1939-1945 – Quand l’extrême-droite résistait, quand la gauche collaborait

L’Histoire a retenu que la Résistance avait un coeur qui battait à gauche. Pourtant, de nombreux partisans de l’extrême droite nationaliste ont tourné le dos à Vichy pour rejoindre les forces de la France libre aux côtés de leurs adversaires politiques d’avant-guerre.

Mai 1940. L’Allemagne envahit la France qui s’effondre. Pour beaucoup d’hommes d’extrême-droite, patriotes et nationalistes avant tout, cette défaite est inacceptable. A Londres, le monarchiste Gilbert Renault intègre les services secrets gaullistes. Il y retrouve d’anciens membres de la Cagoule, une organisation terroriste d’extrême-droite qui a sévi avant-guerre.

Pendant ce temps, à Vichy, le commandant Georges Loustaunau-Lacau et sa secrétaire Marie-Madeleine Fourcade (photos ci-dessous) soutiennent la Révolution nationale du maréchal Pétain mais préparent en secret la revanche.

En zone occupée, une organisation clandestine voit le jour sous l’impulsion d’hommes issus de diverses mouvances d’extrême-droite : l’OCM (Organisation Civile et Militaire).

L’extrême-droite, présente en force dans ces premières heures de la Résistance, jouera aussi un rôle à Alger où un groupe de « comploteurs » aidera les Anglo-Américains à débarquer en 1942.

À la Libération, l’expérience de la guerre a fait évoluer idéologiquement et politiquement nombre de ces hommes.

Quand l’extrême droite résistait, 1939-1945, de Florent Leone et Christophe Weber (Fr., 2017, 55 min) – France 5

TV – « Quand l’extrême droite résistait » (Le Monde)

L’Histoire est souvent plus complexe que ce qu’en retient la mémoire collective. Après l’humiliation de la défaite en 1940, la Résistance française n’a pas été menée que par des hommes et des femmes dont le cœur portait à gauche. Refusant de se soumettre à l’Allemagne, des militants monarchistes, des membres de l’Action française, des cadres de divers partis d’extrême droite ont choisi de résister. D’où le paradoxe de retrouver plus tard, côte à côte dans certains maquis, des communistes et des vichystes, voire des juifs et des antisémites notoires. Bien construit, ce documentaire en deux volets – le second, Quand la gauche collaborait, sera diffusé dimanche 10, sur France 5 – souligne le rôle parfois majeur de figures de la droite extrême.

L’historien Olivier Wieviorka rappelle le poids des mouvements d’extrême droite entre les deux guerres mondiales. De l’Action française de Charles Maurras aux Croix de feu du colonel de La Rocque, en passant par la Cagoule, organisation secrète et violente, les militants ont des profils différents, mais se rassemblent autour de l’antiparlementarisme, de la haine du communisme, de l’antisémitisme, de la xénophobie.

Le 6 février  1934, dans la foule des émeutiers d’extrême droite qui manifestent à Paris (quatorze morts, plus de soixante blessés), on trouve, par exemple, le monarchiste Gilbert Renault, qui deviendra une figure de la Résistance sous le nom de Colonel Rémy. Après la défaite de 1940, l’extrême droite française est divisée : certains, peu nombreux, rejoignent Londres, comme Gilbert Renault ou Maurice Duclos, membre de la Cagoule. D’autres font confiance à Pétain pour résister à l’occupant, mais lorsque le vieux maréchal serre la main d’Hitler à Montoire (Loir-et-Cher), le 24 octobre 1940, c’en est trop pour beaucoup.

Au fil du temps, d’autres personnalités marquées à droite comme l’ancien Croix-de-Feu Alfred Tourny, Pierre de Bénouville ou Henri d’Astier de La Vigerie, prendront part aux combats de la Résistance. Lorsque la zone Sud est occupée, les maquis voient arriver des cadres nationalistes qui formeront des communistes et des républicains espagnols. Comme le résume un témoin : « Versaillais et communards se sont réconciliés dans la Résistance. »


Après la défaite de 1940, beaucoup d’hommes de gauche se fourvoient dans la collaboration par pacifisme et anticommunisme.

Les plus modérés soutiennent la politique de collaboration de Vichy, comme l’ancien ministre du Front populaire Charles Spinasse. Mais c’est à Paris que se regroupent les partisans les plus durs de l’Allemagne.

