L’histoire secrète du djihad d’al-Qaïda à l’Etat islamique

 Lemine Ould M. Salem – L’Histoire secrète du djihad : D’al-Qaida à l’État islamique

Comment le djihad moderne est-il né ? Comment al-Qaida et Daesh son fils naturel se sont-ils développés ? Qui était vraiment Ben Laden et quels furent ses soutiens ? Quels sont les gouvernements impliqués dans le développement et le financement du djihadisme moderne ? La défaite annoncée de l’État islamique en Syrie et en Irak et le recul d’al-Qaida, en Asie et en Afrique notamment, annoncent-ils la fin du terrorisme islamiste dans le monde ?

L’histoire, les secrets d’Oussama Ben Laden et d’al-Qaida ainsi que leurs relations avec certains acteurs, dont des gouvernements, sont ici dévoilés. Compagnon de lutte, conseiller spirituel et ami personnel d’Oussama Ben Laden, Abou Hafs parle. Pour la première fois, une figure majeure du djihadisme islamiste se confesse et livre les secrets les mieux gardés de l’histoire du djihad contemporain.

Des révélations qui permettent de comprendre comment le djihad actuel est né et comment il s’est propagé dans le monde.


Essai: «L’histoire secrète du djihad d’al-Qaïda à l’Etat islamique» (RFI)

Lemine Ould Salem, journaliste mauritanien, a publié le 17 janvier chez Flammarion un essai inédit, qui se base sur les mémoires d’Abou Hafs, un ressortissant mauritanien qui fut le numéro trois d’al-Qaïda mais aussi l’ami et confident d’Oussama ben Laden. Un homme dont il a planché sur les mémoires et qu’il a rencontré en Mauritanie.

Comment cette enquête a-t-elle commencé ? « Par pur hasard, répond Lemine Ould Salem. J’ai rencontré en 2015 dans un bureau du directeur de l’information à Nouakchott, au ministère de la Communication, un jeune homme en boubou, Haïba, directeur de l’agence locale Al-Akhbar, qui publie les communiqués d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). » Ce jeune homme le reconnaît. Et pour cause : déjà auteur de Le Ben Laden du Sahara : sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar (Editions La Martinière, Paris, 2014), Lemine Ould Salem passe déjà à la télévision, même si le documentaire qu’il a co-réalisé, Salafistes, une plongée dans l’univers des jihadistes lorsqu’ils occupaient le nord du Mali, n’est pas encore sorti.

Haïba lui demande son contact et lui envoie aussitôt par mail, en pièce jointe, un résumé des mémoires d’Abou Hafs… « Ce nom m’interpelle, écrit l’auteur dans son prologue. Abou Hafs, de son vrai nom Mahfoudh Ould el-Waled, est Mauritanien, et l’un des rares vrais proches d’Oussama ben Laden. Il a été son ami, son conseiller, son script, son poète attitré, et il a aussi été le mufti d’al-Qaïda. » Et à ce titre, le numéro trois de l’organisation terroriste.

De retour à Paris, Lemine Ould Salem parle avec d’autres spécialistes du jihad de ce document. Il est encouragé à pousser l’enquête un peu plus loin, car il tient une « bombe », lui disent des experts pointus. C’est qu’Abou Hafs est ce qu’on appelle un « gros poisson ». Réfugié en Iran pendant dix ans après les attentats du 11-Septembre, où il a été le tuteur de la famille de ben Laden, ce proche du leader d’al-Qaïda figurait sur la liste des terroristes recherchés par les Etats-Unis.

Après des recherches, le journaliste obtient l’accord du jihadiste pour parler avec lui sur une application sécurisée par téléphone, pendant l’été 2016. « Pour la première fois, je pouvais parler à un témoin de l’intérieur », explique-t-il. Il l’a ensuite rencontré à Nouakchott où il réside sous étroite surveillance des autorités mauritaniennes, et tiré de ses entretiens la matière de son ouvrage édifiant sur l’histoire du jihad dans le Sahel.

Itinéraire d’un jihadiste

Des débuts du jihadiste en 1991 au camp al-Farouk, près de Kandahar, où ce Mauritanien de 24 ans se distingue par l’étendue de son savoir coranique, on passe à l’épicentre qu’a représenté Khartoum, la capitale du Soudan, dans l’accueil des jihadistes du monde entier au début des années 1990.

