L’utopie carcérale : petite histoire des « prisons modèles »

À quoi tient aujourd’hui la légitimité de la prison ? Au tournant sécuritaire commandé par la réaction néolibérale, assurément. Mais aussi à la croyance que la prison est perfectible, envers et contre tout. Régulièrement, des « prisons modèles » s’évertuent à raviver une utopie pénitentiaire moribonde. Les discours qui les accompagnent font miroiter la possibilité d’un enfermement enfin avantageux sinon salutaire, comme si jusqu’ici, par manque d’imagination, de volonté et de moyens, l’on n’avait pas vraiment essayé.

 

C’est oublier une histoire jalonnée de diverses tentatives, parfois grandioses, qui donne toutes les raisons d’en douter. Pour nous la remémorer, ce livre effectue une vaste mise en perspective dans le temps et l’espace. De Genève à Pékin en passant par Londres ou Saint-Pétersbourg, du début du XIXe siècle à nos jours, il rappelle des cas célèbres ou méconnus de « prisons modèles » qui, d’abord encensées, ont tourné au fiasco.

 

Au terme de ce détour, pourtant, il ne s’agit pas seulement de constater l’ampleur du fossé entre prétentions et réalités, ni même de dissiper une illusion. Mais de faire opérer aux « prisons modèles » le même renversement de perspective qu’aux prisons tout court : et si l’évidence aveuglante de leur échec masquait un genre de succès, le passage sous silence de la gestion différentielle des illégalismes dont la prison est le pivot ?

Grégory Salle est chercheur en sciences sociales au CNRS. (Editions Amsterdam)


A lire : un extrait de « L’utopie carcérale » de G. Salle  (Contretemps)

Chapitre 1. La Tour-Maîtresse, Genève (Suisse, 1825)

Une « bonbonnière » : voici comment Tocqueville railla la nouvelle prison de Genève (ainsi d’ailleurs que celle de Lausanne), après la série de visites qu’il y effectua en juin 1832, soit sept ans après son ouverture. Il est vrai qu’il se montrait sceptique avant même de s’y rendre. Dès 1831, il voyait en ces deux établissements « plutôt des palais que des prisons », peut-être bons pour la Suisse mais non pour la France : trop coûteuses, trop luxueuses. Sur place, son inspection le confirme dans cette voie. « Discipline dont la douceur et les minutieux détails ne conviennent qu’à une prison bonbonnière comme celle de Genève : lit complet, bains tous les mois, bibliothèque, récréation le dimanche, entraves aux punitions, pécule. Tout est soigné comme un boudoir de petite maîtresse. » Le comte blâme là une prison aux petits soins, du fait notamment de son exiguïté (elle est faite en principe pour ne verrouiller que 150 détenus). L’expression est si plaisante aux oreilles de celui que Jacques-Guy Petit appelle l’« anti-philanthrope », Louis-Mathurin Moreau-Christophe, soutien de Tocqueville au sujet du régime cellulaire, qu’on la retrouvera plus tard sous sa plume (une « bonbonnière de pénitencier »). On sait que des prisons jugées trop « douces », trop « confortables », sont la cible de prédilection des élites soucieuses de la moralisation coercitive des classes laborieuses, surtout lorsqu’elles menacent d’être dangereuses. Ceci étant, le jugement de Tocqueville n’est pas sans nuances, d’autant que les prisons françaises de l’époque ne sont pas meilleures à ses yeux. Il juge favorablement divers aspects de la prison suisse, certains généraux (l’encadrement par le personnel, l’état sanitaire), d’autres particuliers (les visites, l’organisation du pécule). Et s’il juge le régime nettement trop souple, il va jusqu’à écrire : « Si le pénitencier de Genève n’est point encore une bonne prison, il est donc du moins tout près de l’être. »

