Jean-Claude Michéa, généalogie intellectuelle d’un socialiste conservateur

Jean-Claude Michéa, généalogie intellectuelle d’un socialiste conservateur (Le Figaro)

FIGAROVOX/LECTURE.- Dans un ouvrage essentiel, Emmanuel et Mathias Roux réhabilitent dans toute sa complexité un penseur majeur de notre époque, trop facilement caricaturé en « rouge-brun » dogmatique.

«Pourquoi un penseur que tout classe à gauche est-il considéré comme de droite?»: voilà la question de fond que posent Emmanuel et Mathias Roux dans leur livre Michéa l’inactuel, une critique de la civilisation libérale* (Le Bord de l’eau).

Une question essentielle car Jean-Claude Michéa est l’un des rares théoriciens contemporains à être déjà culte de son vivant. On ne le voit jamais sur les plateaux télé, et, depuis sa retraite des Landes, il n’accorde que de rares entretiens à la presse écrite. Pourtant,l’auteur de L’Empire du moindre mal a servi de guide à toute une génération lassé par les incohérences de chaque camp politique et déçus par les fausses promesses de l’ «alternance unique». Le «bonheur de lecture qu’il procure» et la «forme systématique» de sa pensée fournissent à son lecteur l’agréable sentiment de mieux comprendre une société éclatée et paradoxale. Pour la première fois, les deux agrégés de philosophie retracent la généalogie intellectuelle d’un penseur trop souvent caricaturé par ses contemporains. Ils répondent méticuleusement aux abondantes critiques qui luis sont faites, notamment à gauche où elles sont souvent de mauvaise foi.

Unité du libéralisme: le ruban de Moebius

L’intuition fondamentale de Michéa est celle d’une unité du libéralisme dans sa version aussi bien économique que culturelle, qui sont indissociables. L’image qu’il utilise est celle du ruban de Moebius qui présente deux faces apparemment opposées mais qui en réalité n’en sont qu’une. Il est aussi illusoire de vouloir être libéral-conservateur que socialiste libertaire.

«En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que l’homme moderne dit «de droite» a tendance à défendre la Prémisse (l’économie de concurrence absolue) mais a encore beaucoup de mal à admettre la Conséquence (le Pacs, la délinquance, la fête de la musique et Paris-Plages) tandis que l’homme moderne, officiellement de gauche, a tendance à opérer les choix contraires» écrit-il dans Impasse Adam Smith.

«Il faut le progrès, pas la pagaille», disait naïvement le général de Gaulle en 1965, pensant dissocier innovation technique et libération des mœurs. «Pas de progrès sans pagaille», lui répond Jean-Claude Michéa.

Michéa propose de sortir de ce carcan libéral en remontant à ses origines. Sa généalogie est une «généalogie de combat». Le projet libéral est un projet, et non pas une nécessité historique due à la nature de l’homme. Le traumatisme des guerres de religion du XVIIe siècle a débouché sur le projet d’une pacification de la société par la neutralité axiologique du politique. Il s’agissait de mettre de côté la mythologie de l’honneur et le fanatisme des passions religieuses, mortifères, pour organiser la politique sur la seule poursuite des intérêts privés. Les «valeurs» tuent, il faut leur préférer l’égoïsme rationnel.

Le libéralisme repose donc sur un pessimisme anthropologique: l’homme ne peut être mû par autre chose que par l’intérêt, mais sur un optimisme social: par le concours miraculeux de la main invisible ces intérêts particuliers s’harmonisent.

«Le libéralisme se présente comme le projet d’une société minimale dont le droit définirait la forme et l’Économie le contenu».

C’est ce que Michéa résume dans la formule «l’empire du moindre mal». Mais pour Michéa, la réponse libérale n’était pas la seule possible, et la seule alternative libéralisme ou barbarie (le marché ou le goulag) étant un chantage destiné à rendre impossible le renversement de l’hégémonie marchande. Emmanuel et Mathias Roux ne se privent pas de souligner l’ «aspect téléologique» que peut avoir l’œuvre de Michéa: il a parfois tendance donner un sens rétrospectif à des événements en les jugeant à l’aune de leurs résultats.

Mais il ne se contente pas de souligner l’unité profonde de la civilisation libérale, il est aussi un prodigieux analyste du malaise qu’elle engendre. Il dissèque son paradoxe profond: pourquoi, alors qu’elle proclame la liberté, aboutit-elle à une société où il n’y a jamais eu autant d’interdictions? Pour le philosophe, la judiciarisation tous azimuts est la conséquence directe de la volonté d’organiser la société autour d’une éthique minimale. «Il ne faut pas nuire à autrui», dogme unique du libéralisme libertaire aboutit à «tout ce qui pourrait nuire à autrui est susceptible d’être interdit». Surgit alors le politiquement correct, cette euphémisation du langage destinée à pallier l’absence de décence commune.