Deux grands partis à la solde des Allemands émergent : le premier est le PPF de l’ex-communiste Jacques Doriot, le second celui du néo-socialiste Marcel Déat. A la Libération, les collabos sont traqués et jugés. Ou se font oublier.

Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Olivier Wieviorka, historien et enseignant-chercheur à l’Ecole Normale supérieure de Cachan et Simon Epstein, professeur et chercheur à l’université hébraïque de Jérusalem, évoquent la question.

Quand la gauche collaborait, 1939-1945, de Florent Leone et Christophe Weber (Fr. 2017, 55 min).

TV – « Quand la gauche collaborait, 1939-1945 » (Le Monde)

Il aura fallu du temps, beaucoup de temps, et le travail acharné des chercheurs pour déconstruire la vision caricaturale d’une des périodes les plus troubles et les plus ambiguës de notre histoire. Celle d’une France, sous Vichy, coupée idéologiquement en deux, entre une gauche résistante et une extrême droite collaborationniste.

Une vision sans nuance qui perdura pendant des décennies dans la mémoire collective. « Les sociétés préfèrent percevoir leur passé en termes stables. La notion de ­mutation est inacceptable », explique l’historien Simon Epstein, auteur d’Un paradoxe français et des Dreyfusards sous l’Occupation (Albin Michel), que l’on retrouve, sans surprise, auprès de Pascal Ory et d’Olivier Wieviorka dans le second volet du documentaire de Florent Leone et Christophe Weber consacré, après l’extrême droite entrée en résistance, aux hommes de gauche (socialistes, radicaux, communistes, syndicalistes) qui versèrent dans la collaboration.

Un documentaire classique dans sa forme, qui tient autant, ­sinon plus, aux analyses du trio d’experts qu’aux archives – même si certaines, notamment sonores ou d’actualité, sont ­assez rares. Telle celle sur l’attentat perpé­tré par un résistant le 27 août 1941 contre Pierre Laval et Marcel Déat lors d’un défilé de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF).

A raison, les deux auteurs s’attardent longuement sur la période de l’entre-deux-guerres, tout particulièrement celle des années 1930 où s’effectua le basculement de deux futures figures de la collaboration : Marcel Déat, député socialiste qui rompt en 1933 avec Léon Blum avant d’être exclu de la SFIO – ce qui n’est pas précisé – après avoir formé les « néosocialistes » dont le slogan est : « Autorité, ordre et nation ». Et Jacques Doriot, expulsé du Parti communiste français en 1934 après avoir créé le Comité de défense antifasciste avec des membres de la SFIO et du Parti radical.

Par leur parcours et leur dérive idéologique, qui se matérialisera respectivement par la fondation du Rassemblement national populaire (RNP) et du Parti populaire français (PPF), ces deux hommes incarnent les deux grands courants – pacifisme forcené et anti-bolchévisme – qui forcent les revirements à gauche. Et l’éclatement d’un paysage politique qui finira par être totalement « démantibulé » à la faveur des événements. A commencer par les accords de Munich, en septembre 1938, votés par la gauche (hormis les communistes), qui ouvrent une brèche entre pacifistes convaincus et pacifistes de raison. Et, le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique qui déchire le Parti communiste français devenu, de fait, l’allié de l’Allemagne nazie.

Loin de rester attachés aux seuls Déat et Doriot et à leur ­combat acharné et revanchard pour ­conquérir le pouvoir, ou à Jean ­Luchaire, dreyfusard, héritier d’Aristide Briand, devenu ministre de l’information sous Vichy, ou encore le radical-socialiste René Bousquet, grâce auquel Olivier Wieviorka analyse la position des fonctionnaires, Florent Leone et Christophe Weber mettent en lumière d’autres personnalités politiques moins connues. Telle Marc Augier, membre du cabinet de Léo Lagrange dans le gouvernement du Front populaire en 1936 puis combattant dans la LVF et la Waffen SS, ou René Belin, dirigeant de la CGT, avant d’être le principal inspirateur de la Charte du travail et le cosignataire du statut des juifs en 1940. A ce titre – et c’est le seul bémol –, on peut regretter que le basculement dans l’antisémitisme de ces hommes de gauche, dreyfusards et philosémites, soit si peu évoqué et analysé.

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