Avant Pentonville, que nous aborderons dans le chapitre suivant, avant même l’Eastern State Penitentiary de Philadelphie, alias Cherry Hill, qui n’ouvre qu’en 1829, c’est en effet la prison genevoise de la Tour-Maîtresse – du nom du bastion situé en bordure de la ville à partir duquel elle est construite – dont la réputation de modèle attire les regards européens du côté des philanthropes et autres partisans de la réforme des prisons. Quand Tocqueville et Gustave de Beaumont sont missionnés pour leur célèbre séjour états-unien, Genève est, comme Millbank en Angleterre que nous croiserons plus loin, plus influente en Europe que les ancêtres Walnut Street ou Auburn. Elle le doit à plusieurs caractéristiques, analysées en détail par l’historien Robert Roth, auteur de l’étude de référence, qui note au passage que le renouvellement pénitentiaire a historiquement eu comme terres d’élection de petites communautés politiques, voire des micro-États : après Amsterdam puis Philadelphie, Genève donc, marquée par une forte influence quaker. Une caractéristique nominale résume la nouveauté de la Tour-Maîtresse : la prison est expressément affublée de l’épithète pénitentiaire. Cet adjectif signe à lui seul le changement d’époque, du moins sur le plan de la pensée et du discours. L’optimisme qui préside à la construction de la prison n’empêche évidemment pas les débats et les oppositions, y compris sur la pertinence de cette appellation.

La Tour-Maîtresse apparaît d’abord comme une réalisation « imparfaite, mais indiscutable » du projet panoptique, et sans doute la « première réalisation panoptique européenne ». Imparfaite : elle n’est en toute rigueur qu’un « semi-panoptique apparent » qui ne respecte pas tout à fait le principe de surveillance permanente. Mais indiscutable, raison pour laquelle c’est en référence au Panoptique qu’elle est présentée dans le court film de Caroline Cuénod intitulé La Prison de Jeremy Bentham à Genève. Le « père » de la prison genevoise, Étienne Dumont (qui ne survivra pas longtemps à son œuvre puisqu’il meurt en 1829), théologien de formation, fut non seulement un admirateur, mais l’ami et l’émule de Bentham, son éditeur aussi. Ce modéré (effaré par le cours révolutionnaire, il n’a fait qu’un passage éclair à la Constituante début 1793), qui personnifie la synthèse ou du moins la rencontre entre utilitarisme anglais et calvinisme genevois, a pour ainsi dire été le commis voyageur du Panoptique : c’est à son zèle qu’on doit la version française. Quoique médiat, l’apport benthamien sur la conception de la prison genevoise est donc décisif. Et, quoique partiel – n’oublions pas que sous couvert de rationalité, le projet benthamien, littéralement utopique, porte une part de fantasque, et Dumont, plus pragmatique, fait le tri, faisant par exemple primer la fonction de mise au secret sur la fonction théâtrale envisagée par son maître –, il dépasse l’aspect architectural, indétachable de l’aspect doctrinal.

La prison de Genève n’a aucunement été bâtie sur un coup de tête. Au contraire, elle a pour propriété, écrit Robert Roth, « d’avoir été longuement conçue ; d’avoir fait l’objet de réflexions […] que peu d’institutions sociales ici et d’autres établissements pénitentiaires ailleurs ont suscitées ». C’est dire combien ferait fausse route l’argument qui imputerait l’échec à la précipitation ou à l’indifférence. Les concepteurs de la prison genevoise n’ignoraient rien du fossé qui, en la matière, a séparé jusqu’alors les réalisations des intentions. Ils entendaient justement les faire enfin correspondre. Les promoteurs de la Tour-Maîtresse connaissent l’expérience antérieure de Walnut Street et ils s’informent des expériences contemporaines de la leur, à commencer par celle de Millbank. Dans ce cas comme dans d’autres, s’il y a bien de l’utopie dans ce projet, il ne faut pas entendre par là, au moins du point de vue des protagonistes, une quelconque fantaisie ou rêverie, mais au contraire un projet élaboré sur une base qui se veut rationnelle (et bientôt « scientifique »), appuyée sur un savoir architectural, mécanique, statistique ou médical.

Prison modèle, la Tour-Maîtresse est aussi une prison symbole. Elle est investie d’une valeur spéciale aux yeux de ses promoteurs, issus de la fraction éclairée de l’élite genevoise. Sa réalisation doit symboliser un changement idéologique et politique, moral même, qui correspond à l’avènement d’une ère nouvelle, progressiste, soucieuse de progrès social. Elle est soutenue par un Parlement devenu majoritairement libéral dans un contexte intellectuel fait d’une intense sociabilité bourgeoise-libérale. Les influences intellectuelles sont multiples, qui mêlent calvinisme, utilitarisme, libéralisme, rousseauisme, quakerisme, progressisme, philanthropie, anglophilie… Légalisme aussi : décidée par une loi de 1822, l’ouverture de la prison trois ans plus tard s’accompagne d’une loi qui fait figure de « bréviaire pénitentiaire ». Dumont défendait à cet égard une position originale : la réforme carcérale devait précéder la réforme pénale. On ne saurait mieux signifier la place désormais centrale de la prison dans l’arsenal punitif.

