Adrien Candiard – Comprendre l’Islam

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Depuis des années, nous sommes abreuvés d’informations et d’opinions sur l’islam. L’actualité tragique du monde comme les mutations profondes de la société française, tout ne cesse de pointer vers cette religion à laquelle journaux, sites Internet et émissions de télévision consacrent tant de décryptages. Pourtant, le paradoxe est là : plus on l’explique, moins on le comprend. Pourquoi peut-on dire sur l’islam tant de choses contradictoires ? Et pour connaître son ‘vrai visage’, comment s’y prendre ? Suffit-il de lire le Coran ? Peut-on enfin savoir si cette religion, avec son milliard de croyants, en veut vraiment à notre mode de vie et à la paix dans le monde ? Dans ce livre lumineux, qui éclaire sans prétendre tout résoudre, Adrien Candiard explique pourquoi, en ce qui concerne l’islam, rien n’est simple. Une lecture dont on sort heureux d’avoir, enfin, compris quelque chose.


Adrien Candiard: «Il ne suffit pas de proposer un islam modéré» (Mediapart)

Mediapart entame une série d’entretiens consacrés aux contours contemporains de l’islam afin de tenter d’avoir des débats sereins. Aujourd’hui, Adrien Candiard, frère dominicain installé au Caire, chercheur en théologie médiévale et auteur de théâtre, explore nos aveuglements contemporains sur l’islam.

Cette série d’entretiens est inaugurée par Adrien Candiard, frère dominicain vivant en terre d’islam, au Caire, où il est membre de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO). Le titre de son livre, publié au printemps dernier par les éditions Flammarion, exprime sans doute un sentiment partagé, puisqu’il s’intitule Comprendre l’islam. Ou plutôt, pourquoi on n’y comprend rien.

Convaincu que notre « analphabétisme théologique » est un obstacle à notre compréhension de l’islam et que le recours à la théologie peut permettre de combattre les idéologies religieuses violentes, Adrien Candiard souligne en particulier « l’aveuglement idéologique stupéfiant, selon lequel le religieux ne peut pas être un moteur historique réel, mais nécessairement le symptôme d’autre chose ».

Pour le frère dominicain, dans ce qui nous empêche de comprendre l’islam, se trouve notamment l’« image fausse » que nous nous faisons souvent du Coran en y voyant d’abord un pourvoyeur d’enseignement, un ensemble de règles et en nous obsédant pour savoir ce qu’il signifie, alors qu’avant tout il rend Dieu présent et qu’un bon récitateur peut faire pleurer ses auditeurs avec les versets les plus juridiques…

Ainsi, demander aux musulmans de renoncer à la conception musulmane de la révélation, qui est différente de la révélation chrétienne où Dieu s’adresse à l’homme à travers des auteurs humains, avec leur culture et leur limite culturelle, « c’est leur demander de renoncer à un dogme fondamental de l’islam depuis l’origine ; c’est exiger d’eux de renoncer à l’islam. Cela reviendrait à demander aux chrétiens, pour qu’ils deviennent des gens fréquentables avec qui il est possible de discuter, de renoncer au préalable à cette doctrine qui choque la raison, selon laquelle Jésus serait ressuscité des morts ». Ce qui ne signifie pas que le Coran soit considéré comme un texte complètement intemporel, ni que les portes de l’interprétation (ijtihad) soient fermées, comme on le croit souvent…

Parmi les obstacles qui se dressent entre nous et l’islam se trouve aussi une tendance, a priori louable mais en réalité problématique, à souligner la diversité, réelle, de l’islam, sans voir que cette religion n’est pas pour autant un « patchwork d’interprétations disparates aux différences irréductibles » au sein duquel on pourrait piocher celle qui nous convient le mieux. Pour Adrien Candiard, « l’islam est une diversité qui aspire à l’unité » et « c’est aussi ce qui provoque la crise actuelle qui déchire l’islam et nous saute au visage ».

Pour le frère chercheur, spécialiste de théologie médiévale, nous sommes dans un moment de crise de l’islam, qui serait « d’abord une crise interne, et même une double crise interne : l’opposition entre sunnites et chiites est chauffée à blanc, et se fait jour, au sein même du sunnisme, une guerre très dure pour la définition de l’orthodoxie ». Même si le chiisme des origines, dont certains courants allaient jusqu’à contester l’intégralité du Coran ou attribuaient à Ali un statut quasi divin, s’est nettement assagi et qu’on est passé à « un conflit davantage confessionnel ou communautaire que véritablement religieux ».

