Jean-Claude Michéa – Notre ennemi, le capital

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Si l’on veut réellement rassembler la grande majorité des classes populaires autour d’un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste (et non pas simplement accroître ses privilèges électoraux), il faut impérativement commencer par remettre en question ce vieux système de clivages fondé sur la «confiance aveugle dans l’idée de progrès», dont les présupposés philosophiques de plus en plus paralysants (du type « parti de demain » – celui de la Silicon Valley – contre « parti d’hier » – celui de l’agriculture paysanne ou de la culture du livre) ne cessent d’offrir depuis plus de trente ans à la gauche européenne le moyen idéal de dissimuler sa réconciliation totale avec le capitalisme sous les dehors beaucoup plus séduisants d’une lutte « citoyenne » permanente contre toutes les idées «réactionnaires» et « passéistes ».

Le philosophe critique la gauche libérale, son égoïsme et son individualisme. Il explique comment elle manipule la population et analyse les propositions de nouveaux mouvements politiques pour revenir vers un monde décent.

Editions Flammarion


Les Matins de France Culture – La gauche contre le peuple

A quatre mois de la fin du mandat de François Hollande et à quelques jours du premier débat d’une primaire que le Parti Socialiste organise malgré la certitude d’arriver en ordre dispersé au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, la gauche semble condamnée à un rôle de spectateur d’une campagne présidentielle où l’essentiel semble se jouer entre le centrisme « révolutionnaire »d’Emmanuel Macron, le libéralisme conservateur de François Fillon et le populisme nationaliste de Marine le Pen.

Si chacun à leur manière, ces trois candidats en appellent tous directement au peuple, la gauche de gouvernement parait quant à elle désormais incapable d’articuler une offre politique susceptible de susciter son adhésion au terme d’un quinquennat qui n’a provoqué que son rejet. Comment la gauche s’est-elle ainsi coupée du peuple ?

Pour en discuter aujourd’hui dans Les Matins de France Culture, Guillaume Erner reçoit le philosophe Jean Claude Michéa.

Deuxième partie de l’émission avec Jean-Claude Michéa

A quatre mois de la fin du mandat de François Hollande et à quelques jours du premier débat d’une primaire que le Parti Socialiste organise malgré la certitude d’arriver en ordre dispersé au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, la gauche semble condamnée à un rôle de spectateur d’une campagne présidentielle où l’essentiel semble se jouer entre le centrisme ‘’révolutionnaire’’ d’Emmanuel Macron, le libéralisme conservateur de François Fillon et le populisme nationaliste de Marine le Pen.

Si chacun à leur manière, ces trois candidats en appellent tous directement au peuple, la gauche de gouvernement parait quant à elle désormais incapable d’articuler une offre politique susceptible de susciter son adhésion au terme d’un quinquennat qui n’a provoqué que son rejet. Comment la gauche s’est-elle ainsi coupée du peuple ?


Répliques – Y-a-t-il une alternative à la société libérale ? (France Culture)

Le libéralisme est le grand sujet d’étude et d’inquiétude de Jean-Claude Michéa. Après L’empire du moindre mal, Le complexe d’Orphée, et Lagauche et le peuple, échange épistolaire avec Jacques Julliard, il publie aujourd’hui Notre ennemi le capital

Aussi enthousiaste que Michéa est critique, Matthieu Laine , auteur du Dictionnaire amoureux de la liberté, vient de préfacer une Anthologie des discours de Margaret Thatcher et le titre de cette préface est : France, cet impérieux besoin de Thatcher.

Intervenants


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Entretien-fleuve avec Jean-Claude Michéa, le philosophe qui secoue la gauche (Les Inrocks)

Dans un essai stimulant, Notre ennemi le capital, le philosophe prophétise la fin proche et souhaitable du libéralisme. Et établit Podemos en modèle pour la gauche européenne. Entretien.

De nombreux intellectuels de gauche restent hermétiques, voire opposés, à vos écrits. Le dialogue est-il définitivement rompu ?

Jean-Claude Michéa – Si tel est le cas, je n’y suis pour rien ! Je ne refuserai évidemment jamais de débattre avec quelqu’un sous le seul prétexte qu’il serait “opposé à mes écrits”. Encore faut-il qu’il s’agisse d’un véritable débat et non d’une descente de police. Le problème – André Perrin l’a lumineusement montré dans ses incroyables Scènes de la vie intellectuelle en France –, c’est que l’ancienne culture du débat est aujourd’hui en passe de céder définitivement la place à celle de l’intimidation et de la chasse aux sorcières.

