Le mythe du loup solitaire

Le mythe du loup solitaire (France Inter)

Le procès Merah vient de s’achever. Sa conclusion doit nous permettre d’en finir avec l’utilisation déplacée de cette expression très médiatisée du « loup solitaire ».

Un terroriste peut-il agir seul, de façon autonome, à l’écart de tout réseau ? Cette question était au cœur du procès Merah; elle renvoie au recours abondant, depuis 20 ans, à la formule… « loup solitaire », pour décrire cette hypothèse.

Pourquoi les médias ont-ils autant utilisé cette expression ?  D’abord, elle est spectaculaire et… visuelle.  Elle frappe les esprits. On imagine, au sens premier, le loup, animal menaçant à la réputation sulfureuse, qui rôde dans l’ombre avant de sauter sur sa proie. Elle distille donc, comme un film d’angoisse, un parfum de peur, et certains médias aiment l’anxiogène.

Ensuite, elle a été légitimée par les policiers et les services de sécurité, y compris l’ancien patron du renseignement intérieur Bernard Squarcini, qui l’avait précisément utilisée au moment de l’affaire Merah il y a 5 ans.

Un parfum d’Amérique

Elle possède même… le charme du « parfum d’Amérique » : c’est la traduction de  « lone wolf », formule utilisée aux Etats-Unis dès le début du XXème siècle, puis par le FBI dans les années 90 pour qualifier les radicaux… d’extrême droite, les suprémacistes blancs.

Et c’est ainsi qu’au fil des années, c’est devenu une formule « presse boutons » (comme on dit dans notre métier), une… facilité ! D’autant plus que les médias sont presque toujours pris par l’urgence. Tentés d’aller trop vite. Or juste après un attentat, il est souvent difficile de savoir si les auteurs avaient des complices. On ne le saura que plus tard. Dans l’instant, faute d’informations, on va donc dire… « loup solitaire »… !

Les idiots utiles du terrorisme

Problème, cette expression n’est pas sans conséquences… C’est même le moins que l’on puisse dire. D’abord, elle fait de nous les idiots utiles du terrorisme.  Cette formule fait leur jeu. Elle instille l’idée que la menace est partout, elle renforce la peur.  Les organisations terroristes ne peuvent pas rêver mieux.

Ensuite, elle dissimule les faillites du renseignement.  On fait preuve d’indulgence avec la difficulté à localiser un « loup solitaire ». Beaucoup moins s’il s’agit d’une meute et que les services de sécurité passent à côté. C’est d’ailleurs peu ou prou ce qu’a admis Bernard Squarcini lors de ce procès Merah : à la barre, il s’est décidé à critiquer cette expression qu’il avait donc lui-même contribué à populariser au moment des faits.

Plus grave encore, et c’est là que les médias doivent s’interroger sur leur responsabilité, cette formule masque la nature réelle de la menace. Elle dissimule le fait que l’idéologie des assassins se revendiquant de l’Islam est solidement implantée dans une partie de la société, dans certaines familles. C’est le mérite des audiences de ces dernières semaines d’avoir mis au jour cette réalité.

Hier soir, la justice n’a donc pas retenu la complicité d’assassinat pour condamner Abdelkader Merah. Les preuves, semble-t-il, manquaient. En revanche, le seul fait qu’elle ait retenu le chef d’inculpation d’association de malfaiteurs terroriste dit implicitement que son frère Mohammed n’était pas tout seul.

Il y a toujours un réseau, un corpus idéologique ou un soutien logistique, ou les deux. Puisse ce procès avoir au moins ce mérite : écartons ce mythe, cette expression médiatique, arrêtons avec les « loups solitaires.


Terrorisme – Naïma Rudloff : « Il n’y a pas de loup solitaire » (Le Point)

Avocate générale près la cour d’appel de Paris, cette magistrate chevronnée avait requis la perpétuité au cours du procès d’Abdelkader Merah. Entretien.

Par

Chef du service de l’action publique antiterroriste et atteinte à la sûreté de l’État près madame Catherine Champrenault, procureur général près la cour d’appel de Paris, Naïma Rudloff revient en exclusivité pour Le Point sur le procès d’Abdelkader Merah et les enseignements qui en découlent.

Le Point : Quelles leçons tirez-vous de ce procès des attentats de Toulouse-Montauban ?

Naïma Rudloff : Ce qui m’a le plus frappée au cours de ce procès est le besoin inaliénable des familles de victimes d’actes de terrorisme d’être présentes à l’audience et de venir expliquer à la barre que leurs proches, frère, mari, enfant, n’avaient aucun tort. Dans les affaires de droit commun, on cherche toujours le lien entre victimes et auteurs. Pour le terrorisme, il n’existe aucun lien, excepté le symbole que peuvent représenter les victimes. Aux yeux de Mohammed Merah, il s’agissait de s’en prendre aux membres de la communauté juive, aux militaires, aux apostats. Mais il n’existe aucun lien personnel entre les accusés, les victimes et leurs proches.

C’était un moment très émouvant. Pour les familles, c’est la dernière étape du deuil, cette présence, cette confrontation et cette solennité à l’audience publique. On ne peut pas faire l’économie de ce passage. Il y a un besoin de reconnaissance nationale d’un statut de victime du terrorisme en audience publique.

Ne redoutiez-vous pas cette confrontation entre familles des victimes et accusés ?

