Le crime organisé russophone

Dans un cadre d’un cours en executive MBA MRSIC (Management des Risques, Sûreté Internationale et Cybersécurité) de l’École de Guerre Économique, où j’aborde les grilles de lecture culturelles des questions de sécurité, j’ai fait travailler les étudiants sur les enjeux culturels permettant de mieux comprendre la criminalité organisée d’origine étrangère. Le point de départ de la construction des sujets m’a été fourni par un rapport du SIRASCO (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée) exceptionnellement rendu public en 2014 (ici, pdf). Sa lecture permet de prendre conscience de l’ampleur des activités de la criminalité organisée opérant sur le territoire national.

Les forces de l’ordre ont ainsi affaire à des organisations complexes dont le traitement représente un défi majeur. La dimension culturelle fait partie des données contextuelles essentielles qui distinguent une structure mafieuse chinoise d’une autre qui serait roumaine, nord-africaine ou albanaise. L’un des groupes d’étudiants a eu à s’intéresser aux groupes criminels russophones, avec un focus sur les Géorgiens et Lituaniens. La question qui leur était posée était la suivante:

Quelles connaissances culturelles devraient posséder les forces de l’ordre françaises afin de mieux comprendre la criminalité organisée russophone originaire de Géorgie et Lituanie?

Pour aborder leur sujet, ils disposaient d’une liste de thème à traiter (suggestions non exhaustives): valeurs, mentalités, code d’honneur, manière de communiquer, langues, dialectes, structuration hiérarchique, modèle social, conception de la famille, parcours initiatiques, rituels, cérémonies, influence religieuse, croyances, superstitions, liens d’amitié, de solidarité, liens d’inimitié, rivalités tribales, ancestrales, place et rôle des hommes, des femmes, des anciens, territoires, pratiques criminelles, modes opératoires. Outre les contraintes liées au temps limité et à la découverte d’un sujet inédit pour eux, ils devaient également impérativement conduire au moins trois entretiens permettant d’étayer et compléter les informations collectées lors de l’exploitation de sources écrites. Les comptes rendus d’entretien, ainsi que des extraits du rapport du SIRASCO, figurent en annexe de leur travail, et je vous invite à lire ces documents extrêmement intéressants.

Je remercie les étudiants (Jean-Michel Barbier, Laurence Bault, Vincent Cassard et Clément Chevignon) qui ont eu à traiter un sujet aussi difficile que délicat: ils proposent ainsi une exploration utile aux forces de l’ordre, exemplaire de ce que peut produire l’analyse culturelle et tout simplement enrichissante pour tout esprit curieux de la complexité de notre environnement. Merci également à l’encadrement de l’École de Guerre Économique d’avoir autorisé sa publication ici.

Gestion des Risques Interculturels


Lire le rapport [PDF – 34 pages]


Mieux comprendre la criminalité russophone opérant en France (Illicit-trade)

L’École de Guerre Économique (EGE) a publié en mai dernier une étude réalisée dans le cadre d’un de ces cours, sous la direction de Benjamin Pelletier, sur les enjeux culturels des groupes criminels russophones. Un travail de recherche permettant de mieux comprendre les facteurs culturels liés aux groupes mafieux et réseaux criminels géorgiens et lituaniens opérant en France.

Comme point de départ de cette étude, un rapport du Service d’Information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité (Sirasco). En France, la Direction Centrale de la Police Judiciaire a mis en place ce service de renseignement criminel, en 2009, pour rassembler les données permettant l’analyse du crime organisé. Le Sirasco a rendu public, exceptionnellement, en 2014, son rapport de synthèse sur la criminalité organisée.

