Irak : de la chute de Saddam Hussein à l’Etat islamique

Depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, l’Irak a été traversée par de nombreuses crises qui ont menacé son existence. De l’intervention américaine à l’Etat Islamique, en passant par les guerres confessionnelles, ce pays a dû faire face depuis plus de 13 ans à de nombreux défis. Comment expliquer cette succession d’événements cruciaux pour l’avenir de l’Irak et la stabilité du Moyen-Orient ? Georges Malbrunot, Karim Pakzad, et Wassim Nasr apportent des éléments de réponse.

Source : Bycome

1. La chute de Saddam Hussein, la chute d’un Etat

Le 20 mars 2003, après plusieurs semaines / mois de tractation, les Etats-Unis, appuyés par une coalition essentiellement britannique, déclarent la guerre à l’Irak de Saddam Hussein. N’agissant pas sous mandat de l’ONU, Georges W. Bush est très rapidement critiqué pour ce choix. En tout état de cause, en moins de 3 semaines, le régime du dictateur sunnite va s’effondrer et laisser un pays orphelin de son Etat.

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Selon Georges Malbrunot, « l’opération de renversement en elle-même a été bien menée. Le problème est que l’administration américaine n’avait pas préparé l’après. Et donc par la suite, cela a été une accumulation d’erreurs successives. La principale ayant été le démembrement de l’armée entière, des services de renseignement, de l’appareil sécuritaire qui tenaient le régime. Il aurait fallu écrémer le régime, probablement couper une centaine de têtes, mais garder son ossature. A cette époque en Irak, tout le monde était unanime : ils vont dans le mur parce que rien n’est préparé ».

Le journaliste du Figaro renchérit en affirmant que « les Américains ont cherché un soft-Saddam après l’intervention, mais ils ne l’ont pas trouvé tout simplement parce que le propre d’une dictature est d’éliminer tout compétiteur ou tout rival« .

Karim Pagzad insiste sur un point :

« les Américains, une fois arrivés à Bagdad, se sont comportés comme des conquérants à l’ancienne. C’est à dire qu’ils ont tout de suite mis fin à toutes les institutions irakiennes, et notamment l’armée irakienne. Du jour au lendemain, l’Irak n’avait plus d’armée ».

Nos intervenants sont clairs : l’intervention américaine a complètement déstabilisé l’Etat irakien. La chute du régime de Saddam a été beaucoup trop violente pour qu’une transition puisse se mettre en place. Dans une zone du monde aussi instable, comment imaginer un Etat sans armée ?

« A partir du moment où les piliers de cet Etat ont été démantelés, dans une société où les uns ont opprimé les autres, il y a un sentiment de vengeance qui resurgit. Ce qui fait qu’il n’y a plus de sentiment d’appartenance nationale, mais un sentiment d’appartenance confessionnelle. C’est ça le problème de l’Irak : on ne se sent plus irakien », souligne Georges Malbrunot.

En réalité, la question confessionnelle est directement liée à la chute de l’appareil étatique :

« la minorité sunnite avait effectivement monopolisé le pouvoir pendant des décennies, mais avait le savoir-faire pour tenir l’Irak. Lorsque les Sunnites ont été écartés, cela a privé le nouvel Etat irakien de toute cette connaissance pour permettre à l’Etat de continuer« , ajoute-t-il.

Celui qui a vécu en Irak pendant ces années de transition renchérit :

« Il y avait tout de même un Etat extrêmement puissant, avec un dictateur qui avait au-dessous de lui des techniciens dans les ministères qui étaient souvent compétents. Il y a beaucoup d’Irakiens qui sont nostalgiques non pas de Saddam Hussein, mais de la sécurité qui régnait et de cet Etat irakien qui existait qu’on le veuille ou non. Et qu’il aurait fallu préserver en 2003 même s’il fallait aussi écrémer. C’est là où les Américains se sont beaucoup trompés, parce qu’aujourd’hui l’Irak est un pays sans Etat« .

Cette chute de l’Etat irakien suite à l’intervention américaine de 2003 aura une conséquence tragique : la confessionnalisation du pays. Les ressentis sunnites et chiites vont se développer sur le lit de la disparition du sentiment national. S’en suivra une guerre sanglante, l’émergence de groupes terroristes radicaux, et enfin la percée de l’Etat islamique dans les plus grandes villes du pays. Les logiques confessionnelles se sont substituées à l’Etat. Et beaucoup des événements qui ont secoué l’Irak sont liés à ce fait.

2. La question kurde

Au-delà des rivalités sanglantes entre chiites et sunnites, un nouveau défi communautaire se dresse devant l’Irak : les Kurdes. Georges Malbrunot et Karim Pagzad sont unanimes : la question kurde va prendre toute son importance dans les années à venir. Pourquoi ? En raison de la très grande autonomie prise par le Kurdistan irakien depuis 2003, et des enjeux (notamment pétroliers) qui y sont associés. Karim Pagzad nous explique les enjeux :

« 15% de la population irakienne est composée de Kurdes qui habitent dans le nord. C’est une communauté qui, pendant toute son histoire, avant même la création de l’état irakien, était un conflit avec les pouvoirs centraux, que ce soit en Turquie, en Iran ou en Irak. Les Kurdes ne sont pas Arabes, ils ne parlent pas arabe. Contrairement aux Chiites irakiens qui sont ethniquement arabes.

Les Kurdes ont toujours milité pour leur indépendance. Sous Saddam, les deux communautés, chiites et Kurdes, étaient alliées car ils étaient réprimés par les sunnites. Les Kurdes, après la chute de Saddam, ont obtenu une constitution fédérale. Aujourd’hui, ils dirigent leur territoire qu’ils appellent l’Autorité Autonome du Kurdistan dans le cadre de ce fédéralisme.

