Etat Islamique : Qui ? Comment ? Pourquoi ?

L’Etat islamique (EI) est devenu en quelques années l’un des groupes terroristes les plus puissants au monde. De sa création en 2006 en Irak à sa prise de pouvoir sur une partie importante du territoire syrien, en passant par la proclamation du califat en juin 2014 et ses actions terroristes à travers le monde, l’EI est au coeur de l’actualité internationale.

Ce groupe reste encore assez méconnu. Quelle est l’origine de sa naissance ? Comment est-il devenu aussi puissant ? Quelle est sa stratégie à court et moyen terme ? Wassim Nasr apporte des réponses à toutes ces questions pour tenter de comprendre en profondeur ce phénomène. Journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements et mouvances djihadistes, il est l’auteur de l’ouvrage « Etat islamique, le fait accompli ».

Source : Bycome.fr

1. La naissance de l’Etat islamique

Le 29 juin 2014, le chef de l’Etat islamique Abou Bakr al-Baghdadi proclame l’instauration d’un califat. Pour beaucoup, c’est une surprise et un choc. Pourtant, ce groupe terroriste est une menace depuis plusieurs années, et son ancrage territorial en Syrie et en Irak est déjà solide. Wassim Nasr tient à le préciser :

« beaucoup pensent que c’est la puissance irakienne qui a pu permettre à l’Etat islamique de se développer en Syrie, mais c’est l’inverse. C’est la guerre en Syrie et la montée en puissance de l’Etat islamique en Irak et au Levant qui ont permis sa poussée territoriale en Irak. On sous-estime l’expérience militaire et le flux de combattants étrangers qu’ils ont eu en Syrie ».

Pour comprendre la naissance de l’Etat Islamique tel que nous le connaissons aujourd’hui, il faut remonter au début de l’année 2013, au moment de la rupture définitive avec Al-Qaïda. Sur le territoire syrien, le front Al-Nosra (branche syrienne d’Al-Qaïda créée en grande partie par l’Etat Islamique d’Irak) va refuser d’être fusionné dans le nouvel « Etat Islamique en Irak et au Levant » proclamé le 9 avril 2013, et renouveler son allégeance à Ayman Al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaïda depuis la mort de Ben Laden. A partir de cette date, les divergences entre les deux groupes, pourtant issus d’un socle commun, vont être exposées au grand jour.

Qu’est-ce qui explique la rupture entre l’EI et Al-Qaïda ? Wassim Nasr nous l’explique :

« le front Al-Nosra voulait garder son ancrage syrien. Donc l’aspect « national », entre guillemets car cela n’existe pas chez les djihadistes, devait être primordial. C’est dans la logique d’Al-Qaïda : quand ils s’implantent quelque part, le logo ou l’emblème n’est pas utilisé dès le début. On a vu ça en Tunisie, en Libye, ou même au Yemen avant qu’ils soient complètement adoubés. Pour al-Zawahiri, et même pour Ben-Laden quand il était encore vivant, il fallait ancrer les groupes dans des dynamiques nationales pour qu’ils puissent prospérer dessus. Pour Al-Qaïda, il faut également commencer par combattre l’ennemi lointain : l’occident. Une fois cet ennemi lointain, à défaut d’être battu, repoussé de la région, les régimes qu’ils estiment vassaux vont tomber d’eux-mêmes. C’est à partir de ce moment-là que l’instauration du califat peut commencer.

De l’autre côté, l’Etat islamique qui suit l’idée de son père spirituel al-Zarqaoui, veut combattre l’ennemi proche et instaurer le califat tout de suite. L’ennemi proche, ce sont les régimes arabes et par exemple les chiites. Pour al-Zarqaoui, il fallait combattre les chiites en premier lieu pour pouvoir instaurer ce califat, en estimant qu’ils ne sont pas musulmans et que leur sang est licite. Alors que al-Zawahiri estime lui que les chiites, comme le commun des sunnites, sont excusés par leur ignorance. Ignorance du vrai Islam telle que l’Etat islamique ou Al-Qaïda le conçoivent. La divergence, elle est là. (..) La finalité est la même, mais les moyens pour y arriver sont différents ».

Pour le journaliste de France 24, il faut également noter plusieurs autres différences.