On juge beaucoup moins un auteur sur ce qu’il a réellement écrit (quand bien même il s’agirait d’un romancier comme Houellebecq) que sur les sombres intentions qu’on lui prête ou les usages nauséabonds qu’il est toujours possible de faire de son œuvre. Cette inquiétante dérive – qui en dit long, au passage, sur le sentiment de panique qui s’est emparé d’une partie du clergé universitaire et médiatique – ne peut naturellement conduire qu’à justifier “intellectuellement” les falsifications les plus grossières et les raccourcis les plus simplistes. J’en sais quelque chose.

Pourquoi les intellectuels “conservateurs” semblent avoir plus de facilité à se référer à vous que ceux que l’on qualifie de “gauche” ?

Pour la même raison, j’imagine, qu’un admirateur de Chesterton ou de Bernanos sympathisera toujours plus facilement avec un texte de Proudhon, de William Morris ou de Guy Debord qu’avec un essai de BHL, de Raphaël Glucksmann ou d’Alain Minc. Mais vous soulevez là, au fond, tout le problème des rapports historiques entre la « gauche » et le mouvement socialiste. La première, en effet, s’est toujours définie comme le “parti du mouvement”, du “Progrès” et de l’“avant-garde” en tout. Parti dont l’ennemi premier ne peut donc être, par définition, que la “Réaction” ou “le vieux monde”. Or si la critique socialiste originelle reprenait bien sûr à son compte la plupart des dénonciations de l’Ancien Régime et du pouvoir de l’Eglise, elle portait avant tout, au contraire, sur ce que Marx appelait la “loi du mouvement de la société moderne”.

Loin de partager les illusions de la gauche du XIXe siècle sur les bienfaits de la nouvelle société industrielle et de son Droit abstrait, les penseurs socialistes les plus radicaux avaient donc compris, dès le début, le caractère fondamentalement ambigu de la notion de “Progrès” (qu’on songe par exemple à l’avenir que nous réservent, de nos jours, la Silicon Valley ou l’agriculture industrielle). C’est pourquoi toute pensée qui se voudrait encore “de gauche”, et uniquement de gauche, s’expose inévitablement à toute une série de dérives suicidaires. Il n’est que trop facile, en effet, de confondre l’idée qu’“on n’arrête pas le Progrès” avec l’idée qu’on n’arrête pas le capitalisme. Telle est, selon moi, la racine philosophique la plus constante de toutes les mésaventures de la gauche moderne.

Le journaliste du Figaro Alexandre Devecchio consacre un chapitre de son livre, Les nouveaux enfants du siècle, à la “Génération Michéa” dans laquelle il range pêle-mêle : François Xavier Bellamy, Madeleine Bazin de Jessey, Mathieu Bock-Côté ou bien encore Eugénie Bastié. Que pensez-vous de cette classification ? Avez-vous le sentiment d’avoir influencé une nouvelle génération d’intellectuels ou de militants politiques ?

Si l’analyse de Devecchio est exacte, cela voudrait donc dire qu’un auteur qui a toujours refusé de participer à la moindre émission télévisée, dont les livres ne se vendent qu’à quelques milliers d’exemplaires – et non à des “dizaines de milliers” comme l’affirme régulièrement un Jean-Loup Amselle – et qui distille de surcroît au compte-goutte ses interviews aurait néanmoins le pouvoir d’influencer toute une “génération” ! J’avoue être très sceptique. Mais si tel était le cas, ce serait plutôt réconfortant. Cela prouverait au moins qu’il est encore possible de passer à travers les mailles du filet.

Selon vous, les classes populaires prennent conscience du fait que les deux grands partis du “bloc libéral” détruisent leurs acquis sociaux, et elles se réfugient dans l’abstention ou le vote “néo-boulangiste”. Comment faire de cette prise de conscience un levier pour une alternative “de gauche” ?