Un groupe d’étudiants de l’EGE (composé de Jean-Michel Barbier, Laurence Bault, Vincent Cassard et Clément Chevignon) s’est servi de ce rapport comme base de départ, et a réalisé des entretiens d’experts sur les pays concernés et ces réseaux. Ainsi, ils livrent une fine analyse de la criminalité russophone et plus particulièrement géorgienne et lituanienne. L’idée étant de répondre à cette question : quelles connaissances culturelles devraient posséder les forces de l’ordre françaises afin de mieux comprendre la criminalité organisée russophone originaire de Géorgie et Lituanie ? De ce rapport, nous en avons retiré ce qui peut permettre une meilleure compréhension de l’organisation des trafics, en France, initiés par ces réseaux.

Voleurs légitimes

La criminalité russophone n’est pas constituée de groupes homogènes mais comprend différentes nationalités : biélorusses, ukrainienne, géorgienne, arménienne… Formant une constellation de mafias. La fraternité criminelle russe trouve son identité dans un rejet de la société, imposant un code strict ne permettant ni de fonder une famille, ni de travailler pour une autorité ou un patron, ni de posséder une adresse à soi (une tradition aujourd’hui de moins en moins respectée, dans les faits).

Au sommet de la pyramide : les « vory v zakone » ou « voleurs légitimes », représentant l’homme du peuple libre et fidèle au code (d’honneur). À partir de 1922, la répression s’accentue et trouve son apogée sous le régime stalinien en 1953 : les autorités de l’époque, un régime de terreur, procèdent à des arrestations en masse. Le nombre de prisonniers était alors estimé à 18 millions. « La moitié du peuple russe était dans les goulags et l’autre moitié attendait de s’y rendre ». pouvait-on entendre à l’époque.

Le « code » évolue avec la toufta : stratégie de survie et de fraude dans les camps. Cette période permet aussi un renforcement du culte du voleur. Selon Federico Varese, un chercheur italien à l’Université d’Oxford, spécialiste du crime organisé et de la mafia russe plus particulièrement, les camps « fournissent un réseau de contacts pour les criminels et une opportunité de partage d’expériences ainsi qu’une opportunité d’élaborer des stratégies de développement. »

Entreprises de violence

Sous l’ère de Leonid Brejnev, qui dirigea l’URSS de 1964 jusqu’à sa mort en 1982, le KGB utilise le milieu criminel pour pénétrer le monde occidental, notamment aux États-Unis. La société soviétique développe alors un système mafieux basé sur le racket, la corruption et le marché noir.

La Perestroïska – les réformes économiques et sociales menées par le président de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev entre avril 1985 et décembre 1991 – et l’effondrement du parti et des services de l’État amènent à une transition économique brutale qui va accentuer la criminalisation de la société et permettre aux groupes criminels de se développer davantage, profitant de l’ouverture d’un marché privé peu régulé. Ces nouvelles initiatives sont surnommées « des entreprises de violences » et la période évolue vers la recherche du profit, et donc un assouplissement du code originel. La chute du communisme entraîne les anciennes républiques soviétiques dans une forme d’anarchie, l’État ne jouant plus son rôle.

À partir des années 90, les groupes criminels russophones s’internationalisent. La lutte contre le crime organisé en Géorgie, par exemple, à partir de 2005, va favoriser un exode de criminels vers l’Europe de l’Ouest.

Suite à l’élection de Vladimir Poutine, le pouvoir de l’État se renforce. Pour faire appliquer les lois et la sécurité, Poutine s’appuie sur un réseau de cadres issus des services de renseignement, plus spécifiquement du KGB. Ces cadres au cœur de réseaux informels d’influence se retrouvent alors en position favorable pour aider l’exercice officiel du pouvoir.  Le Président concentre alors les pouvoirs politiques, consolide sa mainmise sur les secteurs économiques et les médias, tout en permettant aux réseaux mafieux de continuer à exister, à la condition qu’ils ne portent pas préjudice à l’État.

