Guerre contre l’État Islamique : victoire tactique, défaite stratégique ?

Opération Chammal : l’article du colonel Legrier passe mal à Paris (L’Opinion)

Le chef de la TF Wagram (artillerie) critique la manière américaine de faire la guerre au Levant. Paru dans la RDN, son article est retiré du site…

«  Ecrivez !  » disait le général Lecointre, chef d’état-major des armées, en s’adressant aux militaires, les incitant à sortir du « mutisme militaire » dans lequel les armées se sont « enfermées », parfois de manière « confortable ». Un colonel semble avoir pris le conseil un peu trop au pied de la lettre. François-Régis Legrier, chef de corps du 68e Régiment d’artillerie d’Afrique, a publié un article dans le dernier numéro de la Revue Défense Nationale. Le colonel Legrier commandait la Task Force Wagram en Irak, c’est-à-dire le détachement d’obusiers Caesar qui appuient la coalition.

Son article de sept pages est un retex (retour d’expérience) sur l’engagement de l’artillerie dans le conflit actuel, avec un point particulier sur la bataille d’Hajin (Sept. 2018/Janv. 2019). La conclusion de l’article, bien documenté, a fait grincer des dents à l’état-major des armées comme au cabinet militaire de la ministre Florence Parly. La RDN a décidé de retirer l’article de son site internet, même s’il reste évidemment disponible dans la version papier et en pdf pour les abonnés.

Voici sa conclusion (c’est nous qui soulignons) : « Oui, la bataille d’Hajin a été gagnée, au moins sur le terrain mais en refusant l’engagement au sol, nous avons prolongé inutilement le conflit et donc contribué à augmenter le nombre de victimes au sein de la population. Nous avons détruit massivement les infrastructures et donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire. Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre faute d’une politique réaliste et persévérante et d’une stratégie adéquate. Combien d’Hajin faudra-t-il pour comprendre que nous faisons fausse route ? »

L’auteur critique l’approche américaine de cette guerre : « La question qui se pose est de savoir si la libération d’une région ne peut se faire qu’au prix de la destruction de ses infrastructures (hôpitaux, lieux de culte, routes, ponts, habitations, etc.). C’est là, l’approche assumée sans complexe, hier et aujourd’hui, par les Américains ; ce n’est pas la nôtre  ».

S’en prendre ainsi au grand allié américain ne passe visiblement pas à Paris. Sur place, le colonel Legrier a pu mesurer l’extrême dépendance des Français aux Américains. Il n’est pas le seul : si la ministre Florence Parly a pu rendre visite à la TF Wagram le week-end dernier – où elle a été accueillie par le colonel Legrier – c’est à bord du Osprey V-22 américain… Le colonel Legrier a sans doute commis l’erreur de ne pas soumettre son article à ses autorités avant publication, d’autant qu’il servait en opex au moment de sa rédaction et de sa parution. Le colonel Légrier termine actuellement sa mission de quatre mois, le détachement du 68 étant en cours de relève.

Officier et intellectuel, fils d’un général, François Régis Legrier a récemment publié un ouvrage de réflexion « Si tu veux la paix, prépare la guerre – essai sur la guerre juste  » (Via Romana, 2018), nourri de pensée catholique et recensé dans le même numéro de la RDN. Quoi qu’il en soit, le message qui sera reçu dans la communauté militaire risque d’être le suivant : si vous voulez écrire sur les sujets autre que « la militarité  » ou « l’éthique  », mieux vaut être d’accord avec le chef. Avis aux amateurs.


Un colonel français risque des sanctions pour avoir critiqué la stratégie de la coalition en Syrie (Le Monde)

L’officier a commandé les artilleurs de la Task Force Wagram en Irak et met en cause la méthode et les résultats des Occidentaux contre les forces de l’organisation Etat islamique.

« Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre. » En concluant ainsi un article publié dans la Revue défense nationale de février au sujet des ultimes combats contre l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie, le colonel François-Régis Legrier vient d’ulcérer la hiérarchie militaire, jusqu’au cabinet de la ministre des armées, Florence Parly. C’est pourtant le même homme qui a accueilli cette dernière en Irak, le 9 février, et lui a présenté les forces françaises.