Les classes populaires subissent de plein fouet, par définition, toutes les nuisances du système capitaliste. Or, ce dernier, à la différence des sociétés antérieures, se caractérise avant tout par le fait – comme l’écrivait Karl Marx – que les relations entre les hommes y prennent essentiellement la forme d’un rapport entre les choses (le “fétichisme de la marchandise” n’étant que la manifestation quotidienne la plus visible de cette “réification”). En d’autres termes, la domination du capital est d’abord celle d’une logique anonyme et impersonnelle qui s’impose à tous, y compris aux élites elles-mêmes – quelles que soient par ailleurs la cupidité réelle et la vanité sans bornes de ces élites.

En abandonnant définitivement, à la fin des années 1970, cette grille de lecture socialiste – pourtant plus actuelle que jamais, comme la crise de 2008 l’a encore amplement prouvé –, la gauche ne pouvait donc laisser aux classes populaires qu’une seule issue politique : personnaliser à l’extrême l’origine systémique de leurs souffrances quotidiennes et de leur exaspération grandissante en l’attribuant à la seule existence des immigrés, des Juifs ou de l’Etat fiscal. C’est bien ce renoncement à toute critique radicale de la dynamique déshumanisante et écologiquement destructrice du capitalisme qui explique, pour l’essentiel, les progrès constants du vote “néo-boulangiste”. Ce dernier ne prospère jamais, en effet, que sur ce que Renaud Garcia a si bien appelé le “désert de la critique”. Et ce ne sont certainement pas les sermons moralisateurs de l’élite médiatique et intellectuelle qui pourront y changer quoi que ce soit.

Vous défendez que retrouver la “radicalité” originelle de la gauche serait insuffisant pour regagner la confiance des classes populaires. Mais la posture “ni de gauche ni de droite” est occupée par Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Dès lors, n’est-on pas dans une impasse ?

En 1874, les proscrits de la Commune réfugiés à Londres avaient tenu à rappeler à tous “ceux qui seraient tentés de l’oublier” que “Versaillais de gauche et Versaillais de droite doivent être égaux devant la haine du peuple”. Telle était effectivement, jusqu’à l’affaire Dreyfus, la position dominante du mouvement socialiste (en 1893, Jules Guesde et Paul Lafargue appelaient encore les prolétaires à chasser du pouvoir “les voleurs de gauche ou de droite”). Position radicale qu’on retrouve à l’identique, de nos jours, dans les propos du leader de Podemos, Pablo Iglesias : “Il faut des rêves pour défendre ceux d’en bas et oser affronter ceux d’en haut.”

Si Marine Le Pen a pu si facilement retourner à son profit ce type de slogan – tout en veillant, bien sûr, à en désamorcer les implications les plus radicales –, c’est donc bien, encore une fois, parce que la gauche, une fois actée sa conversion à l’économie de marché, lui a abandonné de fait le monopole de la dénonciation des effets économiques et culturels humainement et socialement destructeurs de la dynamique du capital (sans que le Front national ne renonce d’ailleurs pour autant au mythe de la “croissance”). Dénonciation de surcroît peu cohérente, puisqu’il va de soi qu’on ne peut pas célébrer à la fois l’unité nationale et la lutte des classes. Quant au “ni gauche ni droite” de Macron (il conviendrait de distinguer ici ce “ni gauche ni droite” d’en haut du “ni gauche  ni droite” d’en bas), c’est encore un autre problème. C’est dire – vous avez entièrement raison sur ce point – l’impasse dans laquelle nous nous trouvons !

Pourquoi faites-vous du dépassement du clivage gauche/droite la première des priorités politiques pour combattre le capitalisme ?

Pour deux raisons majeures. D’une part, le clivage gauche/droite, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, conduit toujours à opposer un “peuple de gauche” à un “peuple de droite” (c’est d’ailleurs tout le sens de cette importation récente du système américain des primaires). Or, la seule ligne de démarcation politiquement féconde est celle qui inviterait, au contraire, à fédérer l’ensemble des classes populaires contre cette oligarchie libérale qui ne cesse de dissoudre leur mode de vie spécifique dans les “eaux glacées du calcul égoïste” (Marx).