Implantation des mafias russophones en France et en Europe

Les régimes répressifs des pays issus de l’éclatement de l’Union soviétique ont entraîné, ces quarante dernières années, une forte migration vers l’Ouest et notamment en France. Selon le Sirasco, l’Hexagone serait en passe d’atteindre le niveau 2 sur l’échelle graduée de 1 à 3 qui mesure le degré d’implantation des mafias russophones, celui de la « pénétration dans le tissu économique et social et de la diversification des activités criminelles. »

Parmi les groupes héritiers du vieux code appliqué dans les Goulags de Staline, les russophones géorgiens, les Kanonieri Qurdebi, sont incontestablement de ceux les plus actifs en France.

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Figure 3 Flux migratoire des groupes criminels Georgiens et Lituaniens vers la France – JM. Barbier 2019.

Fédérées sous une « coupole » – cet organe de direction qui caractérise la mafia italienne, modèle du genre -, les organisations criminelles baltes sont également actives en Europe, et parmi elles, le gang des « Marcheurs » ou celui des « Kaunas lituaniens. »

Comme le précise l’enquête de Jérôme Pierrat pour le Point, publiée en 2011, les Lituaniens se sont distingués depuis 2003 dans le trafic de fausse monnaie, écoulée via le système des « Marcheurs », comme ils ont été surnommés par la police :

« Les équipes, très mobiles, circulent dans des voitures spécialement aménagées pour cacher les 150 billets qui leur ont été remis au départ et dorment dans des hôtels bon marché. Une fois dans la ville ciblée, ils écument une dizaine de commerces par jour. Et pour limiter les risques, chaque « marcheur » – ils font leur « tournée » à pied – ne détient qu’une seule coupure par magasin visité. Les marcheurs gardent la marchandise achetée ainsi que 10 % de chaque billet écoulé. Le reste de l’argent est rapporté au pays en voiture par un convoyeur. »

L’enquête du Point précisait à l’époque aussi que les mafieux lituaniens excellent dans la production de faux passeports pour leurs voisins russes et biélorusses. Les Lettons, eux, font aussi dans les faux timbres, faux chèques de voyage, fausses attestations de maîtrise de langues étrangères..

Plus récente, l’étude de l’École de Guerre Économique revient sur l’opération VOR, réalisée à Lyon en décembre 2018, ayant permis l’arrestation de 22 personnes appartenant aux Kanonieri Qurdebi. Parmi eux, des Géorgiens et un butin constitué de bijoux, de voitures de luxe et de 14 kg d’or.

En Bretagne, deux gangs ont été interpellés pour vol et trafic de moteurs hors-bord, fin 2016. Au total, 300 moteurs sur la région et potentiellement 1000 autres sur toute la côte ouest ont été volés par deux groupes liés à la mafia lituanienne.

L’étude précise que « bien qu’ils aient réussi à cultiver le mythe du voleur, se jouant des forces de l’ordre françaises, l’émergence de cols blancs dans la hiérarchie et l’expérience d’un mode de vie occidental commencent à égratigner un code de conduite séculaire. »

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Figure 4 – Répartition des groupes criminels d’Europe de l’Est sur le territoire national – Le Monde n° 21433.

La France, une place de choix

Plusieurs circonstances ont fait de la France une destination de choix pour ces réseaux très structurés : sa situation de carrefour au cœur de l’Europe, la qualité de ses infrastructures, son intégration à l’espace Schengen. Les activités criminelles qui sont perpétrées vont des vols, aux cambriolages, en passant par l’évasion fiscale, les meurtres, le blanchiment, la prostitution ou encore le trafic d’antiquités.

Ces groupes agissent sous couvert d’activités légales et de structures officielles comme des sociétés de transports, de logistique ou à travers des investissements immobiliers.

Ils limitent les contacts avec la population locale et restent à l’écart des réseaux criminels endémiques. Ils n’opèrent que rarement dans des activités criminelles de rue, les réseaux constitués en France étant principalement des facilitateurs et organisateurs du trafic, agissant comme hommes d’affaires et perpétrant une criminalité en col blanc.

Margaux Duquesne


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