Le régime censé prévaloir entre les murs mérite également l’attention. Tandis que le paradigme philadelphien fut dans l’ensemble dominant en Europe, la prison de la Tour-Maîtresse est en principe régie par un système auburnien mis au goût du jour. Un système qui apparaissait « très perfectionné », à telle enseigne que certains observateurs européens éminents, tels Carl Mittermaier et Charles Lucas, faisaient alors de Genève un type pénitentiaire en soi, au même titre que Auburn et Philadelphie et même supérieur car tirant partie du meilleur de chacun d’eux. On y voit généralement un système auburnien réarrangé par un système de classification, posant avant Pentonville les jalons du système dit progressif, soit des conditions de réclusion différentes en fonction de stades pénitentiaires, avec d’éventuelles réductions de peine à la clé. Un caractère pionnier, donc, même s’il demeure surtout théorique. Au début des années 1840, la prison s’est déjà peu ou prou conformée à l’option cellulaire façon Auburn, avec isolement en cellule la nuit et travail commun en silence le jour. À cet égard le terme de rééducation, qui trahit déjà un point de vue de classe, ne doit pas tromper. C’est une stricte discipline qui règne derrière ce mot d’ordre ; le premier directeur de la prison est d’ailleurs un policier. Peu de châtiments corporels, semble-t-il, mais « silence absolu, fers, costume et bien entendu, sanctions disciplinaires ».

Une « bonbonnière », la Tour-Maîtresse ? Cette comparaison moqueuse révèle avant tout la position sociale de ceux qui la font. Car en fait de bonbonnière, c’est peu dire qu’on a connu plus accueillant. D’autant que, selon la périodisation proposée par Robert Roth, le jugement de Tocqueville se situe à la charnière d’un changement de perception, au moment où l’on quitte les années « libérales » et qu’avec la déception vient le raidissement. Le légalisme apparent des débuts laisse place à l’intimidation et, après plusieurs amendements, la loi pénitentiaire progressiste de 1825 est écrasée une fois pour toutes en 1841 par une loi empreinte de sévérité. Entre les murs, c’est le repli vers l’isolement cellulaire et l’abandon de toute velléité d’instruction. Même l’arrivée progressive, en fin de période, de médecins et de psychologues est un processus ambivalent. La prison a déjà perdu depuis longtemps son éphémère prestige.

Ses partisans voulaient laisser une trace durable. C’est tout le contraire qui se produit. Dès lors qu’elle perd sa base sociale, la réalisation genevoise se périme à grande vitesse. Le décalage entre le « rêve pénal » et la « réalisation pénitentiaire » est même si brutal qu’il faut moins de quatre décennies pour que la prison genevoise ouverte en 1825 soit démolie – en 1862 exactement –, décision plus éloquente que tous les bilans écrits. Rapidement détruite, elle l’est de surcroît sans état d’âme, pour des motifs urbanistiques, et sans débat de fond. Son existence aura été aussi éphémère que précoce et, qui plus est, dépourvue de véritable postérité.

Sources. — Ce chapitre s’appuie essentiellement sur les travaux de Robert Roth, dont le livre Pratiques pénitentiaires et théorie sociale : l’exemple de la prison de Genève (1825-1862) (Genève, Droz, 1981, particulièrement pp. 161-171), préfacé par Michelle Perrot (citation p. vii) fut précédé par l’article « Prison modèle et prison symbole : l’exemple de Genève au xixe siècle », Déviance et société, vol. 1, no 4, 1977, p. 389-410 et une contribution intitulée « La réalisation pénitentiaire du rêve pénal à Genève », in J.-G. Petit (dir.), La prison, le bagne et l’histoire, Médecine & Hygiène, 1984, pp. 189-200 (citation p. 189). J’emprunte aussi à Michelle Perrot, Les Ombres de l’histoire. Crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001, notamment pp. 109-158 (p. 128 sur la « bonbonnière ») ; version antérieure in J-G. Petit (dir.), La Prison, le bagne et l’histoire, op. cit., pp. 103-113. Le court-métrage de Caroline Cuénod, qui donne la parole à Robert Roth et Michel Porret, s’intitule « La prison de Jeremy Bentham à Genève ». Ce documentaire de quatorze minutes s’accompagne d’une courte contribution écrite : « L’ombre de la discipline, la prison de Bentham à Genève », in P. Bergel, V. Milliot (dir.), La Ville en ébullition. Sociétés urbaines à l’épreuve, Rennes, PUR, 2014, pp. 361-365. Autres éléments tirés de : Jean-Louis Benoît, Tocqueville. Un destin paradoxal, Paris, Tempus, 2013 (2005), pp. 179-182 (citation p. 181) ; Jacques-Guy Petit, « L’amendement ou l’entreprise de réforme morale… », Déviance et société, vol. 6, no 4, 1982, pp. 335 sq.


