Olivier Rey – « Être de la bonne taille »

 

« Dans un texte intitulé « Être de la bonne taille » (Being the Right Size), le biologiste anglais J.B.S. Haldane a montré qu’il est impossible de dissocier la forme d’un être vivant de sa taille : chaque type de forme vivante, en effet, n’est viable qu’à une certaine échelle. Il est entendu que l’analogie entre sociétés humaines et organismes est à manier avec précaution. Pour autant, l’importance déterminante de la taille pour les organismes devrait nous rendre beaucoup plus attentifs que nous ne le sommes aux questions d’échelle dans l’organisation de nos sociétés. »

« Selon le penseur austro-américain Leopold Kohr : « À chaque fois que quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. »  Le constat pèche peut-être par sa généralité, mais touche juste quant à la situation présente car, à bien y regarder, la plupart des crises contemporaines (politiques, économiques, écologiques, culturelles) sont liées à des dépassements d’échelle. De ce fait, il paraît plus urgent que jamais de s’interroger sur les causes du dédain affiché par la modernité pour les questions de taille, et sur les moyens d’y remédier, si la chose est possible. »

Olivier Rey est chercheur au CNRS, mathématicien et philosophe, membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST, Paris). Il a enseigné les mathématiques à l’École polytechnique, et enseigne aujourd’hui la philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Il est l’auteur de plusieurs essais : Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine (Le Seuil, 2003), Une folle solitude. Le fantasme de l’homme auto-construit (Le Seuil, 2006), Le Testament de Melville (Gallimard, 2011) et Une question de taille (Stock, 2014). Il a également publié deux romans, Le bleu du sang (Flammarion, 1994) et Après la chute (PGDR, 2014).

Source : Institut d’Etudes Avancées de Nantes


« Parce que le monde n’est pas invariant par changement d’échelle, le noeud entre quantité et qualité est impossible à défaire. Effacé sous sa forme cosmique par l’appréhension mathématique du livre de la nature, il réapparaît aussitôt, précisément, sous forme mathématique. Les non-linéarités font que le monde n’est pas invariant par homothétie, et ne saurait l’être. L’inflation contemporaine des images et du « virtuel » contribue à nous masquer ce fait. Les images nous habituent à considérer les choses ou les êtres représentés indépendamment de l’échelle à laquelle ces choses ou ces êtres existent. Sur un écran d’ordinateur, nous pouvons même faire varier la taille à notre guise ; non seulement la mesure est relative, mais elle est à notre disposition. Dans la réalité il en va autrement. Lorsque la taille croît (ou décroît), la forme ne saurait se maintenir longtemps : les non-linéarités engendrent de seuils où un système bascule d’un type de comportement à un autre, des « catastrophes » surviennent qui, dans certains cas, peuvent être éminemment bénéfiques et souhaitables et, dans d’autres sont synonymes de destruction, d’effondrement – comme le sens courant pris par le terme en français l’indique assez. Les non-linéarités donnent un sens à la notion de mesure absolue. Quitte à comprendre que ce caractère absolu n’est pas un nombre précis, mais un ordre de grandeur qui, pour tout objet, fait partie de son essence. En insistant sur ce point, la science moderne pourrait contribuer à refonder une forme de sagesse cosmique, plutôt que de la faire oublier. »

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