D’autre part, ce clivage a aujourd’hui presque entièrement changé de sens. Il ne met plus aux prises, comme au XIXe siècle, les partisans d’un ordre divin sanctifiant les inégalités de naissance et les héritiers de la philosophie des Lumières. Il scinde au contraire celle-ci en deux camps officiellement rivaux. D’un côté ceux qui, dans la lignée d’Adam Smith et de Turgot, voient dans l’extension continue du marché le fondement premier de la liberté individuelle. De l’autre, ceux qui considèrent que c’est plutôt l’extension indéfinie des “droits de l’homme” qui en constitue le moteur principal. Mais à partir du moment où le libéralisme économique de la “droite” moderne doit être défini, selon la formule de Friedrich Hayek, comme le droit absolu “de produire, de vendre et d’acheter tout ce qui peut être produit ou vendu” (qu’il s’agisse d’une montre connectée, d’une dose de cocaïne ou du ventre d’une mère porteuse), il est clair qu’il ne pourra jamais se développer de façon intégralement cohérente sans prendre tôt ou tard appui sur le libéralisme culturel de la “gauche” (je laisse ici de côté l’usage purement électoral par une partie de la droite de la rhétorique conservatrice).

En d’autres termes, Hayek implique Foucault et Foucault implique Hayek. Autant dire que nous aurons donc de plus en plus affaire – si rien ne change – à ce que Debord appelait déjà “les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé”. Luttes dont le seul vainqueur réel – Podemos l’a bien compris – ne peut être que le capital et son “mouvement incessant du gain toujours renouvelé” (Marx).


Les intellectuels, le peuple et les réseaux sociaux, par Jean-Claude Michéa (Le Comptoir)

Socialiste libertaire, communautarien et décroissant, qui n’hésite pas à tacler la gauche ou la religion du progrès, Jean-Claude Michéa n’est pas de ceux qui se laissent facilement enfermer dans une case. Une originalité qui lui a valu de nombreuses attaques de son propre camp – Frédéric LordonPhilippe CorcuffSerge HalimiLuc BoltanskiIsabelle GaroJean-Loup Amselle, pour ne citer que les plus connus.

Pourtant, depuis plus de vingt ans, le Montpelliérain s’échine à mener une critique radicale et originale du libéralisme et à réhabiliter les classes populaires et leurs pratiques – comme le football –, ignorées et méprisées par les politiques de droite comme de gauche. Nous devons en partie au philosophe la popularisation récente de l’écrivain George Orwell, ainsi que l’introduction en France de la pensée du sociologue et historien américain Christopher Lasch. Notre admiration pour ce « penseur vraiment critique », comme le qualifient les éditions L’Échappée, n’est un secret pour personne. Nous avons décidé de vous offrir un extrait de son nouvel ouvrage, intitulé « Notre ennemi, le capital » (Climats), qui paraît ce 11 janvier 2017 et qui s’appuie sur l’entretien qu’il nous a accordé en février 2016. Dans cette scolie, Michéa donne des pistes pour la mise en place d’un mouvement social réellement populaire, radical et anticapitaliste, tout en nous éclairant sur nos échecs récents, notamment sur Nuit debout.

On pourrait définir le “socialisme des intellectuels”, au sens où l’entendait Jan Makhaïski, comme celui qui voit d’abord dans la “Révolution” une fin en soi et la clé ultime de toute rédemption personnelle (le Catéchisme révolutionnaire de Netchaïev, écrit en 1868, représentant la forme la plus extrême d’un tel point de vue). C’est donc uniquement dans ce cadre psychologique qu’a pu se former l’étrange question du “sujet révolutionnaire”, autrement dit de ce groupe humain privilégié dont la “mission historique” serait de faire advenir le paradis sur terre.

Or, dans la mesure où cette approche clairement messianique conduit inévitablement à considérer ce “sujet révolutionnaire” comme un simple moyen d’accomplir les prophéties de la Théorie, il va de soi que le statut privilégié de ce dernier ne peut jamais être garanti. Si, donc, pour telle ou telle raison, le prolétariat indigène ou la paysannerie locale en venait à décevoir les espérances intellectuelles qui s’étaient religieusement portées sur eux, un autre groupe élu ne manquerait pas de prendre aussitôt la relève, qu’il s’agisse des immigrés, de la jeunesse, des femmes, du lumpenprolétariat, ou même, comme chez Judith Butler, des drag-queens. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tant d’intellectuels de gauche en concluent si allègrement aujourd’hui, que le “peuple n’existe pas” (ce qui les dispense, au passage, d’avoir à s’interroger plus longuement sur les racines réelles de leur mode de vie privilégié). Entendons par là que seuls importent à leurs yeux la Théorie juste et ses gardiens autoproclamés.