Recension – Revue Champ pénal

Comment analyser la profusion historique et internationale des prisons désignées un temps comme modèles à suivre ? Pour Grégory Salle, cela nécessite d’abord de prendre au sérieux leurs finalités, sans faire mystère de l’inévitable échec qui suit leur mise en œuvre. Une telle posture implique de se prémunir d’un double écueil : celui d’une simple célébration des volontés réformatrices et celui d’une critique qui se limiterait à constater le rapide déclin qui a bien souvent caractérisé ces aventures pénitentiaires. Dans cet ouvrage, l’auteur propose une mise en perspective sociologique d’une série d’ « utopies carcérales ». Le travail documentaire conséquent sur lequel reposait La part d’ombre de l’état de droit (Salle, 2009) rejoint ici l’interrogation lancinante, aujourd’hui encore, sur l’analyse des processus de réforme carcérale.

Comme Grégory Salle le rappelle à plusieurs reprises au fil des 232 pages de l’ouvrage, il ne s’agit pas d’étudier exhaustivement la variété de ces « utopies carcérales ». Son ambition n’est pas non plus de proposer une analyse approfondie du fonctionnement concret de quelques exemples choisis1. La thématique considérée étant particulièrement étendue et les «  prisons modèles » aussi variables dans leurs prétentions que dans leurs inscriptions géographiques et historiques, l’enjeu est, bien plutôt, de proposer un panorama général contextualisant l’émergence, la trajectoire et le déclin d’une dizaine d’établissements. Ceux-ci sont caractérisés, le plus souvent, par leur promesse de concrétiser la fonction de réhabilitation des détenus, mais également, et parfois simultanément, par leur ambition de produire des sociétés intra-muros idéales, idéales au sens de leurs promoteurs.

Ces «  prisons modèles » sont choisies en fonction de trois critères qui composent un tableau diversifié et original. Le premier réside dans leur capacité à rendre compte de logiques réformatrices différenciées ayant pris corps au-delà des murs de l’établissement. La variété des aires géographiques considérées est également valorisée par l’auteur : l’étude de cas inscrits dans les histoires carcérales chinoise, indienne et russe se superpose aux exemples plus ou moins familiers de «  prisons modèles » d’Europe de l’Ouest ou des États-Unis. C’est sans doute là un premier mérite de cet ouvrage que de proposer, au fil des chapitres, une réflexion sur les formes coloniales, expertes ou philanthropiques de transferts de modèles carcéraux. Enfin, chronologiquement, l’ouvrage prend comme point de départ la première partie du XIXème siècle, ce moment historique où la prison entend devenir, pour de bon, un véritable outil d’amendement.

Le propos n’est cependant pas limité à l’exploration des ressorts de la production et de l’oubli de ces utopies. Celles-ci sont constamment reliées à des enjeux plus directement contemporains. Chaque chapitre, consacré à un établissement particulier, est complété par un «  contrepoint » rompant avec l’ordre chronologique de l’exposé, afin de proposer des compléments autonomes. Ceux-ci déplacent, généralisent ou prennent le contre-pied d’éléments mobilisés dans les analyses précédentes, invitant par exemple à considérer ce qu’il y eut d’utopique dans les projets de gestion privée des établissements.