Face à cette lutte au sein du monde sunnite pour la définition de l’orthodoxie et l’obtention de l’hégémonie, « le schéma d’explication, très européen, est issu des Lumières, selon lequel nous assisterions à une opposition au sein de l’islam entre des traditionalistes rétrogrades, voulant conserver des pratiques totalement médiévales, et des modernisateurs qu’il conviendrait d’épauler dans leur tâche d’avant-garde éclairée ». Un schéma qui se révèle à la fois erroné et aveuglant.

Face à la supériorité scientifique et militaire de l’Occident qui a mis à mal l’islam impérial tel qu’il s’était notamment développé dans les frontières de l’Empire ottoman, « des mouvements de réforme sont nés, qui voulaient moderniser l’islam : certains, qui voyaient en lui la cause du retard, entendaient le moderniser en le laïcisant, en l’occidentalisant, pour qu’il cesse d’entraver la marche vers le progrès. D’autres, qui jugeaient au contraire que c’était un dévoiement de l’islam qui avait mis le monde musulman en si fâcheuse posture, souhaitaient le moderniser en revenant à l’origine, en retrouvant sa vitalité des premiers temps ».

Parmi ces derniers, on trouve notamment les mouvements salafistes au sujet desquels Adrien Candiard insiste pour dire qu’ils sont modernisateurs et non pas réactionnaires, même s’ils prétendent se référer à l’islam des « pieux ancêtres ». L’avantage, explique l’auteur, « avec les arrière-arrière-arrière-grands-parents, c’est qu’on ne les a pas connus », et qu’on peut d’autant mieux les mobiliser à l’encontre de l’islam « traditionnel » de ses parents ou grands-parents, que cet « islam-là n’est pas lesté par des siècles d’expérience historique des responsabilités. Il n’a jamais eu à faire cohabiter des peuples, à appliquer des lois, à se confronter à un réel qui existe, qui résiste et qui oblige à faire aussi de la politique, qui est l’art du compromis avec le réel ». En ce sens, juge Adrien Candiard, ceux qui appellent à un aggiornamento de l’islam ignorent que celui-ci a déjà été fait « et que cela s’appelle le salafisme, même si cela ne nous plaît pas ».

Pour Adrien Candiard, face à cette réalité, « il ne suffit pas de proposer, comme on le demande souvent, un islam “modéré” face aux extrémistes. J’espère n’être pas un chrétien modéré et je crois que la demande sous-entendue qui est faite par là n’est pas qu’on ait des musulmans modérés, mais des gens modérément musulmans. L’expression sous-entend d’ailleurs que les salafistes sont davantage musulmans que les autres. Quelle efficacité peut avoir, en ce cas, un tel discours de la modération pour des jeunes précisément attirés par la radicalité du discours salafiste ? Seul un discours radical peut, en retour, les en détourner ».

Re-radicaliser, ou radicaliser autrement, plutôt que déradicaliser, donc, si l’on partage l’idée d’Adrien Candiard que « la recherche de Dieu en soi, la rencontre de Dieu dans la prière personnelle plutôt que dans l’attentat-suicide me paraissent une aventure nettement plus radicale, si on la poursuit sérieusement ».


Le temps de le dire – L’islam que l’on a du mal à comprendre (RCF)

Il y a en France une envie réelle de comprendre l’islam, pour Adrien Candiard. Le dominicain islamologue défend l’image d’une religion complexe aux visages multiples. Par Stéphanie Gallet.

« Plus on parle de l’islam – et Dieu sait qu’on en parle énormément dans le monde médiatique français depuis quelques années – moins on a le sentiment de comprendre quelque chose à cette religion qui est très complexe, très diverse« , constate Adrien Candiard.

Le dominicain spécialiste du dialogue islamo-chrétien est très sollicité pour venir parler de l’islam dans les paroisses de France. Il observe qu’il y a chez les non musulmans une véritable envie de comprendre ce qu’est l’islam. « Comme tous les islamologues, quand je suis en France, je suis constamment interrogé. »

Le chercheur qui réalise actuellement une thèse sur Ibn Taymiyya, un théologien musulman du XIVè siècle, publie un livre pour répondre à toutes ces interrogations et donner des pistes à ceux qui veulent comprendre l’islam. Le texte qu’il publie en 2016 chez Flammarion reprend celui d’une conférence qu’il avait lui-même posté sur Facebook – Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien).

