Enquête sur l’affaire Bouaké

bouaké

Épisode-clé de la crise ivoirienne et de l’histoire récente entre la France et la Côte d’Ivoire, le bombardement de Bouaké est aussi l’un des plus troubles. Le 6 novembre 2004, l’armée ivoirienne bombarde un camp français de la force Licorne à Bouaké. Neuf soldats français et un Américain sont tués, 38 personnes blessées. Après 11 ans d’instruction, que sait-on? Quelles zones d’ombre persistent ? RFI revient sur cet épisode tragique. Une enquête en 5 volets d’Anthony Lattier, avec le concours de Frédéric Garat.

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Pourquoi neuf militaires français sont-ils morts et trente- neuf ont-ils été blessés le 6 novembre 2004, à Bouaké, en Côte d’Ivoire ? Quinze ans après les faits, ces crimes n’ont toujours pas trouvé de coupable. Un procès est prévu aux Assises de Paris en mars 2020 pour juger les deux pilotes biélorusses suspects. Soulèvera-t-il la chape de plomb qui recouvre certainement l’un des plus grands scandales de la Ve République et met en cause trois ministres français : Michèle Alliot-Marie (ministre de la Défense), Dominique de Villepin (ministre de l’Intérieur) et Michel Barnier (ministre des affaires étrangères), à l’époque des faits, sous la présidence de Jacques Chirac ?

Me Jean Balan est le principal avocat chargé de défendre les familles des soldats français tués et blessés. Il raconte ici, pour la première fois, son combat visant à lever le voile sur cette tragédie. Pendant quinze ans, avec le soutien de magistrats intègres, armé de son incroyable ténacité, il va aller de surprise en surprise, de bataille en bataille, a n de poursuivre un objectif : démonter, pièce par pièce, un mensonge impliquant les plus hautes autorités du pays au nom d’intérêts peu avouables. Chaque fait, chaque mot rapporté est étayé par des documents indiscutables. C’est le scandale d’État le plus secret et le plus sanglant de la Ve République.

Max Milo

 


Avocat des familles des victimes et des blessés du bombardement des soldats français à Bouaké, le 6 novembre 2004, Me Jean Balan publie chez Max Milo Crimes sans châtiment. Un des plus grands scandales de la Ve République. Il revient pour l’Opinion sur les dessous de ce bombardement dont les pilotes seront jugés en mars prochain à Paris devant la Cour d’assises.

 


En mars s’ouvrira à Paris devant la cour d’assises le procès des auteurs présumés du bombardement de Bouaké. Le 6 novembre 2004, 9 soldats français et un civil américain étaient tués. Parmi eux, 5 militaires du RICM de Poitiers. Plus de 15 ans après, l’avocat d’une vingtaine de familles a décidé de parler. Il publie demain un livre choc. Et a accepté de nous rencontré en avant-première. Reportage de François Bombard, Antoine Morel, Patricia Chalumeau, Antoine Morel et Jennifer Russeil


Le 6 novembre 2004, neuf soldats français sont tués à Bouaké en Côte d’Ivoire. Maître Jean Balan est l’avocat de 22 familles de soldats tués ou blessés. Depuis plus de 15 ans, il mène un combat pour lever le voile sur cette tragédie. Une tragédie faite de mystères et de mensonges, qui met en accusation une nomenklatura et les personnalités les plus plus importantes de l’Etat français. Dans quelques jours s’ouvre le procès de Bouaké. Va-t-on découvrir qui étaient les véritables commanditaires de cet assassinat ? La vérité sera-t-elle faite sur ce qui pourrait bien être un des pires scandales de la Vème République ? Pour que ces crimes ne restent pas sans châtiment !


Bouaké: Villepin et Alliot-Marie «ont tout fait pour cacher la vérité» (RFI)

En 2004, le camp militaire français de Bouaké, en Côte d’Ivoire, était bombardé et neuf soldats trouvaient la mort. Le 17 mars 2020, un procès doit se tenir en France. L’un des avocats des familles, Me Jean Balan, publie aux éditions Max Milo « Crimes sans châtiment », un livre à charge contre certains ministres français de l’époque.

RFI : Le 6 novembre 2004, neuf soldats français et un civil américain sont tués dans le bombardement d’une caserne de l’armée française à Bouaké dans le centre de la Côte d’Ivoire. Le 17 mars prochain doit s’ouvrir à Paris le procès de cette affaire, les trois pilotes biélorusses et ivoiriens seront jugés par contumace. Qu’est-ce qui risque de ne pas figurer dans le procès, et qu’affirme votre livre ?