Le plan de l’ouvrage, ainsi que la démesure de son champ d’étude, conduisent son auteur à privilégier une approche éclatée, en survol, dont la cohérence, outre les critères de sélection des situations abordées, repose néanmoins sur deux éléments principaux. Le premier réside dans la succession des étapes d’analyse des trajectoires de chaque «  prison modèle », interrogeant l’origine de l’expérience, ses promoteurs, ses prétentions, le contexte national et international dans lequel elle s’est ancrée ainsi que les modalités de son déclin. Le second se construit au fil de la lecture, à partir d’une problématisation constante. L’accumulation des échecs de ces « prisons modèles », qu’il s’agisse de leur incapacité à perdurer dans le temps ou à tenir leurs promesses suggère dès lors une interrogation : comment, malgré ces échecs incessants, la possibilité d’une «  prison modèle » a-t-elle pu sans cesse être réaffirmée et, partant, quel regard peut-on jeter sur cette étrange faillite qui, à force de se répéter, pourrait bien cacher un succès paradoxal ? L’hypothèse foucaldienne d’une « réussite » politique de la prison, en dépit de l’échec de ses prétentions affichées, affleure si régulièrement au fil du propos qu’elle ne sera amplement discutée qu’en conclusion.

Les « utopies carcérales » présentées au fil des différents chapitres et contrepoints sont assurément diverses. Beaucoup ont entendu créer des précédents dans l’histoire carcérale en raison de leurs innovations pénitentiaires. Par exemple, la Tour-Maîtresse de Genève, mise en service en 1825 et détruite trois décennies plus tard illustre tant la circulation et la compétition des modèles pénitentiaires à l’échelle internationale que les derniers échos d’une politique carcérale empreinte de libéralisme avant un raidissement sécuritaire. D’autres, comme la prison de Kresty inaugurée en 1892-1893 à Saint-Pétersbourg, ou celle de Fleury-Mérogis, allient gigantisme architectural et revendication de leur modernité au sujet des conditions de détention. D’autres encore, telle la prison californienne de Pelican Bay, se rapprochent plutôt d’un « modèle dystopique » dans lequel l’incarcération est conçue et mise en œuvre comme pure neutralisation. À l’inverse, l’évocation par l’auteur du supposé «  modèle scandinave » met au premier plan l’intérêt des observateurs réformateurs pour les établissements dits «  ouverts » : leur utopie procède de la conviction que des structures pourraient être assises sur leur capacité à diluer la charge symbolique associée à la prison. Certains projets, enfin, ne parviennent pas à trouver un écho empirique. Ce fut par exemple le cas pour la récente tentative de promotion d’une « prison modèle » dans le Jura par l’ancien homme d’affaire français Pierre Botton (Botton, 2012).

Si l’auteur ne prétend pas produire une comparaison systématique des contextes d’émergence de ces établissements, il propose néanmoins en plusieurs moments de l’ouvrage une réflexion bienvenue sur le risque d’une lecture prenant comme point de référence unique les histoires carcérales d’Europe de l’Ouest et des États-Unis. Les deux erreurs consistant à penser les systèmes carcéraux des anciens pays colonisés comme trop étrangers ou comme de simples répliques des structures héritées des puissances colonisatrices sont renvoyées dos à dos au profit d’une analyse qui insiste sur les déterminants régionaux, économiques et politiques propres à chacune des situations nationales et des périodes historiques considérées.

En dépit de la diversité des «  prisons modèles » envisagées, la succession des études de cas fait rapidement apparaître certaines lignes de force qui caractérisent ces « utopies carcérales ». La première, la plus évidente, réside dans leur éphémère désignation comme exemples à suivre et de leur destinée commune : l’oubli, la fermeture, la destruction ou la reconversion hôtelière, muséale, commerciale, touristique ou culturelle. Nombre de ces établissements partagent et ont partagé, par exemple, la même quête d’un régime de détention basé sur les convictions et préjugés de leurs promoteurs en matière de surveillance, discipline ou nécessité d’autodiscipline. Elles illustrent en outre, et ce n’est pas une caractéristique propre aux prisons modèles bien qu’elles l’investissent tout particulièrement, le spatialisme, qui pour l’auteur reste croyance illusoire dans la capacité d’un espace circonscrit à surmonter les contradictions sociales, comme un excès de crédit porté au pouvoir de l’espace en soi aux dépens des interactions ou pratiques sociales concrètes (p. 189).