S’adresser aux “gens ordinaires”

C’est donc, à coup sûr, l’un des principaux mérites de Podemos que d’avoir rompu, dès le départ, avec cette vision sacrificielle de la Révolution et, du même coup, avec ce « monde de la haine et des slogans » (Orwell) qui en est le complément inévitable. Ce qui singularise, en effet, les fondateurs de ce mouvement, c’est avant tout leur empathie peu commune – du moins dans le monde intellectuel et universitaire – avec “ceux d’en bas”, quelle que soit l’histoire particulière de chaque membre des classes populaires et son degré présent de conscience idéologique.

[…] Ce n’est, vraisemblablement, que si l’on commence à s’adresser aux “gens ordinaires” sur ce ton simple et chaleureux – à mille lieux, par conséquent, du discours autistique qui caractérise la plupart des organisation militantes d’extrême gauche – qu’il deviendra alors éventuellement possible de dépasser les limites “keynésiennes” du programme initial (celles que Pierre Thiesset avait relevées à si juste titre (voir La Décroissance de février 2016 – NDLR)). Et d’entreprendre ainsi, dans un second temps – grâce, entre autres, aux habitudes prises de débattre et de luttes en commun – de s’attaquer de façon plus radicale aux fondements même d’un système « qui ne va pas questionner tes idées, quelles qu’elles soient, ni regarder la couleur de ta peau ou ton lieu de naissance, quand il t’enlève ton logement, quand il t’expulse de ton travail et quand il limite de plus en plus le domaine de décision de la démocratie. »

[…] Les lieux les plus propices à la prise de conscience et à la révolte des gens ordinaires sont, en effet, presque toujours ceux où ils vivent (le quartier, le village ou la commune) et ceux où ils travaillent (l’usine, l’atelier, la ferme, le bureau, l’école, l’hôpital, etc.). Non seulement parce que c’est sur ces lieux où se déroule la plus grande partie de leur existence quotidienne que leur puissance d’agir en commun est logiquement la plus facile à réveiller (protestation contre la fermeture d’une école ou de la maternité locale, une pollution industrielle, un plan social, des conditions de logement indécentes, l’insécurité quotidienne, etc.). Mais aussi, et surtout, parce que ce sont ces territoires premiers qui constituent le principal lieu d’initiation à la vie commune – laquelle inclut, entre autre, l’habitude de discuter avec le voisin ou le collègue qui ne pense pas forcément comme nous (une habitude qui se perd facilement, en revanche, dès qu’on se retrouve enfermé dans l’entre-soi d’une secte religieuse ou politique). Et donc l’un des lieux d’apprentissage privilégiés du débat démocratique et du dépassement quotidien des “contradictions au sein du peuple”.

L’ambiguïté politique des “réseaux sociaux”

[…] Une organisation qui se donnerait réellement pour objectif de rendre la parole et le pouvoir à ceux d’en bas ne pourra donc réussir à mettre en mouvement ces derniers et leur permettre ainsi de prendre réellement conscience par eux-mêmes de la nature réelle du système qui mutile leur puissance de vivre, que si elle parvient à s’enraciner durablement dans ces territoires premiers […]. Or, dans l’état de décomposition avancée qui est devenu celui de presque toutes les formes de médiation politiques, syndicales ou associatives traditionnelles (et l’atomisation libérale du monde a évidemment joué un rôle central dans une telle décomposition) cette volonté d’aller au peuple – pour reprendre la formule des populistes russes – se heurte à des obstacles beaucoup plus puissants qu’autrefois.

Le réflexe naturel des nouveaux mouvements sociaux – y compris, par conséquent, de Podemos – est donc, dans un premier temps, de chercher à compenser cette absence initiale d’enracinement populaire en se reportant de façon massive sur le nouveau monde des “réseaux sociaux”. On ne saurait, bien sûr, les en blâmer. C’est là, en effet, non seulement l’une des façons les plus efficaces, de nos jours, de court-circuiter les médias officiels et ces organisations politiques traditionnelles que la « loi d’airain de l’oligarchie » (Robert Michels, Les Partis politiques, 1914) a peu à peu conduit à se refermer sur elles-mêmes et à se couper ainsi des gens ordinaires.

Mais c’est également l’un des moyens les plus rapides de mettre en œuvre certaines procédures de décision qui sont au moins aussi “démocratiques” que celles qui relèvent d’une logique purement représentative (c’est Proudhon qui disait qu’il « faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle Assemblée nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent »).