La première, c’est « qu’Al-Qaïda fait de la politique. Ils font des concessions, ils négocient. Alors que l’Etat islamique n’est pas du tout aujourd’hui dans une posture de négociation, et ne l’a jamais été. » 

La seconde se caractérise dans les moyens d’actions des deux groupes, très différents :

« d’un coté, Al-Qaïda prône un djihad d’élite si l’on peut appeler cela comme ça. De l’autre l’Etat Islamique prône un djihad de masse. Cela ne veut pas dire qu’Al-Qaïda n’aurait pas rêvé de faire un djihad de masse, mais ils n’ont pas réussi.

Alors que l’Etat Islamique a réussit, surtout à pouvoir inciter des jeunes, par exemple des occidentaux, à agir chez eux. Al-Qaïda s’y essaie depuis des années, mais cela reste minime par rapport aux vagues de passage à l’acte qu’arrive à provoquer l’Etat Islamique. De part sa communication, et de part un message qui n’est pas du tout élitiste. »

La dimension religieuse de l’Etat islamique est souvent sujet à débat. Pour Wassim Nasr, il n’y a pas lieu de polémiquer :

« la dimension religieuse, que ce soit chez Al-Qaïda ou l’Etat islamique, elle est bien présente. Ces gens-là ne se battent pas pour autre chose que pour la religion. On ne peut pas leur ôter cela : leur conception certes, leur vision certes, mais c’est au nom de la religion qu’ils le font. Ils ne le font pas au nom d’autre chose. C’est à prendre en considération.

Chaque acte que commet l’Etat islamique ou Al-Qaïda est ramené à une signification religieuse, avec une justification très précise. (..) Mais est-ce que quelqu’un s’aventurerait à dire que les croisés n’étaient pas chrétiens ? Est-ce que l’inquisition n’était pas chrétienne ? Si. Est ce que pour autant les chrétiens étaient responsables ? Non. On ne peut pas dire que cela n’a rien à voir avec la religion, ce serait vraiment passer à côté de quelque chose. »

Pour le journaliste, si la dimension religieuse de ce groupe n’est pas à négliger, c’est surtout sa dimension révolutionnaire qui est trop souvent mise de côté :

« L’Etat islamique se veut une entité théocratique révolutionnaire. Sans faire de comparaison, comme la révolution islamique en Iran. Elle est islamique, mais c’est aussi une révolution. Donc contre ce qui est établi, tout ce qui est traditionnel. Les gens n’arrivent pas à comprendre que l’Etat islamique est avant tout et surtout contre toutes les institutions religieuses sunnites établies qu’il considère inféodées aux états en place, ce qui est aussi le propre d’Al-Qaïda. (..)

C’est ça son essence révolutionnaire qui bouleverse la région. Encore une fois, révolutionnaire ne veut pas dire positif ou négatif. Cela veut dire contre tout ordre établi, et c’est ce qu’il véhicule et c’est ce qu’il fait en Syrie et en Irak. Pourquoi cela a marché dans des villes en Irak par exemple ? Parce qu’ils arrivaient dans la ville avec très peu de moyens, confisquaient tout ce que l’Etat avait, et ils le distribuaient aux gens. Mais ce n’est pas propre à l’Etat Islamique : toutes les autres organisations, qu’elles soient communistes ou islamistes, ont fait des choses comme cela. Le Hezbollah ou les Khmers rouges l’ont fait. L’Etat Islamique arrive à contenter la population en se montrant vertueux en opposition avec la corruption et les systèmes établis qui ont démontrés qu’ils sont en totale faillite. »

La proclamation du califat par Abou Bakr al-Baghdadi fut une surprise pour beaucoup. Pourtant, Wassim Nasr l’affirme, ce n’était pas un hasard :

« en juin 2014, l’Etat islamique estime que c’est le moment de déclarer ce califat. Ils ont estimé que la montée en puissance en Syrie, que la prise de Mossoul en Irak, et surtout d’avoir pu casser la frontière de Sykes-Picot, étaient des signes qu’il fallait déclarer ce califat. En sachant très bien qu’à partir du moment où ils allaient le faire, ils allaient entrer en guerre avec tous les régimes de la région et toutes les puissances occidentales ou pas.