Maître Jean Balan : L’essentiel. Les commanditaires qui ont donné l’ordre que le campement de Bouaké soit bombardé, ça, ça ne figurera pas au dossier parce qu’on a été empêché totalement de le savoir.

Alors cette frappe intervient trois jours après le lancement par le président Gbagbo d’une tentative de reconquête militaire du nord de la Côte d’Ivoire, et selon les autorités françaises de l’époque, selon Jacques Chirac, c’est Laurent Gbagbo qui donne l’ordre de frapper une position française à Bouaké, qu’est–ce qui vous fait penser, vous, que ce n’est pas Laurent Gbagbo ?

Ce n’est pas moi qui le pense, c’est absolument tous les protagonistes, y compris Chirac. Même dans le dossier, il résulte totalement que, dès le début, absolument dès le début, il savait pertinemment que ce n’était pas Gbagbo qui avait donné l’ordre. Ce qui est absolument sûr, c’est que les autorités françaises du gouvernement de l’époque, elles ont absolument tout fait d’une manière concertée, organisée -ce n’est pas moi qui le dis, c’est la juge d’instruction qui le dit- elles ont fait en sorte que l’enquête judiciaire ne puisse pas prospérer depuis 2004, et ça a continué par la suite. Et dans ces conditions-là, on a été toujours empêché de prendre le fil pour voir qui a été le donneur d’ordre. Et Dominique de Villepin, pendant des années, il parle avec son cynisme habituel, c’est-à-dire que lui ne sait rien, il ne sait même pas que la Côte d’Ivoire existe.

Dominique de Villepin ?

Voilà. Et Michèle Alliot-Marie, avec un tissu de mensonges absolument hallucinant dès le début jusqu’à la fin, et qui changeait de mensonge, au fur et à mesure que la juge d’instruction démentait totalement ses dires. Quand on prend tant de risques, c’est qu’on veut, à aucun prix, ne pas connaitre la vérité.

Ce que vous dites, c’est que si Dominique de Villepin, ministre de l’Intérieur de l’époque, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense de l’époque, et Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères de l’époque, ne répondent pas avec franchise aux questions qui leur sont posées, c’est parce qu’ils ont quelque chose à cacher, c’est ça ?

C’est exactement ça.

Alors ces trois anciens ministres français sont en effet en couverture de votre livre, quelle pouvait être la manipulation française dans cette frappe de deux avions ivoiriens contre une position de l’armée française ?

La manipulation de ces trois-là… Je ne peux pas démontrer que ce sont eux qui ont manipulé. Ce que je démontre, c’est qu’ils ont tout fait pour qu’on ne puisse pas arriver à tirer le fil. L’intérêt, il est très simple, ils voulaient se débarrasser de Gbagbo, et il fallait un prétexte à un moment donné. À la fin de mon livre, tout est clair, c’est une note approuvée par le président Chirac, écrite par son chef d’état-major Georgelin, où il est dit absolument très clairement qu’il faut expliquer à Soro et à Ouattara – Soro étant le chef des rebelles – que la meilleure manière de se débarrasser de Gbagbo, termes utilisés par eux, ce sont les élections. Donc ils avaient envisagé très clairement de se débarrasser de Gbagbo. Maintenant, si quelqu’un a sauté le pas en bombardant le camp de Bouaké tout simplement pour avoir un prétexte pour faire un coup d’État militaire, c’est un pas que je franchis, je le franchis parce que sinon il n’y a absolument aucune logique dans ce bombardement.

Donc dans cette hypothèse, il y a des faucons dans l’entourage de Jacques Chirac qui sont peut-être complices de quelques hommes dans l’état-major ivoirien pour provoquer un immense scandale autour de la mort de soldats français, ce qui servira ensuite de prétexte à la chute de Laurent Gbagbo, c’est ça ?

Je suis votre hypothèse qu’il y ait peut-être une certaine aide de l’état-major de Gbagbo, notamment le général Doué, mais qui est mort à l’heure actuelle, c’est une hypothèse qui peut se tenir, mais l’initiative ne venait pas des sous-fifres ivoiriens.

Vous pensez que l’initiative vient de Paris en fait ?

Je le pense, je le pense très sincèrement, mais pour répondre, vous avez dit des faucons, moi je dirai tout simplement des cons.

Simplement, c’est drôlement risqué de la part de ces faucons de mettre en danger la vie de leurs compatriotes français sur le terrain.

Mais ce n’est pas que c’est risqué, c’est complètement imbécile, bon je ne pense pas du tout que les morts étaient prévues, l’endroit principal qui a été bombardé, il ne devait y avoir personne. Mais ça volontairement aussi, il a été fermé juste avant le bombardement, comme si on savait d’avance quand le bombardement aurait lieu.