Le problème c’est que cet univers scintillant des nouveaux réseaux sociaux est tout sauf politiquement neutre. D’une part, en effet, parce qu’il matérialise, dans sa structure même, tous les effets de la vision “siliconienne” du monde : « Au lieu de construire des murs – se vantait par exemple Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook – nous pouvons aider les gens à construire des ponts. Au lieu de diviser les gens, nous pouvons les rassembler. Et nous le construisons une connexion à la fois, une innovation à la fois, jour après jour. » Discours de propagande parfaitement rôdé, mais qui confirme amplement, une fois décodée la novlangue “citoyenne” (et notamment la fameuse opposition libérale des “ponts” et des “murs”) que ces nouveaux “réseaux sociaux” ont bien été conçus et mis au point par le capitalisme cool de la Silicon Valley dans le seul but – selon la formule de Guy Debord – de « réunir le séparé en tant que séparé«  (ce que Sherry Turkle décrit pour sa part comme le fait d’être « seuls ensemble » et Jean-Pierre Lebrun comme celui de « vivre ensemble sans autrui ». À ce titre, ils présupposent donc un monde dans lequel cette connexion perpétuelle de tous avec tous trouve, en réalité, son principe ultime dans le déclin préalable, et toujours plus poussé, de tous les liens sociaux primaires […].

Mais ce nouveau monde des réseaux sociaux n’est pas simplement lié à un projet de société – censé être plus “égalitaire” et plus “horizontal” – dans lequel la connexion aurait définitivement pris le pas sur le lien social […]. Dans la mesure où il exige un certain nombre de moyens technologiques sophistiqués, beaucoup de temps libre (comment passer ses nuits debout lorsqu’on doit se lever chaque matin ?) et, surtout, certaines habitudes culturelles spécifiques (par exemple celle de vivre les yeux constamment rivés sur l’écran de son ordinateur ou de son smartphone) – il conduit presque immanquablement, dans les faits, à conférer un poids social et politique disproportionné aux nouvelles classes moyennes des grandes métropoles (et particulièrement à leur jeunesse).

Or s’il est incontestable que ces classes – organiquement liées à l’encadrement technique, managérial et culturel du mode de production capitaliste – sont de plus en plus touchées par la crise et la précarité (notamment depuis 2008), il est non moins incontestable que leur statut social ambigu (et leur mode de vie encore relativement privilégié si on le compare à ce que doivent subir quotidiennement ceux d’en bas, notamment dans le monde rural) ne les prédispose guère, du moins pour le moment, à remettre en question de façons réellement cohérente l’imaginaire du capitalisme de consommation. Il suffit de songer ici, entre mille autres exemples, à leur confiance naïve dans les vertus supposées “émancipatrices” du libéralisme culturel et de la “mobilité”, à leur mépris constitutifs de toutes les “frontières” existantes, ou encore à leur croyance que l’État-nation (lui-même le plus souvent réduit par les fractions les plus extrémistes de la jeunesse de ces nouvelles classes moyennes à sa seule présence policière) constituerait encore le véritable centre de décision du pouvoir capitaliste moderne.

Alors même – comme le soulignait ironiquement Thomas Frank – qu’aujourd’hui, s’agissant du monde marchand et financier, « le problème vient plutôt du fait que l’État ne régule et ne contrôle à peu près rien ». […] Cela ne veut bien sûr pas dire qu’un mouvement social qui entendrait prendre appui de façon privilégiée, au départ, sur les réseaux sociaux et les technologies numériques serait, du même coup, condamné à l’échec (d’autant que l’approfondissement, à terme inévitable, de la crise de l’économie capitaliste mondiale ne manquera pas de dissiper une grande partie des illusions que ces nouvelles classes moyennes entretiennent encore sur le “progrès”, la “croissance” et la “modernité”).

Mais cela implique, en revanche, que tout mouvement de ce type devra très vite prendre conscience des limites constitutives de la prétendue “démocratie numérique”. […] Il ne s’agit donc pas de bannir définitivement – surtout en ces temps difficiles où la donne politique est presque entièrement à refaire – tout usage politique des technologies numériques […]. Mais, avant tout, de prendre enfin conscience que le temps est désormais venu d’apprendre à penser avec les réseaux sociaux contre les réseaux sociaux.

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