Pourquoi a-t-on cette impression que plus on creuse la question de l’islam en France plus la réalité nous échappe? Avec la montée du radicalisme musulman, est-ce la culture française et son mode de vie qui sont en jeu? « Faut-il en avoir peur? » demande-t-on souvent à l’islamologue. Une « fausse » question qui revient aussi: « Est-il possible de vivre entre chrétiens et musulmans? » – « fausse question » car pour le dominicain, il ne s’agit pas de savoir si c’est possible « mais comment c’est possible! » Adrien Candiard défend l’idée d’un nécessaire dialogue universitaire.

Au Caire, en Egypte, frère Adrien Candiard travaille à l’IDEO (Institut dominicain d’études orientales), un institut qui regorge de documents précieux sur l’islam classique. On y trouve des textes originaux, de théologie, de philosophie ou de littérature de l’islam datant du premier millénaire musulman. Cet institut, fondé il y a un peu plus de 60 ans, permet à des chercheurs explicitement chrétiens puisqu’ils sont dominicains de travailler sur le patrimoine musulman, avec des musumans. « La mémoire entre chrétiens et musulmans est difficile, blessée par des événements compliqués« , explique l’islamologue. « Travailler de manière académique, selon des procédures universitaires, va permettre de créer les conditions d’une culture commune et à terme d’une rencontre. »

« Je vois tout à fait pourquoi beaucoup de nos compatriotes musulmans se sentent mal à l’aise. Il y a quelque chose de très douloureux pour beaucoup à se sentir montrés du doigt. Mais la violence qui se déploie, peut-on dire qu’elle n’a rien à voir avec l’islam? L’islam n’explique pas tout mais les terroristes agissent au nom de l’islam: ce qui est à prendre en compte aussi pour les musulmans. »

Malgré le grand nombre de musulmans dans la société française, l’islam nous est largement étranger. Les interrogations sont très nombreuses mais les sources ne sont pas facilement accessibles pour permettre de comprendre cette religion. Les discours contradictoires que l’on entend dans les médias ne nous y aident pas. De plus, l’étude de l’islam comme religion n’est pas prioritaire en France, elle est surtout affaire de médiévistes ou de politologues. Or, pour comprendre l’islam, il faut d’abord admettre que c’est une religion compliquée et que l’on ne peut pas « la résumer à partir d’une parge Wikipédia« , nous dit le dominicain, qui se trouve lui-même souvent confronté à des personnes ayant « des idées très arrêtées sur l’islam« . Selon lui, « on parle énormément de l’islam en France, mais pas toujours de manière utile pour arriver à s’en saisir« .

« Tous les textes appellent interprétation, les textes sacrés en particulier. Penser qu’un musulman en Europe au XXIè siècle peut lire directement un texte écrit en Arabie au VIIè siècle, c’est avoir des présupposés d’interprétation extrêmement lourds. Ces textes n’appellent pas à la non-violence, loin de là. On peut y trouver des éléments qui pemettent de vivre un islam pacifique mais on peut aussi y trouver des éléments qui appellent à la violence. Il est nécessaire de reconnaître cela. »


Mieux comprendre l’islam – Sur le rebord du monde (RCF)

Un milliard de musulmans dans le monde: pour les Occidentaux il est difficile d’appréhender l’islam. Adrien Candiard nous aide à comprendre cette religion. Il répond à Béatrice Soltner.

L’islam ne cesse de susciter débats et controverses. A dire vrai, on est même abreuvés d’informations et d’opinions sur cette religion. Et pourtant, on a pourtant du mal à la comprendre. Pour l’islamologue Adrien Candiard, si l’on veut y voir clair il faut déjà se débarrasser de nos préjugés: « L’islam est ci, l’islam est ça… » Justement, le dominicain publie « Comprendre l’Islam » (éd. Flammarion) pour répondre à toutes nos interrogations. D’emblée il explique: il ne faut pas tomber dans deux écueils, « croire que l’islam existe » et « croire qu’il n’existe pas ».

L’islam est une réalité complexe. Dire cela ne suffit pas à résumer cette religion qui rassemble un milliard de croyants dans le monde. Et cependant elle dit l’essentiel de ce pourquoi on a du mal à l’appréhender. Un milliard de personnes, et autant de cultures, de théologies, de spiritualités. Dans le contexte actuel on aimerait avoir sous la main un concept facile à manier. Suite aux attentats perpétrés par des terroristes islamistes, on a souvent lu et entendu dire que ce n’est pas là l’islam véritable ; d’autres font l’amalgame violence égale islam. Or, pour le fr. Adrien Candiard, « il n’y a pas un véritable islam« , malgré des références communes.

