Régis Debray – L’art politique et la superstition économique

Qu’on soit coach ou président, pape à Rome ou éditeur à Paris, l’art politique consiste à transformer un tas en tout — des populations en un seul peuple, ou une bande de zigotos en membres d’une même équipe. La superstition économique a l’effet contraire : elle désagrège un tout en tas. Le premier compose, la seconde décompose. Pour créer un ensemble et l’élan qui va avec, un fédérateur se sert (si l’on peut dire) de symboles pour galvaniser et rassembler.

Qu’est-ce qu’un symbole ? Un point de mire et de convergence : un pôle aimanté. Progrès, Justice, Révolution, Nation, Egalité : un invisible, impossible à photographier parce que situé au-delà de la ligne d’horizon et au-dessus de notre monde immédiat et sensible, mais qui a la vertu de relier.

Le commun est en surplomb ou n’est pas. Il se trouve que les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse. Sans un axe vertical, rien de solide à l’horizontale, mais du sablonneux, du liquéfié, de l’invertébré. Ségrégation et zonage. Des cases et des niches.

La mise en concurrence des régions, classes d’âge, universités, mémoires, disloque tout ce que l’histoire a pu fédérer, agréger, mêler et féconder. L’Europe se meurt d’horizontalité : comme rien ne dépasse la loi du chiffre, ça tombe en morceaux (Catalogne, Irlande, Flandre, etc.). La France ne se morcelle pas en principautés mais en ghettos, réseaux, lobbies, ethnies, religions. Et tout se tient dans ce joyeux démembrement. Soixante millions de branchés, soixante millions d’esseulés, qui ne savent plus à quel saint se vouer. Comme si une connexion Internet pouvait engendrer un lien de fraternité.

Régis Debray, L’erreur de calcul

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