fonction de président, il n’y a aucune raison pour moi de lancer quoique ce soit en interne, affirme Jürgen Stock, le secrétaire général d’Interpol. Nous n’avons aucune raison de chercher des suspects, parce que les informations que nous avons reçues sont claires. Les investigations en cours ne sont pas liées à ses activités en tant que président. Dans ces conditions, je n’ai pas de raisons d’ouvrir une enquête. »

Quant à l’hypothèse d’une fuite d’informations sensibles, Jürgen Stock balaie catégoriquement cette hypothèse. « Le président et les membres du conseil exécutif ne sont pas impliqués dans les opérations quotidiennes. Ils n’ont aucun pouvoir de décision, ne sont pas impliqués dans les affaires au quotidien, affirme le secrétaire général. C’est un collectif qui décide, le comité exécutif, et pas le président d’Interpol. Lui-même ne prend pas de décisions, il se contente de présider le comité trois fois par an, pour vérifier que j’applique bien les décisions de notre instance suprême, l’assemblée générale. »

« J’ai peur d’être kidnappée »

En attendant, l’épouse de Meng Hongway vit toujours à Lyon. Par peur d’être poursuivie en cas de retour en Chine, elle a demandé l’asile et le statut de réfugiée à la France le 18 janvier 2019. « J’ai besoin que le gouvernement français me protège, m’assiste, m’aide, moi et les enfants, nous confie-t-elle, visiblement effrayée. J’ai peur d’être kidnappée. J’ai reçu des coups de fils bizarres. Même ma voiture a été endommagée. Des Chinois, un homme et une femme, m’ont suivie à l’hôtel. » Un de ses proches lui aurait récemment proposé de l’emmener en avion à Prague, avec une insistance qui lui a aussi semblée suspecte. Sa demande d’asile a-t-elle des chances d’être acceptée ? « Le fait qu’elle ait porté plainte pour disparition montre qu’il s’est passé quelque chose, estime Alain Juillet. À partir de ce moment-là elle doit être protégée. »

*Grace Meng est un nom d’emprunt

► Aller plus loin

Enquêtes

Film documentaire

Livres

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s