Abou Hafs y rencontre ben Laden pour la première fois en 1992 et va partager son quotidien pendant deux ans. On apprend mille détails sur la personnalité et le mode de fonctionnement de ce Saoudien immensément fortuné, alors qu’il n’était pas encore l’homme le plus recherché de la planète.

Pas de boissons gazeuses, de ventilateurs ou de réfrigérateurs chez lui, rien que des téléphones et des téléviseurs… Tout le monde dans son entourage n’était pas d’accord avec son mode de vie. « Ainsi les opposants à la politique d’austérité de ben Laden au quotidien portaient des vêtements repassés au fer. Ses partisans, ceux qui adoptaient la même ligne austère que lui, arboraient des habits froissés », témoigne Abou Hafs.

De l’attentat raté contre ben Laden à Khartoum en 1994 aux premiers attentats d’al-Qaïda en Afrique de l’Est (Nairobi et Dar es Salaam en 1998), le récit croisé d’Abou Hafs avec les interrogations et les recherches de l’auteur se lit comme un véritable roman d’aventures. L’itinéraire d’Abou Hafs s’avère d’autant plus passionnant qu’il a été l’un des rares au sein d’al-Qaïda à s’être opposé aux attentats du 11-Septembre, en raison des conséquences très graves qui étaient prévisibles pour le monde musulman. Démissionnaire des instances officielles d’al-Qaïda, il part en Iran avec des familles et d’autres chefs jihadistes, dont le fondateur de l’actuelle organisation Etat islamique…

L’argent et le jeu ambigu de certains pays

En épilogue, le journaliste livre les leçons essentielles de son long travail d’enquête, qui ne l’a pas toujours satisfait, son interlocuteur ne lui ayant pas dévoilé certains détails ni donné toutes les clés.

Première leçon cependant : « Dans la guerre menée par al-Qaïda comme dans toutes les autres, l’argent est «  le nerf de la guerre « . Il est l’élément essentiel qui a permis l’émergence et le développement du jihad moderne, né de la résistance contre l’invasion soviétique de l’Afghanistan à partir de 1980. Sans l’aide financière massive des gouvernements américain, saoudien, pakistanais, et de leurs alliés, la résistance afghane dominée alors par les groupes islamistes n’aurait jamais remporté les succès qu’on lui a connus face aux forces communistes. »

Deuxième leçon : « Le passage par la «  case  » des Frères musulmans a été déterminant : ils ont marqué cette génération et les suivantes de leur empreinte subtile et indélébile. L’explication en est à la fois historique et géopolitique : les futurs adeptes d’al-Qaïda ou d’autres groupes jihadistes tout aussi rigoristes sont nés peu avant ou au lendemain de la défaite des pays arabes contre Israël, lors de la guerre des Six-Jours, en 1967. Cette période a marqué le début du déclin progressif des idéologies laïques et modernistes dans le monde arabe, et inauguré la montée de courants politiques se revendiquant de l’islam, comme le salafisme wahhabite de l’Arabie saoudite et le mouvement des Frères musulmans, longtemps bâillonnés et réprimés par les gouvernements arabes. »

Enfin, l’auteur s’interroge sur la complaisance de certains pays vis-à-vis d’al-Qaïda, tels que le Soudan, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Il ne manque pas non plus de s’interroger sur le relatif laxisme de la Mauritanie de Ould Taya (au pouvoir de 1984 à 2005) face au salafisme, et trouve l’explication dans son voisinage avec l’Algérie : « Ma conviction est que, terrorisé à l’idée d’entrer en conflit ouvert avec les islamistes locaux sinon avec le Groupe islamique armé (GIA) algérien, le gouvernement mauritanien a choisi de se montrer prudent à l’égard des islamistes présents sur son sol ». Une lecture édifiante et plus que nécessaire, si l’on veut comprendre les paradoxes des autorités du monde arabe et musulman, face à un jihad qui semble avoir tout l’avenir devant lui.


Les secrets du jihadiste mauritanien Abou Hafs, ancien bras droit de Ben Laden (Jeune Afrique)

La biographie d’Abou Hafs, ancien compagnon d’Oussama Ben Laden est une plongée dans l’évolution du jihadisme contemporain. Lancement de la guerre de la communication, positionnements géostratégiques sous couvert de décisions religieuses… Le Mauritanien a été témoin et acteur de la naissance du logiciel jihadiste.

Le nouveau livre du journaliste Lémine Ould M. Salem est riche en enseignements. L’Histoire secrète du djihad, d’Al Qaïda à l’État islamique est tout entier organisé autour de la personne d’Abou Hafs al Mouritani, jihadiste mauritanien qui a conseillé le dirigeant d’Al-Qaïda Oussama Ben Laden et fréquenté de plus loin Abou Moussab Al Zarkaoui, fondateur de Daesh.