Si l’analyses menée pour chacune des prisons modèles examinées plonge le lecteur dans différentes entreprises réformatrices «  fascin[é]es par la technologie pénitentiaire » (Faugeron, Houchon, 1985, 129), la conclusion de l’auteur invite à s’extraire de cette fascination. Car, pour lui, il faut considérer la faillite des modèles successifs comme autant de succès paradoxaux. À ses yeux, elles parviennent en effet à actualiser la force d’attraction d’un réformisme carcéral perpétuel : trouver, enfin, la «  bonne » prison, le «  bon » régime, les «  bons » savoirs adéquatement traduits en mode de gouvernement socio-spatial. La réussite de l’attrait pour les diverses utopies pénitentiaires viendrait de ce qu’elles verrouilleraient la critique de la prison par une surenchère technologique permanente occultant la « gestion différentielle des illégalismes » sur laquelle elle devrait pourtant reposer puisqu’elles n’affrontent jamais ces questions de base : qui est enfermé ? Pourquoi ? Quels sont les comportements incriminés et ceux qui font l’objet d’une tolérance sans cesse reconduite ? Autrement dit, à quelle «  économie du punissable » nous confrontent-elles (p. 199) ?

L’utopie carcérale est un ouvrage stimulant pour qui s’intéresse à l’histoire et à l’actualité de la prison et en particulier aux mouvements réformateurs qu’elle a connus et connaît aujourd’hui. La multiplicité des lieux et des époques dans lesquels l’ouvrage situe ses exemples enrichit la compréhension de l’histoire des débats carcéraux français des XIXème et XXème siècles, comme celui de l’adoption relative du modèle cellulaire ou du panoptisme. Il contribue ainsi à la réflexion contemporaine sur la circulation intercontinentale des « modèles carcéraux ».

La structure originale et souvent féconde du propos génère néanmoins deux légères frustrations. D’une part, la multiplicité des renvois internes est parfois équivoque : certains d’entre eux sont liés aux nécessités de l’analyse tandis que d’autres semblent procéder des choix de structure. D’autre part, la profusion des questionnements de l’auteur l’amène à ne survoler que certains thèmes originaux, notamment les transferts de modèles carcéraux, qui restent sans influence notable sur le propos conclusif. Or, contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre, les dernières pages ne se focalisent que sur le cas français.

Dans un style nuancé, enlevé et non dénué d’humour, voilà une étude stimulante et rare, dédiée aux expériences utopiques en matière carcérale, à leur variabilité et similitudes historiques et à l’importance d’une telle histoire pour les temps présents.

Joël Charbit


Utopia – Architecture et utopie (3/4)  – Dessine-moi une prison (LSD – France Culture)

L’architecture peut-elle être une solution pour une réforme du système pénitentiaire ?

Fleury-Mérogis, printemps 2017. Taux d’occupation, 190%. Six surveillants viennent de subir des attaques, le personnel est en grève. C’est la plus grosse prison d’Europe, un ancien fleuron national, une prison-modèle ouverte en 1968. Baies vitrées, lumières, systèmes électroniques, la mégastructure finit sa rénovation et a expulsé les derniers rats.

« Utopie carcérale », on pourrait penser à un oxymore de mauvais goût. Pourtant la question de l’utopie traverse toutes les réflexions entamées au début du 19ème siècle sur la prison et de la réforme possible des criminels par l’emprisonnement. Comment le criminel pourrait-il s’amender – s’il le peut – et comment les lieux de l’incarcération peuvent-ils aider à cet amendement ? La question de la prison-modèle, idéale, traverse  ainsi toute la question de la punition par l’incarcération dans notre système judiciaire.

Du panoptique – partiellement réalisé – du 19ème siècle au modèle urbain des prisons contemporaines, l’idée est d’interroger cette notion d’utopie carcérale, et comment l’injonction contradictoire de la punition et de l’amendement se traduit dans l’architecture pénitentiaire.

Fleury-Mérogis est perçue comme une prison modèle parce qu’elle permet l’association de milliers de détenus et donc une baisse des coûts de gestion et de construction… Mais elle devient rapidement un contre modèle du fait du gigantisme.

 

Les programmes successifs de construction de nouvelles prisons ont toujours avancé l’argument qu’on allait enfin appliquer cette idée d’encellulement individuel mais la construction de nouvelles prisons n’a jamais stoppé cette surpopulation carcérale.

 

Elsa Besson

avec Olivier Milhaud, géographe, Elsa Besson, historienne de l’architecture, Jean-Christophe Loy, directeur du centre pénitentaire de Beauvais, Aline Fouque, directrice infrastructure et sécurité de Fleury Mérogis, Alain Cangina, ancien détenu, Chrisotophe Dorangeville, surveillant.

Une série documentaire de Camille Juza, réalisée par Guillaume Baldy 

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