Et ça, ils l’ont fait en connaissance de cause. Dès le début, ils disaient que in fine les puissances régionales et mondiales qui ont des animosités entre elles vont les mettre de coté pour se battre contre eux. C’est une partie prenante de la propagande de l’Etat islamique : « nous on est sur le bon chemin, et la preuve c’est que tout le monde est contre nous ». Il ne faut pas penser qu’ils ont déclaré leur califat sur un coup de tête. Ils ont prouvé qu’ils ont un coup d’avance. » 

2. L’expansion et l’avenir de l’Etat islamique

L’Etat islamique s’est surtout révélé au monde entier par sa capacité à mettre la main, en Irak et en Syrie, sur un territoire extrêmement vaste. Profitant de la faiblesse des états en place, il a cherché à asseoir sa légitimité et son projet de califat sur un ancrage territorial extrêmement conséquent. Comment un groupe terroriste a-t-il réussi à s’approprier des villes, des régions entières ?

« Il a su profiter d’éléments objectifs qui permettent qu’un groupe comme lui puisse prospérer : la situation économique, la situation politique, le ras-le-bol de la population, et l’absence d’alternative. C’est pour cela qu’aujourd’hui, même si l’Etat islamique est défait militairement, il y aura un autre groupe après si ces éléments objectifs perdurent. (..) Il y a des échecs répétés des systèmes de gouvernance qui ont été calqués dans le monde arabe.

Et l’essence révolutionnaire de cet Etat islamique a attiré beaucoup de gens. (..) Bien entendu, tout le monde ne soutient pas l’Etat islamique : il y a des gens convaincus, des gens qui profitent pour des raisons mercantiles, d’autres qui le font à défaut de mieux, etc. Mais il faut proposer autre chose que la vie sauve : si les gens sont parqués dans des camps, qu’ils n’ont rien à espérer, bien sûr qu’ils vont choisir les armes. Sous une bannière ou une autre. »

Pour maîtriser un territoire aussi vaste, il paraît évident qu’il est nécessaire de disposer d’une puissance militaire importante. Pourtant, Wassim Nasr est plus nuancé :

« il ne faut pas exagérer, l’Etat islamique n’a pas une véritable puissance militaire. La puissance qu’il a, c’est la motivation de ses recrues. Avant tout. Ils ont un armement assez rudimentaires. (..) Leur puissance, c’est aussi d’avoir face à eux, en tout cas en 2014, des armées face à eux complètement désuètes, qui n’avaient pas la motivation du combat. (..) Ils ne peuvent pas tout contrôler par le glaive, c’est impossible. Pour qu’un groupe quel qu’il soit, il faut qu’il soit comme un poisson dans l’eau, et ça c’est Mao qui le disait.

Il leur fallait un soutien populaire, et ils l’ont obtenu aussi en installant une forme d’ordre après une longue période de désordre. Par exemple en instaurant une justice : certes expéditive, certes violente, mais justice quand même. Pour les gens qui vivent un désordre complet depuis plusieurs années, cela représente quelque chose. (..) Donc il y a le glaive, il y a cette forme de justice, il y a cette forme de contradiction avec les systèmes corrompus qu’il y avait avant, et il y a cette promesse d’un système vertueux, qui peut assurer une vie normale à ceux qui acceptent et qui adhèrent. Ce n’est plus le cas aujourd’hui à cause de la guerre, et l’Etat islamique est de moins en moins en capacité de garantir cela à une population. »  

Au-delà du soutien populaire, une autre question est assez controversée : le financement de l’Etat islamique. Sur les prétendus financements saoudiens, le journaliste de France 24 est catégorique :

« c’est un mythe encore sur l’Arabie Saoudite. Il faut savoir que c’est un pilier de l’anti-terrorisme, même si cela peut choquer certains. Ils mettent beaucoup d’argent la-dedans, et toutes les fatwas religieuses anti-djhiadistes/anti-califat émanent de religieux saoudiens. Le wahhabisme est un terreau, mais les Saoud ont peut pour leur trône, parce que l’Etat islamique ambitionne de reprendre les lieux saints de l’Islam et qu’il y a beaucoup de saoudiens dans leurs recrues. Donc ils ne vont pas financer l’Etat islamique. Et aujourd’hui, ils financent toutes les factions qui se battent avec l’Etat islamique. (..) Il y a eu des financements de particuliers, voire d’associations, qui ont finit dans les caisses de l’EI, oui. Mais pas de financements étatiques. »  

Plus généralement, Wassim Nasr déconstruit également quelques clichés :

« les revenus du pétrole n’ont jamais constitué plus de 20-30% des revenus de l’Etat islamique. Pour la simple raison qu’ils ont besoin de raffiner sur place pour faire tourner leurs machines de guerre. (..) Il faut imaginer que l’Etat islamique a besoin de très peu pour vivre. Ils n’ont pas de dépenses d’état conséquentes. Ils vivent avec très peu et ils sont sur une zone qui est très riche. Riches en denrées alimentaires, en blé, en coton. Il y a des usines de béton, de l’eau, etc. Et tout cela génère de l’argent. » 

Au-delà des frontières syriennes et irakiennes, l’Etat islamique a très tôt voulu s’assurer une expansion à l’international, notamment après la proclamation du califat. Est-ce un aspect important de la stratégie du groupe ?