Lémine Ould M. Salem, auteur de Le Ben Laden du Sahara, sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar (La Martinière, 2014) et réalisateur du documentaire Salafistes, sorti en 2016 – dont l’État français a un moment demandé l’interdiction -, a eu accès à Abou Hafs, Mahfoudh Ould El Waled de son vrai nom, source discrète qui réside à Nouakchott depuis sa sortie d’une prison iranienne et dont le parcours épouse l’histoire du jihadisme contemporain.

Éducation conservatrice et tempérament rebelle

Enfant issue de la classe moyenne, Mahfoudh, né en 1967 sous une tente dans la région de Rosso, frontalière avec le Sénégal, tend déjà l’oreille lorsque la radio revient sur les activités des kahidines, les étudiants communistes mauritaniens.

Bien qu’élevé dans une famille « toujours attachée aux fatwas des anciens de la tribu », qui « reste hostile à la perspective de voir ses enfants fréquenter l’école moderne », le futur Abou Hafs, qui étudie le Coran dans le désert, est interpellé par les luttes politiques.

Et c’est un chiite, un commerçant libanais, qui le premier, lui met dans les mains les classiques du panarabisme et du nationalisme, avant qu’étudiant, il ne se rapproche des Frères musulmans.

Une culture politique contestataire et défiante vis-à-vis de l’Occident en bandoulière, il devient étudiant à 17 ans à Nouakchott, à l’Institut saoudien des études islamiques, qui vient d’ouvrir en 1984. L’institut aurait, selon plusieurs sources, accueilli également le jihadiste nigérian Abou Bakr Shekau, chef de Boko Haram.

Abou Hafs (à ne pas confondre avec son homonyme marocain, ex salafiste qui prône désormais l’égalité entre hommes et femmes) est comme un concentré des différentes explications apportées au phénomènes jihadiste en Afrique et au Moyen-Orient : conservatisme tribal, persistance des combats post-coloniaux, passage du gauchisme à l’islamisme et, enfin, introduction des théories wahhabites. Salem se garde d’assurer que l’un de ces facteurs a joué plus qu’un autre, préférant s’en tenir à un exercice monographique.

Le passage afghan de l’idéologue

L’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 a choqué Abou Hafs, comme beaucoup d’autres. À bord d’un avion de la compagnie Saudia Airways, en 1991, il se rend au Pakistan, puis en Afghanistan, où il apprend à manier les armes.

Son esprit vif ne résiste pourtant pas à l’exaltation, dernier aspect mis en avant pour expliquer les mobiles des terroristes : « Ma plus grande surprise a été de voir mes compagnons braver le danger en rigolant. Ce jour-là, j’ai à mon tour compris à quel point il est magnifique de découvrir le martyr sourire aux lèvres… »

Très vite, Abou Hafs est accepté dans les rangs d’Al-Qaïda où il se démarque par ses capacités en fiqh, en poésie ou en sciences des hadiths, ne faisant pas mentir la réputation des Mauritaniens pour leurs connaissances religieuses.

Chargé de former intellectuellement les recrues, il est appelé à Khartoum, au Soudan. Là, jusqu’en 1994, il fréquente quotidiennement Oussama Ben Laden. Ce dernier tranche le débat qui anime le mouvement jihadiste de savoir qui frapper en premier lieu : l’Occident.

Communication et terrorisme

Il s’ouvre aussi, comme l’explique Abou Hafs à l’auteur, a la guerre de la communication, pariant à l’époque sur les vidéos savamment montées, qui préfigurent l’importance accordée aux médias par l’organisation État islamique. Ses vidéos sont alors, déjà, un mélange de modernité et de clins d’œil à une histoire islamique fantasmée.

Ben Laden était « un fin stratège », assure Abou Hafs à l’auteur. Revenu en Afghanistan où les talibans disposent de territoires, Hafs a directement influencé la destinée de l’organisation.

C’est lui, le Mauritanien, qui pousse en faveur de la destruction des bouddhas de Bâmiyân en 2001 : « J’ai expliqué au mollah Omar [chef des talibans, NDLR] l’enjeu et la dimension géopolitique de l’affaire : s’il acceptait de ne pas détruire les bouddhas, s’il cédait taux pressions internationales cette fois-ci, il serait contraint de céder à nouveau plus tard. » Tout n’est pas question de religion, même chez Al Qaïda…

Présentant des points de vue divergents de ceux de Ben Laden, il finit par lui préférer les talibans. La guerre en Afghanistan renvoie Abou Hafs sur les routes. Avant un retour au pays, il passe plusieurs années en prison en Iran, aux côtés de cadres jihadistes.