Non. Les familles ont exprimé le besoin, avec beaucoup de dignité, d’être confrontées aux accusés, le besoin d’explication. Ou tenter d’en avoir une afin de comprendre. Être pris dans la nasse du terrorisme est vécu comme une telle injustice qu’il y a ce besoin de se confronter. J’en veux pour exemple la mère de l’une des petites victimes de l’école Ozar Hatorah qui n’a pas assisté aux vingt-neuf jours du procès mais qui, le dernier jour, est venue d’Israël. Cette attente, ce besoin de confrontation des familles, nous devons en prendre toute la mesure dans le cadre des prochains procès dans lesquels de très nombreuses familles de victimes, lors des attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan et de Nice notamment, sont touchées.

Au cours de ce même procès, vous avez largement battu en brèche la théorie du « loup solitaire »…

Cette théorie du loup solitaire n’existe pas. Ni en 2006 ni en 2018. Aujourd’hui, le processus de radicalisation est le même qu’hier, même si l’organisation des réseaux a changé. Il n’y a pas de loup solitaire, car le djihadisme suppose une allégeance à une organisation ou à un émir. Par ailleurs, le djihad armé découle d’une décision collective, donc ça ne peut être le fait d’un individu seul qui décide de passer à l’acte. D’ailleurs, lorsque nous sommes confrontés à un individu isolé qui passe à l’acte, nous devons nous poser la question de savoir si nous sommes véritablement en présence d’une qualification terroriste.

Je tiens également à souligner qu’il n’y a pas d’auto-radicalisation, ni de radicalisation expresse. Ce dossier des attentats de Toulouse-Montauban l’a bien démontré. C’est une radicalisation qui est montée en puissance progressivement chez Mohammed Merah. Il y a ses voyages à l’étranger, notamment en Algérie, puis la fréquentation des instituts au Caire en Égypte, au Pakistan et en Afghanistan.

Enfin, la radicalisation n’est pas une maladie mentale. Il y a finalement très peu d’affaires dans lesquelles un tel diagnostic est posé. Il y a des personnalités plus ou moins fragiles, qui présentent des troubles du comportement, mais, dans la majeure partie des cas, nous avons affaire à des individus parfaitement conscients et responsables de leurs actes.

Quels sont les déterminants de la radicalisation ?

Au départ, il y a toujours une idée de persécution. C’est le musulman prétendument persécuté en raison de ses croyances. C’est la base sur laquelle une adhésion collective et la désignation d’un ennemi commun vont se faire. C’est le socle qui va cimenter un groupe. Comme deuxième constante, on voit apparaître le discours sur la nécessité de rupture avec cet ennemi commun et ses institutions, ce qui peut se traduire par un départ en terre musulmane, la fameuse hijra. L’étape de l’exil dans un pays étranger s’effectue toujours dans un pays musulman. On cite souvent l’Égypte avec ses instituts d’enseignement très cotés, c’était le cas dans le dossier Merah entre 2005 et 2012, mais il y a aussi l’Arabie saoudite, la Mauritanie, notamment pour plusieurs membres de la communauté d’Artigat, ou bien encore le Yémen pour les frères Clain, devenus ensuite propagandistes de l’État islamique.

Si le départ est impossible, on assiste à une sorte d’« exil intérieur ». Il s’agit alors de se mettre en retrait de la société, sous la forme de la taqiya : rester mais rompre pour mieux observer et ensuite infiltrer l’ennemi pour le surprendre. La rupture avec les institutions du pays mécréant offre un terrain favorable à la troisième phase : la phase du combat armé destiné à étendre leur version de l’islam à travers le monde. Selon les djihado-salafistes, il devient licite de faire couler le sang des ennemis de l’islam. On retrouve ce même schéma dans la quasi-totalité des parcours, et ce logiciel trouve un écho puissant chez les personnes en situation d’échec.

Les services de lutte antiterroriste ont-ils encore des progrès à faire pour mieux appréhender la menace ?

Le point positif est qu’à partir du moment où il y a un processus, c’est qu’il y a des étapes que nous devons être en capacité de repérer pour endiguer un tel processus. Aujourd’hui, le corpus idéologique du salafo-djihadisme, nous le connaissons et nous le maîtrisons assez bien. En revanche, ce que nous savons moins bien faire, c’est l’évaluation de la dangerosité et le degré d’engagement dans une telle idéologie totalitaire. Une fois que nous avons arrêté ces individus se pose le problème de leur détention. Selon moi, ce point est majeur. D’abord parce que les organisations terroristes ont une habitude de la détention. Ils savent la mettre à profit. Ce temps est utilisé par les plus radicalisés à développer leur savoir. Beaucoup s’inscrivent, par exemple, à des cours de philosophie. Ils cherchent aussi à acquérir des connaissances en géopolitique, en rhétorique avec un degré de radicalisation qui augmente car il repose de plus en plus sur un savoir acquis et réfléchi. À ce propos, avoir professionnalisé le renseignement pénitentiaire est une excellente chose.

Il faut encore continuer et insuffler une culture judiciaire au sens où le renseignement doit pouvoir donner lieu à des enquêtes judiciaires. Il faut se donner les moyens d’anticiper à l’intérieur et à l’extérieur de la détention, car il ne faut écarter aucune menace, ne jamais la sous-évaluer et ne rien céder aux terroristes. Il faut un traitement implacable et rigoureux dans la gestion policière et judiciaire des dossiers.


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