Pour un Occidental, l’islam est « extérieur sans l’être ». Des siècles que cet étranger nous est proche et que nous sommes en conflit. Cela a permis la démultiplication des idées reçues et des arguments polémiques (aujourd’hui, l’actualité n’aide pas à apaiser le débat). Le dominicain identifie « une mémoire historique blessée« . Même au sein de l’islam il y a des blessures nombreuses. « Les musulmans ont un sentiment très fort de l’unité de l’islam malgré les mille visages qu’il prend aujourd’hui. » Unité, diversité: pour qui est extérieur à l’islam, il est nécessaire de garder en tête cette subtilité-là.

A ceux qui voudraient lire le Coran pour tenter de comprendre l’islam, le dominicain met en garde. Lire au XXIè siècle en Europe un texte écrit en Arabie au VIIè siècle appelle nécessairement des interprétations. Penser qu’on peut le lire hors contexte est impossible car l’acte de lecture est toujours interprétation.

 


Religions du monde – Frère Adrien Candiard : «Comprendre l’islam» (RFI)

Frère Adrien Candiard : un dominicain décrypte la pensée salafiste.

C’est en s’immergeant dans la pensée du théologien du 14ème siècle, Ibn Taymiyya, la grande référence religieuse des salafistes, que le jeune intellectuel dominicain, ancien normalien et élève de Sciences-Po qui a rejoint l’IDEO (Institut dominicain d’études orientales) du Caire en 2012, entend déconstruire un discours radical et, à terme, faire découvrir aux jeunes les ressources spirituelles de l’islam. Pour Adrien Candiard, l’islam pose des défis intellectuels qu’il faut relever.

Il vient de publier chez Flammarion : « Comprendre l’islam/ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien ».


64′, le monde en français (TV5Monde) –  « Grand angle : religion, pourquoi l’islam obsède l’Occident ? »

Présenté par : Mohamed Kaci – avec : Adrien Candiard

Entretien avec Adrien Candiard, Frère dominicain, auteur de « Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien) » aux éditions Flammarion. Après des études à Normale Sup et à Sciences Po, Adrien Candiard est entré dans les ordres. Désormais frère dominicain, il vit au couvent du Caire, et s’est fait une spécialité du dialogue interreligieux. Il livre un essai lumineux sur l’obsession de l’islam en France.


Comprendre l’islam : Mission impossible ? (Arrêt sur images)

La charia, le djihad, le salafisme, le wahhabisme… la conversation médiatico-politique s’est si bien emparée de la question de l’islam que l’on n’y comprend plus rien. Est-il plus réaliste de tenter de comprendre l’islam ou de comprendre pourquoi on n’y comprend rien? C’est entre ces deux projets que balance notre invité Adrien Candiard, frère dominicain, membre de l’Institut d’études orientales du Caire et auteur du livre Comprendre l’islam ou plutôt plutôt : pourquoi on y comprend rien. Il est accompagné de la journaliste et directrice du Bondy blog Nassira El Moaddem.

Extrait de l’émission:


Adrien Candiard : «On ne peut exonérer l’islam de la crise qu’il vit aujourd’hui» (Le Figaro)

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Adrien Candiard : « Penser connaître l’islam en ouvrant le Coran est illusoire » (Le Monde des religions)

La religion musulmane est-elle dangereuse ou pacifique? Dans Comprendre l’islam, ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien, Adrien Candiard, membre de l’Institut dominicain d’études orientales, au Caire, rappelle la réalité complexe de l’islam.

Sharia, islamisme, djihad… Pour aborder l’islam, les médias répètent ces mots angoissants à longueur de temps sans jamais donner d’explication claire. Adrien Candiard est membre de l’Institut dominicain d’études orientales, au Caire. Dans Comprendre l’islam, ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien (Champs Flammarion, 2016), il rappelle à quel point le Coran peut donner lieu à des interprétations très différentes.

En France, l’islam est omniprésent dans le débat public. Alors que certains experts parlent d’une religion de paix, d’autres insistent sur sa brutalité. Le public ne se perd-il pas dans ce flot d’analyses contradictoires ?