Qu’est-ce que vous avez comme preuve de cette manipulation française ?

Si j’avais des preuves sur cette manipulation française, tous ces gens-là que j’accuse, croyez-moi qu’il serait depuis longtemps en prison comme des assassins. Je ne peux pas vous apporter la preuve de la manipulation, mais j’apporte la preuve qu’ils ont tout fait pour qu’on ne puisse pas découvrir ces manipulations.

Dans leur fuite, les deux pilotes biélorusses se font interpeler à Lomé, le Togo propose aussitôt à la France de les livrer et le fait incroyable, c’est que la France n’en veut pas et les laisse filer. Alors cette France qui joue à l’autruche, qui met la tête dans le sable, ce n’est pas spécialement celle de Dominique de Villepin ou de Michèle Alliot-Marie, c’est celle du président Chirac, non ?

Michel de Bonnecorse donne une réponse, à un moment donné, que Chirac n’a même pas été informé qu’on avait arrêté les pilotes au Togo, ça, ça figure dans le dossier, donc je pense que ce n’est pas l’État français en tant que tel qui a fait des choses, c’était une camarilla pour se débarrasser de Gbagbo, très vite et très rapidement, donc Chirac, il n’a même pas été informé, c’est Bonnecorse qui le dit – le conseiller spécial de l’Élysée – et que, s’il avait été informé, évidemment Chirac aurait ordonné qu’on les arrête immédiatement. C’est pour ça que je ne pense pas du tout que Chirac soit la tête pensante de cette affaire-là.

Alors à la suite de son instruction, la juge Sabine Kheris a demandé à ce que des poursuites soient engagées contre ces trois anciens ministres français, mais l’année dernière en mai 2019, la Commission des requêtes de la Cour de justice de la République a estimé que rien ne montrait le rôle actif de ces trois personnes dans cette affaire, votre réaction ?

C’est grotesque, la décision de la Commission des requêtes est absolument grotesque. Dire qu’il n’y a pas une action, alors que tous les trois ont pris d’une manière concertée exactement la même décision, et qu’ils ont ordonné clairement aux services secrets et à tout le monde de ne pas s’occuper de l’affaire, de ne rien faire, vous appelez ça une inaction !

Vous parlez des trois anciens ministres.

Oui bien sûr.

Quand vous dites « ne rien faire », c’est ne pas faire arrêter les pilotes dans leur fuite…

Ne rien faire, c’est de dire aux Togolais de ne pas les donner, etc.

Maitre Balan, vous êtes l’avocat de plusieurs familles victimes de ce bombardement, mais vous n’êtes pas le seul, un autre avocat des parties civiles, qui défend donc d’autres familles, maître Béthune de Moro, n’a pas la même vision que vous du dossier, il ne croit pas à une manipulation française, il estime que votre théorie est complotiste…

Oui, il n’a absolument aucune théorie lui, je ne sais pas quel jeu il jouait, mais ma théorie n’est pas complotiste, parce que c’est devenu le dossier d’instruction tout simplement. Ma théorie n’a plus aucune importance maintenant, moi j’ai attiré l’attention au début sur certaines choses, l’instruction a été menée très bien par plusieurs juges d’instruction qui ont eu tous la même lecture que moi. Alors ma théorie complotiste, franchement c’est complètement absurde.

Dans l’hypothèse où ces trois anciens ministres échappent à toute poursuite, qu’est-ce que vous attendez du procès du 17 mars ?

C’est assez curieux, parce que le parquet, pendant 14 ans, n’a strictement rien fait pour nous aider dans cette affaire. Maintenant, le procureur de Paris, celui qui a succédé à Molins, a pris des réquisitoires devant la Cour d’assises, j’ai été extrêmement surpris. Ce sont des réquisitoires formidables où le procureur parle, alors qu’il n’était pas du tout obligé, de l’attitude du ministre, de l’attitude de l’État qui ne nous a pas aidés du tout dans cette affaire-là, c’est un vrai réquisitoire bien fait. Maintenant la curiosité de ce procès-là, quelque part c’est le procès des lampistes.

Les trois anciens pilotes…

En réalité, il n’y en a que deux parce que, parmi les trois, il y en a un qui est mort. Bon, ils seront absents, donc on ne pourra pas leur poser de questions. Mais c’est quand même un procès prévu pour trois semaines. Généralement, quand c’est par contumace comme ça, un procès dure une journée, là c’est pendant trois semaines, donc je ne sais pas du tout à quoi m’attendre pendant ce procès-là. Pas du tout.