Abou Hafs, incarnation de l’idéologie jihadiste, et de la synthèse entre fanatisme religieux et mouvement politique moderne ? Sélim ne l’écrit pas noir sur blanc mais multiplie les renvois entre la biographie d’un homme et l’histoire d’un mouvement terroriste international.

Par


L’histoire du jihad contemporain racontée par l’un des cadres d’al-Qaïda (Jihadologie)

Le nouveau livre de Lemine Ould Salem est un témoignage unique pour découvrir les coulisses de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden.

Co-réalisateur du documentaire « Salafistes »[1], le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem est également l’auteur d’une monographie consacrée à l’Algérien Mokhtar Belmokhtar[2], l’un des plus célèbres Emirs jihadistes du Sahel. Dans ce second livre de Lemine Ould Salem, intitulé L’histoire secrète du Djihad : d’al-Qaida à l’Etat islamique[3], ce sont les mémoires de son compatriote Abu Hafs al-Mauritani, à la fois ami intime et conseiller religieux d’Oussama Ben Laden, qui nous font revivre toute la généalogie du jihadisme, d’al-Qaïda à l’Etat islamique.

Pour écrire cette « histoire secrète » du jihadisme, Lemine Ould Salem s’est appuyé sur le manuscrit des mémoires d’Abu Hafs al-Mauritani, ainsi que des mois d’interviews durant lesquels il a pu faire la lumière sur certains aspects obscurs de la biographie d’Abu Hafs mais aussi, parfois, obtenir certaines révélations.

Mahfouz Ould al-Walid, plus connu sous le pseudonyme d’Abu Hafs al-Mauritani, serait né en 1967 en Mauritanie, à Rosso, une ville du Sud du pays, située sur la frontière avec le Sénégal (p.27). L’histoire de la jeunesse et de la formation religieuse d’Abu Hafs, nous rappelle une époque qui semble désormais si lointaine, où il n’existait pas de contradiction entre l’islam traditionaliste, respectant scrupuleusement les textes religieux, et l’adhésion au nationalisme arabe.

L’éveil politique d’Abu Hafs, qui auparavant se limitait à une approche quiétiste de l’islam, intervient d’une façon qui peut paraître surprenante aujourd’hui. En effet, c’est un chiite libanais, rencontré au Sénégal, qui va lui faire connaître le prédicateur égyptien Abdelhamid Kishk, lui ouvrant ainsi la voie vers un univers insoupçonné (p.34). Rappelons qu’à cette époque, en dehors de la frange la plus fondamentaliste du salafisme saoudien, il n’existe pas de véritable conflit entre les islamistes sunnites et la République islamique d’Iran, portée par la révolution de 1979.

A cette époque, de nombreux islamistes sunnites sont dans une logique pan-islamiste, voyant dans l’Ayatollah Khomeini l’un des leurs, c’est à dire d’abord un islamiste plutôt qu’un leader du clergé chiite. La réciproque est vraie et de nombreux chiites du monde arabe se reconnaissent alors dans ces prédicateurs sunnites, qui sont unanimes à saluer la révolution iranienne. Outre l’absence de réel clivage entre sunnites et chiites, à cette époque il existe une porosité, ayant quasiment disparu aujourd’hui, entre les Frères Musulmans et les jihadistes (p.36). A l’heure où l’Etat islamique appelle à frapper le Hamas, il est saisissant de constater, quelques décennies plus tôt, qu’Abu Hafs passe naturellement des Frères Musulmans à l’organisation d’Oussama Ben Laden, dès son arrivée en Afghanistan (p. 52-55).

Le récit d’Abu Hafs nous plonge dans le quotidien d’Oussama Ben Laden, recevant quotidiennement des leçons en exégèse coranique ou en rhétorique (p.67). Ce récit aborde les grandes dates qui ont jalonné l’histoire d’al-Qaïda mais aussi certains événements peu connus du grand public, en particulier occidental. La sordide affaire du fils d’un cadre du Jihad égyptien, piégé dans une relation homosexuelle au Soudan par les services de Hosni Moubarak, qui ensuite le firent chanter pour obtenir des informations, est pour la première fois racontée en français (p. 85-90)[4].