La multitude d’interventions sur l’islam n’apporte pas de réponses aux questions que se posent la plupart des gens, la première étant: « Faut-il avoir peur de l’islam ? » Les différentes prises de position reposent sur le même présupposé : il y aurait une essence de l’islam qui permettrait de tout expliquer. Une autre question concerne la distinction entre islam et islamisme. Cette comparaison a le mérite de reposer sur de bons sentiments, de rappeler que la plupart des musulmans ne sont pas du tout des terroristes. Mais l’islamisme est une réalité construite à partir de ce que l’on n’aime pas dans l’islam. Appeler les poseurs de bombes islamistes, d’accord. Mais quand une femme porte le voile, est-ce islamiste ou islamique ? Difficile de répondre. Cette construction ne correspond pas aux distinctions que posent les musulmans eux-mêmes. Il faut accepter que l’islam soit une réalité complexe.

Entre les différents groupes chiites, les écoles sunnites ou l’opposition soufisme-wahhabisme, la religion musulmane est d’une diversité impressionnante. Finalement, quel socle partage l’ensemble des musulmans ?

Il existe un socle commun : la révélation coranique, la référence au Prophète Mahomet, ainsi qu’un monothéisme vigoureux, un attachement central à l’unicité divine. Après cela, la diversité culturelle, théologique et spirituelle est très grande. Au cours de l’histoire, l’islam a su construire des outils de contrôle de cette diversité. Aujourd’hui, cette régulation fonctionne moins bien, voire dysfonctionne assez gravement.

Si le Coran est la source de toutes les traditions, peut-il être pour autant considéré comme le « vrai visage » de l’islam ?

La référence à la révélation coranique est classique, mais penser connaître l’islam en ouvrant le Coran est tout à fait illusoire. On peut le lire et l’interpréter de manières très différentes. Ce livre saint est polysémique. On ne connaît pas le sens de tous les mots anciens avec certitude. Quelqu’un doit nous en donner la clé. La tradition musulmane, via ses différentes écoles, compose diverses clés. En tant que non-musulmans, nous ne pouvons pas définir qui a raison. Il serait tentant de considérer que l’approche historico-critique est la vraie interprétation, car c’est le sens que l’Occident veut lui donner. Mais cela ne nous concerne pas. Son sens apparemment littéral n’est pas nécessairement son sens véritable.

Dans l’interprétation du Coran, quelle place occupe le raisonnement logique face au texte révélé ?

En regardant l’histoire de l’interprétation coranique, on s’aperçoit que tout est possible. Le chiisme a ses propres règles et, au sein du sunnisme, on retrouve une grande diversité. La plupart des musulmans s’attachent aux interprétations de la Tradition, avec une vraie diversité en son sein. On a pu donner des interprétations spirituelles de certains versets très juridiques. Mais aujourd’hui, une approche plus littéraliste a le vent en poupe. Elle interprète les versets sans raisonnement, essentiellement à partir de la tradition prophétique. Pour aborder la question de la rationalité en islam, il faut néanmoins différencier l’approche occidentale – marquée par les Lumières et une affirmation rationaliste comme sortie possible de la religion – de la civilisation islamique où le rationalisme n’apparaît pas toujours comme la voie vers la tolérance. Ainsi, au IXe siècle, des mouvements rationalistes ont pu être violents. Le calife abbasside Al-Mamun a décidé de faire de la théologie mutazilite – une version rationnelle du credo musulman – la forme officielle de la religion. Malgré une tentative d’imposition par la force à l’aide de la Mihna, l’inquisition musulmane, il n’y est pas parvenu. Encore aujourd’hui, la raison est très souvent affirmée par certains fondamentalistes comme fondement de leurs certitudes.

Vous affirmez que, si le Coran est la théorie, la pratique de l’islam découle plutôt des hadiths, les propos du Prophète.

À côté du Coran, un vaste corpus de textes racontant les paroles et actes du Prophète a été rassemblé à partir d’une tradition orale, deux siècles après la mort de Mahomet. Objets de nombreuses discussions sur leur authenticité, ces hadiths ont une importance considérable. Il s’agit de chercher la source du droit concret. Si le Coran affirme qu’il faut prier, il ne dit pas comment. Ce sont les hadiths qui racontent comment le Prophète priait, et enjoignent les musulmans de l’imiter. La vie du Prophète sert ainsi d’interprétation du Coran.

En Occident, le terme de sharia fait peur et est souvent associé à un corpus juridique. Cette expression, qui désigne « la voie de Dieu », est-elle un véritable ensemble législatif ?

