George Orwell, what else ? – Les Chemins de la philosophie (France Culture)
Comment Eric Blair est-il devenu George Orwell ?
Depuis l’élection de Donald Trump, le roman dystopique « 1984 » est en tête des ventes aux Etats-Unis. Quels sont les points commun entre Big brother et l’Amérique d’aujourd’hui ? entre le globish et le Novlangue ?
https://www.youtube.com/watch?v=9-Z_YSdKoSU
Un auteur est-il jamais vraiment « d’actualité » ? Au fond, peu importe. Saisissons cette occasion pour découvrir, en 4 émissions, l’oeuvre de George Orwell, cet auteur hors du commun, de ses textes autobiographiques (Quai de Wigan) à ses chroniques de journalistes (A ma guise), en passant par la Ferme des animaux et bien sûr 1984.
Le texte du jour
« Tu avais raison quand tu as dit que je n’allais pas bien. Je vais un peu mieux maintenant mais je me suis senti souffrant pendant environ quinze jours. […] Je n’arrive pas à faire le moindre effort. Marcher plus d’un kilomètre ou soulever quelque chose d’un peu lourd, et surtout avoir froid, me chamboule immédiatement. Même en sortant simplement le soir pour rentrer les vaches, je finis par avoir de la température. Par ailleurs, tant que je mène une sorte de vie sénile, je me sens en forme et j’ai l’impression d’être capable de travailler comme d’habitude. Je me suis tellement habitué à travailler au lit que je crois que je préfère ça, bien qu’évidemment il soit un peu problématique de taper à la machine. Je me bats avec les dernières étapes de ce sacré livre, que je suis supposé terminer pour début décembre, et j’y parviendrai si je ne retombe pas malade. Il aurait été terminé au printemps s’il n’y avait pas eu cette maladie.
[…] La ferme s’organise. [Bill Dunn] a maintenant une cinquantaine de moutons et une dizaine de vaches, dont certaines m’appartiennent. Nous avons aussi un cochon que nous n’allons pas tarder à transformer en bacon. […] Nous avons maintenant un bon petit jardin. Bien sûr, il est en partie revenu à l’état sauvage parce que je ne peux pas beaucoup y travailler, mais j’ai l’espoir de faire retourner la terre cet hiver par un ouvrier irlandais et, même cette année, nous avons eu pas mal de fleurs et des tas de fraises. Richard semble s’intéresser à la ferme et aux travaux agricoles, il m’aide au jardin et est parfois très utile. J’aimerais bien qu’il soit fermier quand il sera grand, en fait je ne serais pas surpris que tous ceux qui parviendront à survivre soient obligés de le devenir, mais je ne vais certainement pas le forcer.
J’ignore quand je vais me rendre à Londres. Je dois d’abord terminer ce livre, et je n’ai pas envie d’être à Londres juste avant Noël. J’ai pensé venir en janvier, mais je dois attendre d’être suffisamment en forme pour voyager. J’ai un peu perdu le contact avec ce qui se passe, en partie parce que la pile de ma radio est très faible, mais tout a l’air assez sombre. Je ne crois pas personnellement qu’une guerre totale et meurtrière puisse survenir aujourd’hui, seulement des « incidents » comme nous en avions tout le temps l’habitude entre la Russie et le Japon, mais je suppose que la guerre atomique est à présent une certitude dans les prochaines années. […]
Un aigle survole le champ devant la maison. Ils viennent toujours ici quand il y a du vent. »
George Orwell,Une vie en lettres, correspondance, 1903-1950, Agone, Banc d’essais, traduction Bernard Hoepffner, 2014. Lettre à David Astor du 9 octobre 1948, pp. 536-538.
Lectures
– George Orwell, Le quai de Wigan, 1937, Champ libre, 1982, traduction Michel Pétris, chap. IX, pp. 166-167.
– George Orwell, Hommage à la Catalogne, Éditions Champ libre, 1938, 1982 pp. 111-112
– George Orwell, Une vie en lettres, correspondance, 1903-1950, Agone, Banc d’essais, traduction Bernard Hoepffner, 2014. Lettre à David Astor du 9 octobre 1948, pp. 536-538.