« Bien sûr. L’Etat islamique veut porter la bannière du djihad global, et remplacer Al-Qaïda, très clairement. Cela a marché pendant un moment, mais il faut savoir que parmi les chefs d’Al-Qaïda il n’y a en a aucun qui a rejoint l’EI. Certains sont même très virulents à son égard en disant que la califat est illégitime. (..) Mais c’est la seconde génération, qui sont des seconds couteaux aujourd’hui, qui sont plus attirés par l’EI. A cause du califat, à cause de cette capacité à se projeter et à commettre des attentats partout, et à cause de la prétention étatique qu’ils ont eu. (..) Je pense que malgré les défaites militaires en Irak et en Syrie, le public potentiel sera plus attiré par l’EI que par Al-Qaïda. »  

Pour le journaliste de France 24, les choses sont claires : l’Etat Islamique étend son influence dans de très nombreuses régions du monde, et la Libye ou Boko Haram en sont les meilleurs exemples. Et cette influence n’est ni le fruit du hasard, ni un sujet mineur.

L’Etat islamique a toujours utilisé une arme très puissante, qui lui a permis d’attirer de nombreuses recrues : la communication. Comment expliquer que ce groupe ait pu développer une communication aussi pointue et efficace ? Pour Wassim Nasr, l’explication est simple :

« ils ont réussi à recruter beaucoup de gens qui ont des compétences humaines en terme de communication. Quand Al-Qaïda faisait une vidéo dans une grotte du fin fond de l’Afghanistan en pachtoune ou traduit en mauvais français, cela ne parle pas aux gens ici en France pour donner cet exemple.

Mais quand l’Etat islamique produit des vidéos dans lesquelles on voit un jeune français parler l’argot de sa cité, de sa ville : c’est sûr que c’est beaucoup plus audible et beaucoup plus de gens vont s’identifier à lui. D’un autre côté, ils ont des gens qui ont des compétences en terme de montage, de communication, de story-stelling. C’est très important. (..) Le message est adapté (en fonction du public), et cela comme n’importe quelle boîte de communication le ferait. (..) Ils savent faire : ce sont des gens qui ont vu les mêmes films que nous, regardé les mêmes séries, joué aux mêmes jeux, qui ont les mêmes codes. Dans un monde mondialisé. Ils savent très bien comment adapter le message, et c’est voire naturel. »

Wassim Nasr à la MIE Labo 6 (© Maxime Le Goff/BYCOME)

Wassim Nasr à la MIE Labo 6 (© Maxime Le Goff/BYCOME)

Aujourd’hui, l’Etat islamique fait face à une coalition de dizaines de pays, en plus des russes, des turcs, des iraniens. Sans compter les kurdes, le régime syrien, et les forces irakiennes. Ses défis militaires en Irak et en Syrie sont énormes. Dans ce contexte, quel peut-être son avenir ? Wassim Nasr explique :

« il y a plein de zones du monde où ils peuvent refaire ce qu’ils ont fait. En Irak et en Syrie, ils peuvent le refaire parce que toutes les raisons objectives existent encore, amplifiées par l’exode des populations. Donc il y a tout pour cela resurgisse. Est-ce qu’ils vont perdre ? Oui. Cela va prendre du temps, mais ils vont peut-être perdre si la pression militaire persiste. Ce n’est pas gagné d’avance. Cette collation hétéroclite qui sert le message et la propagande de l’Etat islamique, je ne sais pas si elle va durer. Mais encore une fois : écraser un groupe militairement, cela n’a jamais été la réponse. Si les raisons objectives persistent, il y aura l’Etat Islamique ou un autre Etat islamique, peut être beaucoup plus violent. Je n’ai pas de boule de cristal, mais l’analyse que j’en fais, c’est que tous les éléments objectifs existent encore. Dès que la pression militaire va baisser, ils vont resurgir. »  

Quentin Chatelier – Fabien Chatelier – Valentin Chatelier – Maxime Le Goff – Marion Barthélemy – Évènement organisé à la Maison des Initiatives Etudiantes (MIE Labo 6)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s