Le colonel François-Régis Legrier (à gauche) avec la ministre de la défense, Florence Parly (au centre), le général français Jean-Marc Vigilant, le général américain Paul La-camera et l’ambassadeur français en Irak, Bruno Aubert, sur une base près d’Al-Qaim, en Irak, le 9 février. DAPHNE BENOIT / AFP

L’officier supérieur, chef de corps du 68e régiment d’artillerie d’Afrique, vient d’être engagé durant six mois au service de la coalition internationale contre l’EI dirigée par les Etats-Unis. Il achève tout juste sa mission de commandant de la Task Force Wagram, le bataillon qui met en œuvre depuis l’Irak les canons Caesar contre les derniers bastions de l’EI. Et il a rédigé son article, « La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? », alors qu’il n’avait pas achevé son mandat.

La hiérarchie lui reproche de n’avoir pas soumis son projet et de s’être exprimé sans attendre son retour en France – le premier « retour d’expérience » que doit un chef de corps l’est auprès de ses généraux, par le traditionnel « compte rendu de fin de mission », confidentiel. Le colonel Legrier devrait être sanctionné, apprend-on vendredi 15 février auprès de l’état-major.

L’article a été repéré et diffusé sur Twitter jeudi par l’historien et ancien colonel Michel Goya, auteur du blog « La voie de l’épée », et expert écouté dans les cercles de réflexion sur la guerre. Le rédacteur en chef de la Revue défense nationale, le général Jérôme Pellistrandi, indique pour sa part « avoir manqué de discernement » et a retiré le texte du site Internet de la publication.

La coalition « a perdu la maîtrise du tempo stratégique »

La bataille de Hajin, petite cité située aux confins de l’Irak et de la Syrie, a pu être menée avec succès entre septembre 2018 et janvier 2019, estime l’auteur. « Mais de façon très poussive, à un coût exorbitant et au prix de nombreuses destructions ». Certes, ajoute-t-il, « les Occidentaux, en refusant d’engager des troupes au sol, ont limité les risques et notamment celui d’avoir à s’expliquer devant l’opinion. Mais ce refus interroge : pourquoi entretenir une armée que l’on n’ose pas engager ? »

Selon lui, le fait d’avoir utilisé des « proxys », les Forces démocratiques syriennes (FDS) auxquelles les Etats-Unis ont sous-traité le combat, a fait que la coalition « a renoncé à sa liberté d’action et perdu la maîtrise du tempo stratégique. Prise en étau entre la décision de Donald Trump de se retirer du Nord-Est syrien et le bon vouloir des FDS, elle n’a pas trouvé de meilleure solution que d’intensifier les bombardements pour en finir au plus vite. »

Les artilleurs français ont effectué un remarquable travail, estime leur commandant. La bataille a permis de redécouvrir « toutes les vertus d’un appui sol-sol alliant effets de saturation par obus explosif et effets de destruction par munition de précision ». L’armée de terre a testé un nouvel obus antichar à effet dirigé (le Bonus), contre une colonne de pick-up. Et, précise l’article, l’EI a employé massivement roquettes et mortiers, jusqu’à cent munitions par jour.

Le problème est que cela s’est fait au prix de destructions importantes d’hôpitaux, de routes, de ponts, de mosquées ou d’habitations, une approche que les Américains assument – « sans complexe », dit-il. « Nous avons donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale, laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire », regrette le colonel Legrier, en évoquant le « champ de ruines » de Hajin.

Le moral et la volonté de combattre de l’ennemi n’ont « à l’évidence » pas été atteints, assure-t-il. « Il a déployé jusqu’au bout une combativité inébranlable. (…) La défaite devenue inéluctable, il s’est exfiltré vers des zones refuge. » La performance technologique des armes occidentales, notamment aériennes, ne suffit pas à gagner, conclut le militaire. Qui regrette l’absence d’une manœuvre de terrain – « une bataille ne se résume pas à détruire des cibles comme au champ de foire » – et surtout d’une vision globale américaine : la guerre n’est pas gagnée, « faute d’une politique réaliste et d’une stratégie adéquate ».

Nathalie Guibert

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