Allez-vous demander à la Cour de faire comparaitre les trois anciens ministres comme témoins ?

Personnellement non, parce que mes relations ne sont pas au beau fixe par rapport à ces trois personnes, mais je sais qu’une consœur a demandé leur convocation.


Bombardement de Bouaké en 2004 : « Tous les soldats français blessés doivent recevoir la Légion d’honneur » (France Inter)

C’est un témoignage inédit, celui d’un soldat grièvement blessé mais rescapé du bombardement de Bouaké en novembre 2004. Mikael (prénom d’emprunt) se trouvait au plus près des 9 militaires tués ce jour-là en Côte d’Ivoire par des roquettes lâchées par deux avions de chasse, deux sukhoi de l’armée ivoirienne.

Mikael a aujourd’hui 40 ans, il a servi en Afghanistan au début des années 2000, au Kosovo également. D’origine marocaine, il a décidé de livrer son témoignage à l’occasion de la sortie ce vendredi 31 janvier du livre-plaidoyer de son avocat, Maitre Jean Balan, intitulé « Crime sans châtiment » (éditions Max Milo), et avant un procès à Paris (à partir du 17 mars) de trois accusés par défaut : un pilote biélorusse et deux co-pilotes ivoiriens, qui sont renvoyés devant une cour d’assises – mais qui seront donc absents car les mandats d’arrêt lancés à leur encontre n’ont jamais rien donné.

Mikael se dit toujours hanté par ce qu’il a vécu et vu, ce samedi 6 novembre 2004 un peu après 13h – le jour de de son anniversaire. C’est ce jour-là que les avions d’attaque Sukhoi de l’armée ivoirienne ont lâché leur panier de roquettes sur le foyer du camp militaire français installé dans l’enceinte du lycée Descartes de Bouaké. L’attaque a fait neuf morts et 38 blessés parmi les soldats français, ainsi qu’un civil américain membre d’une ONG, lui aussi tué.

Il raconte le souffle qui le projette à 15 mètres, les éclats, les corps de ses camarades qu’il a eu le temps de recouvrir d’un drap blanc avant d’aller se mettre à l’abri et se faire soigner. Il avait un morceau de tête d’obus planté dans le pied… Cinq ans de souffrances, les cauchemars, les opérations à répétition (64 au total) pour pouvoir remarcher péniblement avec une canne, et ce n’est pas fini. Ses médecins lui ont annoncé qu’il faudrait peut-être l’amputer pour mettre une prothèse.

Il y a aussi l’absence de reconnaissance : « J’ai reçu ma croix de guerre par courrier« . Jamais reçu avec ses camarades soldats blessés en 2004 à Bouaké par un ministre de la Défense, Mikael en appelle au président de la République :

« Je demande à Emmanuel Macron que tous les soldats blessés à Bouaké reçoivent la légion d’honneur ».

À Noël, le chef de l’État est allé se recueillir au pied d’une stèle en hommage aux victimes du bombardement à Bouaké. Recueillement sans la présence des rescapés, ni des familles des soldats tués. Il n’y a eu aucun discours.

Mikael dénonce aujourd’hui la raison d’État française et ivoirienne : « Ils ont saboté une enquête » qui a empêché la justice d’arrêter ceux qui ont largué leur bombe et ceux qui ont donné l’ordre, selon lui.

Nos confrères du Parisien annoncent que trois ex-ministres sont cités à comparaître comme témoins lors du prochain procès aux assises à Paris en mars prochain. Il s’agit de Dominique de Villepin, Michelle Alliot-Marie et Michel Barnier.

En mai dernier, la cour de cassation a rejeté la saisine de la cour de justice de la République pour enquêter sur le rôle des trois anciens ministres de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères en 2004. Ils étaient soupçonnés de ne pas avoir donné l’ordre de faire transférer les pilotes des Sukkhoi arrêtés au Togo. Dans son livre, Me Jean Balan publie les motivations des hauts magistrats pour justifier la non-saisine de la cour de justice de la République.

Dans le livre de Jean Balan, figure aussi un document confidentiel défense déclassifié troublant signé Jean-louis Georgelin, l’ancien chef d’état-major particulier de Jacques Chirac. Même si ce n’est pas la preuve de l’implication de l’appareil d’État français et de certains de ses militaires, Jean Balan, avocat de plusieurs victimes et familles de victimes du bombardement de Bouaké estime dans son ouvrage que c’est l’un des indices d’une possible « bavure manipulée » ayant eu pour but à l’époque de renverser l’ex président Laurent Gbagbo.

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