Mais il y a un problème majeur : les Kurdes revendiquent la ville de Kirkouk comme leur capitale culturelle et historique. (..) C’est une région extrêmement importante sur le plan du pétrole. Le pouvoir irakien, qu’il soit chiite ou sunnite, n’est pas disposé à laisser cette ville aux Kurdes. Or, dans le cadre de l’adoption de la constitution fédérale, il a été décidé de suspendre le sort de Kirkouk et de faire par la suite un référendum. Mais il n’a jamais eu lieu car les Kurdes ont de plus en plus tendance à dire : ‘nous sommes à Kirkouk et nous y restons’. Bagdad n’accepte pas du tout ce fait.

Il faut rappeler qu’avant l’émergence de Daesh, l’autorité autonome du Kurdistan signait même des contrats pétroliers avec les compagnies étrangères sans passer par Bagdad, ce qui provoquait sa colère. Il existe aujourd’hui dans les deux grandes villes kurdes en Irak un aéroport international : il est donc possible d’y aller sans demander le visa irakien ».

Georges Malbrunot confirme ce propos :

« les Kurdes ont été en 2003 les grands vainqueurs de l’intervention américaine, parce qu’ils ont bénéficié de ressources financières supérieures à leur poids démographique. Ils ont bien géré des régions qui sont devenues autonomes, dans lesquelles il y avait une sécurité. Il n’y avait pas d’attaque, et les provinces du Kurdistan sont devenues relativement prospères. En 2003, les Kurdes ont eu le droit d’avancer leurs positions dans les territoires disputés (des dizaines de milliers de kilomètres à la périphérie de leur zone autonome) qui restent aujourd’hui encore une pomme de discorde avec Bagdad. (..)

Daesh a aussi été d’une certaine manière une aubaine pour les Kurdes qui leur a permis de saisir Kirkouk ». Le journaliste, auteur de Le nouvel Irak : un pays sans Etat, renchérit : « lorsque Daesh aura été éradiqué territorialement en Irak, le prochain conflit sera entre les Kurdes et Badgad. Rien n’est réglé entre eux : les zones disputées, la question pétrolière, Kirkouk, etc. Encore une fois, nous sommes dans cet état irakien post-2003 où rien n’a été réglé et où tout est source de conflit »

3. Etat islamique, reconstruction de l’Etat… l’Irak face à ses défis

Aujourd’hui, la lutte contre l’Etat islamique est devenue, en Irak comme en Syrie, une priorité. Tout le monde s’accorde à dire que, tôt ou tard, le groupe terroriste sera évacué de l’ensemble des villes significatives et que son existence territoriale sera réduite à néant. Mais comme dans toute guerre, et notamment dans cette région du monde, il y aura un après. Un après Etat islamique tel que nous le connaissons aujourd’hui. Quelles seront les erreurs à ne pas commettre ? Georges Malbrunot et Wassim Nasr ont des positions assez similaires sur ce point.

Georges Malbrunot résume:

« les Irakiens qui sont membres de l’Etat Islamique ne vont pas tous être tués. Ils vont donc retourner dans la clandestinité. Ils vont se cacher dans le désert, auprès de tribus qui leur sont favorables, et ils vont continuer d’attaquer les forces de sécurité irakiennes, les rares étrangers qui sont là-bas, etc. Nous allons retomber dans un mode d’attaque asymétrique que l’on a connu dans les années 2006-2008, avec des attentats massifs parce qu’ils savent faire.

La victoire militaire contre l’EI est importante. S’il n’y a pas un partage du pouvoir, une répartition du gâteau, la reconstruction d’une véritable armée, il n’y aura pas d’amélioration. Après Mossoul, il y aura autre chose. Daesh ne s’appellera pas Daesh, mais dans 3-4 ans, si la minorité sunnite se sent toujours opprimé, ils recréeront un Daesh bis. Et on retombera dans les mêmes travers et la même violence. Al-Abadi est beaucoup mieux que son prédécesseur Al-Maliki, mais il est surveillé par d’autres leaders chiites et il a l’Iran derrière qui le surveille aussi. Côté sunnite, il y a aussi une crise de leadership. Donc c’est un pays sur lequel on peut être pessimiste dans un avenir proche parce qu’aucun homme providentiel n’apparaît pour faire taire ces aspirations confessionnelles qui ont maintenant pris le dessus ».

Wassim Nasr détaille :

« Les erreurs, elles sont déjà commises. Il y a eu des rapports sur des exactions commises dans les villages qui ont été pris avant d’arriver à Mossoul. On a tous vu la vidéo d’un gamin de 12-13 ans se faire écraser par un char. De l’armée en plus… Ce n’était même pas les milices. Donc ça, ce sont des erreurs. Comment une armée peut se prétendre nationale et unificatrice si elle laisse faire ça ? Il y a eu une loi votée par le parlement irakien qui intègre toutes les milices aux forces armées. Donc qui leur donne tous les privilèges des militaires. Ces miliciens, qui sont présents dans moult rapports d’organisation humanitaires pour leurs exactions, sont aujourd’hui considérés comme des représentants de l’Etat irakien. C’est quoi le message derrière ? Est-ce que ce sont des erreurs ? Oui, bien sûr que ce sont des erreurs ».


 Quentin Chatelier – Fabien Chatelier – Valentin Chatelier – Maxime Le Goff. Interview réalisée à la Maison des Initiatives Etudiantes (MIE Labo 6). Droits photos / vidéos : France 2 (1, 2), EuronewsLance Cpl. James J. Vooris

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