Dans Impasse Adam Smith, Jean-Claude Michéa résume magnifiquement ce paradoxe:

«Quand donc la tyrannie du politiquement correct en vient à se retourner contre la tyrannie du plaisir, on assiste au spectacle étrange de mai 68 portant plainte contre mai 68, du parti des conséquences mobilisant ses ligues de vertu pour exiger l’interdiction de ses propres prémisses».

Un aphorisme qui pourrait définir à merveille les ambiguïtés du mouvement «me too».

Filiation orwellienne et common decency

Emmanuel et Mathias Roux s’attachent à retracer la filiation intellectuelle qui lie Jean Claude Michéa à George Orwell. L’auteur de Orwell, anarchiste tory emprunte au journaliste britannique la notion de «common decency». Cette référence à la «décence commune» des gens ordinaires, sens commun plus ou moins implicite des «choses qui ne se font pas», a été beaucoup reprochée à Jean-Claude Michéa par l’extrême gauche. On l’a accusé de faire preuve d’une idéalisation nostalgique de la communauté villageoise, d’une vision irénique de classes populaires préservées de corruption morale, voire de «primitivisme».

Mais les auteurs retracent avec beaucoup de rigueur et de pédagogie la vraie signification de cette notion. La décence commune n’est pas le sens moral inné et naturel de Rousseau, fruit d’un accord spontané, mais dépend justement de «conditions sociales». Il se retrouve lorsque sont réunies les conditions de ce que l’anthropologue Marcel Mauss appelait le «paradigme du don», soit le triptyque «donner-recevoir-rendre». Il faut bien comprendre que cette logique est une logique alternative à celle de la dialectique droit-marché, qui est une logique «cannibale», détruisant les conditions même d’émergence de la common decency.

Cette notion est à rapprocher de la phronesis chez Aristote ou du sens de la mesure chez Albert Camus. Elle est conscience des limites et méfiance de l’hubris. Primauté des mœurs sur le droit. Elle est ce qui distingue par exemple un éleveur qui a une relation avec ses animaux à l’industrie agro-alimentaire (soumis au double règne de la norme tatillonne et de rentabilité sans pitié) ou bien le club de foot bénévole du grand club mondialisé. La common decency suppose une relation de proximité qui permette le face-à-face et donc la fidélité, l’entraide, l’altruisme et l’honnêteté donc commandés par la loi ni la peur.

Épuration

Depuis les années 2000 (et la publication du Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg) , la gauche se livre à une épuration systématique dans ses rangs de toute pensée jugée conservatrice. Quiconque n’adhère pas sans fard à l’idéologie progressiste se voie retirer l’onction divine et ne mérite plus d’appartenir à la tribu.

Qualifié par certains libéraux d’hibernatus crypto-stalinien, Jean-Claude Michéa est aussi qualifié de «rouge-brun» par Jean-Loup Amselle. On lui dit qu’il n’est pas de gauche? Il s’en fiche, c’est un socialiste conservateur, dans la lignée d’Orwell, Pasolini ou Christopher Lasch. Dans Les mystères de la gauche, il entreprend justement de distinguer «gauche» et socialisme. La gauche se conçoit comme le parti des Lumières et du mouvement, opposé au parti de l’Ordre, tandis que le socialisme combat essentiellement le capitalisme (qui est par essence révolutionnaire). Le compromis historique qui a eu lieu pendant l’affaire Dreyfus entre socialisme ouvrier et gauche bourgeoise n’a pas vocation à durer.

«La gauche intellectuelle lui fait payer le fait d’être lu, mentionné et revendiqué par une certaine droite» écrivent les auteurs.

Par le fait qu’il soit goûté aussi bien dans les rangs de la gauche conservatrice que de la droite illibérale, Michéa est aussi un magnifique révélateur des sectarismes contemporains. Le livre d’Emmanuel et Mathias Roux est précieux et important. Il restitue la profondeur d’un des derniers critiques irrécupérable d’une époque qui récupère tout y compris ses propres transgressions.

«Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai qu’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.»écrivait Orwell.

Jean-Claude Michéa est un diamant brut qui nous donne le bonheur de rayer les disques usés.

Eugénie Bastié

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