Intervenants
- Jean-jacques Rosat : professeur de philosophie et éditeur
Apologie de la décence ordinaire
Quelle est cette décence dont parle Orwell ? Est-elle réservée aux ouvriers ? Pourquoi devrait-elle être à l’origine du socialisme ?
https://www.youtube.com/watch?v=ZIXVJuxYDtw
« Dans un foyer ouvrier […] on respire une atmosphère de chaleur, de décence vraie, de profonde humanité qu’il n’est pas si facile de retrouver ailleurs. » Orwell nous invite à résister à la falsification des faits grâce à cette décence… une invitation qui n’a rien perdu de son actualité. Découvrez le très brillant Bruce Bégout nous en parler.
Le texte du jour
« Dans un foyer ouvrier – je ne parle pas ici des familles de chômeurs, mais de celles qui vivent dans une relative aisance – on respire une atmosphère de chaleur, de décence vraie, de profonde humanité qu’il n’est pas si facile de retrouver ailleurs. Je dirais même qu’un travailleur manuel, à condition qu’il ait un emploi stable et un bon salaire – condition qui se fait de plus en plus précaire – a beaucoup plus de chances d’être heureux qu’un homme qui a « fait des études ». La vie qu’il connaît parmi les siens semble plus naturellement encline à prendre une orientation saine et harmonieuse. J’ai souvent été frappé par l’impression de tranquille plénitude, de parfaite symétrie si vous préférez, que dégage un intérieur ouvrier quand tout va bien. En particulier l’hiver, après le thé du soir, à l’heure où le feu luit doucement dans le fourneau de cuisine et se reflète dans le garde-feu d’acier, à l’heure où le père, en manches de chemise, se balance dans son rocking-chair en lisant les résultats des courses, tandis que la mère, lui faisant pendant de l’autre côté de l’âtre, fait de la couture – les enfants qui se régalent de trois sous de bonbons à la menthe et le chien qui se rôtit doucement sur le tapis de chiffons… C’est un endroit où il fait bon vivre, à condition de n’être pas là juste physiquement, mais aussi moralement. »
– Georges Orwell, Le Quai de Wigan (The Road to Wigan Pier), 1937, trad. Michel Pétris, 10/18, 2000, p.131-132
Lectures
– Georges Orwell, Le Quai de Wigan (The Road to Wigan Pier), 1937, trad. Michel Pétris, 10/18, 2000, p.131-132
– Georges Orwell, « Où meurt la littérature », 1946, dans Essais, articles, lettres. 1945-1950, trad. Anne Krieff, Bernard Pécheur et Jaime Semprun, éd. Ivréa, 2001, p.82-83
Intervenants
- Bruce Bégout : Philosophe et écrivain français. Maître de conférences à l’université de Bordeaux.Spécialiste de Husserl, il se consacre à l’exploration du monde urbain, mais aussi et plus généralement du quotidien.
De « La ferme des animaux » à « 1984 » : les dystopies au présent
Comment se fait-il qu’un auteur comme George Orwell, qui est un grand critique des sociétés totalitaires inspirées du nazisme et du régime soviétique, nous paraisse si contemporain et actuel?
https://www.youtube.com/watch?v=P8_B9hEseXk
De La Ferme des Animaux à aujourd’hui, en passant bien entendu par son célèbre roman 1984, le problème est de comprendre comment le pouvoir centralisé, extérieur et transcendant des anciens régimes totalitaires est devenu un « Little Brother », un pouvoir illimité de contrôle de tous par tous. En compagnie de Raphaël Enthoven.
Le texte du jour
« Dans la cabine d’en face, le camarade Tillotson, ramassé sur son phonoscript, y déversait encore des secrets. Il leva un moment la tête. Même éclair hostile des lunettes. Winston se demanda si le camarade Tillotson faisait en ce moment le même travail que lui. C’était parfaitement plausible. Un travail si délicat n’aurait pu être confié à une seule personne. D’autre part, le confier à un comité eût été admettre ouvertement qu’il s’agissait d’une falsification. Il y avait très probablement, en cet instant, une douzaine d’individus qui rivalisaient dans la fabrication de versions sur ce qu’avait réellement dit Big Brother. Quelque cerveau directeur du Parti intérieur sélectionnerait ensuite une version ou une autre, la ferait rééditer et mettrait en mouvement le complexe processus de contre-corrections et d’antéréférences qu’entraînerait ce choix. Le mensonge choisi passerait ensuite aux archives et deviendrait vérité permanente. […]
Winston regarda une fois encore son rival de la cabine d’en face. Quelque chose lui disait que certainement Tillotson était occupé à la même besogne que lui. Il n’y avait aucun moyen de savoir qu’elle rédaction serait finalement adoptée, mais il avait la conviction profonde que ce serait la sienne. Le camarade Ogilvy, inexistant une heure plus tôt, était maintenant une réalité. Une étrange idée frappa Winston. On pouvait créer des morts, mais il était impossible de créer des vivants. Le camarade Ogilvy, qui n’avait jamais existé dans le présent, existait maintenant dans le passé, et quand la falsification serait oubliée, son existence aurait autant d’authenticité, autant d’évidence que celle de Charlemagne ou de Jules César. »
George Orwell, 1984, chapitre 4 de la partie I (publié en 1949), Gallimard trad. Amélie Audiberti (1983)
Lectures
– George Orwell, 1984, chapitre 4 de la partie I (publié en 1949), Gallimard trad. Amélie Audiberti (1983), p.60 et 63.