Concernant les attentats du 11 septembre 2001, Abu Hafs prétend s’être opposé à la ligne anti-américaine de Ben Laden et n’être resté à ses côtés que dans l’espoir de parvenir à le dissuader de commettre l’irréparable (p. 130). Parmi les révélations livrées par Abu Hafs, le contenu d’un entretien, au cours duquel le chef des services secrets pakistanais aurait déconseillé au Mollah Omar de livrer Oussama Ben Laden. Aux lendemains du 11 septembre, le maître espion pakistanais était pourtant officiellement missionné pour adresser au leader des Talibans l’ultimatum des Occidentaux, exigeant que leur soit remis Ben Laden (p. 163-164).

Concernant le long séjour iranien des cadres d’al-Qaïda, on découvre en détail les relations pragmatiques entretenues par le régime chiite iranien et les jihadistes. Si au départ les membres d’al-Qaïda furent incarcérés et d’autres expulsés, la bienveillance du régime chiite fut cependant la règle. De luxueuses villas seront même mises à disposition des jihadistes et de leurs familles, à partir de 2009 (p. 200). Bien entendu, il ne s’agissait pas d’alliance idéologique mais uniquement d’une démarche pragmatique de l’Iran, un peu comme le fera, quelques années, plus tard la Turquie avec certaines formations jihadistes, durant les débuts de la guerre civile syrienne.

Lemine Ould Salem pousse parfois Abu Hafs dans ses derniers retranchements pour en savoir plus sur certains événements, tout en se cantonnant à son rôle de journaliste, se limitant à rapporter les propos du shaykh mauritanien. Pour autant, il est légitime de s’interroger sur la place réelle d’Abu Hafs dans l’organigramme d’al-Qaïda. S’il fut incontestablement proche d’Oussama Ben Laden, membre de la direction d’al-Qaïda et responsable de son comité religieux, peut-on réellement le croire lorsqu’il prétend avoir été n°3 de l’organisation jihadiste ?

Selon l’analyste jordanien Hassan Abou Haniyeh, sans doute l’un des meilleurs spécialistes du courant jihadiste, il y a clairement de l’exagération de la part d’Abu Hafs à se présenter comme le n°3 d’al-Qaïda.

« Ce n’était ni le n°3, ni le n°4, pas même le n°10. Il faut savoir qu’al-Qaïda était avant tout une organisation militaire, dans laquelle les religieux n’ont jamais eu de réelle influence. Quant aux principaux idéologues du courant jihadiste, ayant produit de la matière doctrinale dans les années 90 et 2000, leurs noms sont connus, Sayyid Imam (Abd al-Qadir Ibn Abd al-‘Aziz), Abu Qatada ou Abu Muhammad al-Maqdissi, et Abu Hafs n’en faisait pas partie. »[5]

Cette réserve sur l’influence idéologique et la place d’Abu Hafs al-Mauritani dans l’organigramme n’enlève cependant rien à la valeur de cet ouvrage. Lemine Ould Salem permet ainsi à ses lecteurs de se familiariser avec l’histoire du jihadisme contemporain, illustrée par les mémoires de l’un de ses protagonistes, qui demeura longtemps au cœur de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden. C’est donc un témoignage particulièrement précieux, sans équivalent pour le public francophone.

[1] Salafistes, documentaire réalisé par Lemine Ould Mohamed Salem et François Margolin, sorti le 27 janvier 2016.

[2] L. OULD SALEM, Le Ben Laden du Sahara, sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar, Editions de La Martinière, Paris, 2014.

[3] L. OULD SALEM, L’histoire secrète du Djihad : d’al-Qaida à l’Etat islamique, Flammarion, Paris, 2018.

[4] Pour plus de détails sur cette affaire, lire H. as-SIBA‘I, Qisat Jama‘at al-Jihad, Markkaz al-Maqrizî, 2002. [En ligne] https://archive.org/details/alfajrroom_gmail_20160…, voir p. 31-34. A noter que selon Hani Siba‘i, l’attentat de 1995 contre l’Ambassade d’Egypte à Islamabad serait une réponse à cette opération des services égyptiens.

[5] Interview réalisée via l’application WhatsApp, le 4/02/2018.


Le journaliste nous raconte dans « L’histoire secrète du djihad », fruit de sa rencontre avec l’ex n°3 d’al-Qaïda, ami et confident d’Oussama Ben Laden, Abou Hafs.


 

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