– George Orwell, La Ferme des Animaux (1945), Chapitre 9, Folio trad. Par Jean Quéval (1983) (p.120.121).
– George Orwell, 1984, chapitre 4 de la partie I (publié en 1949), Gallimard trad. Amélie Audiberti (1983)
Intervenants
- Raphaël Enthoven : philosophe, homme de radio
Orwell journaliste : « A ma guise, chroniques 1943-1947 »
Orwell journaliste est une figure méconnue, mais passionnante, parce qu’Orwell voyait dans son métier un espace de liberté. A rebours de l’idée que l’on se fait du journalisme, il offre le modèle d’un journalisme indépendant, émancipé des contraintes.
https://www.youtube.com/watch?v=XElUFMel3Ps
Orwell journaliste mettait en pratique sa formule célèbre : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». Chroniquer le monde, c’est assumer des vérités inconfortables dans une période sombre, en s’autorisant, toutefois, à évoquer la reproduction des crapauds, la vaisselle, Marc Aurèle, les rosiers, les maladies vénériennes…
Le texte du jour
« À propos de mes remarques sur les grilles qui entourent de nouveau les squares londoniens, un lecteur m’écrit : « Les squares dont vous parlez sont-ils publics ou privés ? S’ils sont privés, je pense que vos propos sont, pour parler clair, une pure et simple justification du vol, et qu’ils devraient être jugés comme tels ».
Si rendre la terre d’Angleterre au peuple anglais est du vol, je suis ravi d’appeler cela du vol. Dans son zèle pour la défense de la propriété privée, mon correspondant ne prend pas le temps de se demander comment les soi-disant propriétaires de la terre en ont pris possession. Ils l’ont purement et simplement accaparée de force, puis se sont offert les services de juristes pour leur fournir des actes de propriété. […] Ils se sont emparés de l’héritage de leurs propres compatriotes tout à fait ouvertement, sans avancer le moindre prétexte, sauf la loi du plus fort. […] S’il est souhaitable que chacun puisse être propriétaire de son propre domicile et s’il est sans doute souhaitable qu’un paysan possède autant de terres qu’il peut effectivement en cultiver, l’existence d’un propriétaire foncier dans les zones urbaines n’a en revanche ni justification ni fonction. C’est seulement un individu qui a trouvé le moyen de faire du public sa vache à lait sans rien donner en retour. Il fait monter le prix des loyers, il rend l’aménagement de l’espace urbain plus difficile et il interdit les espaces verts aux enfants : c’est littéralement tout ce qu’il fait, à part toucher ses rentes. La disparition des grilles dans les squares était un premier pas dirigé contre lui. C’était un tout petit pas, mais un pas appréciable, comme le montre le mouvement actuel de rétablissement des grilles. Pendant près de trois ans, les squares sont restés ouverts et leur gazon sacré a été piétiné par les enfants de la classe ouvrière — une vision qui suffit à faire grincer les dentiers des boursicoteurs. Si c’est du vol, alors tout ce que je peux dire, c’est : vive le vol ! »
– Georges Orwell, A ma guise, chroniques, 1943-1947 (Agone, 2008) pp 224-225
Lectures
– Georges Orwell, A ma guise, chroniques, 1943-1947 (Agone, 2008) pp 385-386
– Georges Orwell, A ma guise, chroniques, 1943-1947 (Agone, 2008) pp 224-225
Intervenants
- Jean-jacques Rosat : professeur de philosophie et éditeur