La sharia, c’est la voie que Dieu trace pour nous, ce qu’il nous demande. Difficile pour un musulman de se prononcer contre la sharia : cela signifierait qu’il est contre la volonté de Dieu. En général, ce terme est employé pour parler de l’Arabie Saoudite, sharia devenant synonyme d’arriération totale et de barbarie. En réalité, ce pays applique des règles traditionnelles de l’école hanbalite, particulièrement rigoriste. Mais cette application n’est qu’une manière d’envisager la sharia. D’autres écoles traditionnelles de droit proposent des règles différentes. Parfois, ces applications ne sont pas forcément juridiques : pour certains groupes soufis, la volonté de Dieu est d’abord du niveau de la spiritualité. Enfin, les juristes rédigeant aujourd’hui les codes civils dans les pays musulmans n’ont pas l’impression de s’éloigner de la volonté de Dieu.

Depuis sa création, l’islam est une religion politique. Faut-il en conclure que l’islam est incompatible avec la démocratie, comme l’affirment certains ?

En un sens, toute religion est politique parce qu’elle a à voir avec la vie humaine et sociale. L’islam naît dans un contexte politique, avec la création de la cité-État de Médine par le Prophète. Faut-il en conclure que l’islam doit toujours ressembler à ce moment originel ? Si certains musulmans le pensent, d’autres, comme le théologien égyptien Ali Abderraziq (1888-1966), cheikh de l’université d’Al-Azhar, affirment que l’époque du Prophète est liée à un contexte particulier, que personne ne peut refaire ce que Mahomet a réalisé. Une autonomie de la sphère politique peut donc être envisagée. La distinction entre politique et religion a quasiment toujours existé : le sultanat, forme habituelle de gouvernement dans l’histoire de l’islam, n’est qu’une fonction politique gouvernant à côté d’un corps religieux, celui des oulémas. En revanche, si le pouvoir politique peut être autonome, il ne peut pas changer la loi divine. L’enjeu n’est alors pas d’élire les représentants, mais que ces derniers puissent édicter des lois sans être contraints par la loi religieuse. Dans ce cadre, notre conception de la démocratie ne peut pas fonctionner. Mais l’expérience du monde musulman, au XXe siècle, démontre qu’il est possible d’avoir des parlements votant des lois autonomes fondées sur la souveraineté populaire.

Alors que sunnites et chiites ne sont plus aussi éloignés qu’aux premiers siècles de l’islam sur le plan théologique, comment expliquer l’explosion du conflit entre ces deux courants depuis la seconde moitié du XXe siècle ?

Cette division très ancienne a entraîné des oppositions théologiques et spirituelles très dures. Beaucoup de chiites considéraient que le Coran dans son état actuel n’était pas le vrai Coran. On n’en est plus là. Aujourd’hui, chiites et sunnites s’accordent sur de nombreux points. L’opposition n’est pas tant religieuse qu’identitaire et politique, exacerbée par la concurrence géopolitique entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Mais, si le monde chiite est relativement ordonné et régulé par le clergé iranien, le monde sunnite est pour sa part extrêmement divisé. Le monde des oulémas, autorités régulant traditionnellement le monde sunnite, est entré en crise. Ce clergé traditionnel est remis en question par des courants plus récents comme le salafisme, qui nient toute possibilité de régulation de la foi musulmane sunnite. Les deux camps luttent pour définir qui peut affirmer ce qu’est le véritable islam.

Alors que le salafisme se réclame de l’islam des ancêtres, vous affirmez qu’il est le contraire de la tradition.

Né à la fin du XIXe siècle, le salafisme est un mouvement moderne dans sa conception du monde. Il constitue une réaction devant les échecs des instances traditionnelles n’ayant pas su faire de l’islam une force capable de résister à la domination militaire, technique et intellectuelle de l’Occident. Aux yeux des salafistes, l’erreur a été d’abandonner l’islam des origines, capable selon eux de vaincre les plus grands empires. Ils ne veulent donc pas maintenir ce qui existe et a été reçu des parents et des grands-parents, mais faire un bond fantasmé de plusieurs siècles en arrière. Ce n’est pas un islam de tradition, mais un islam reconstruit. En général, les salafistes sont tout à fait pacifistes et ne remettent pas en cause l’ordre établi. Mais le fait est que tout le djihadisme contemporain est né sur ce terreau salafiste. D’autres mouvances d’islam politique, comme les Frères musulmans, ont pu mener des expériences discutables voire désastreuses, mais n’ont jamais entraîné des gens dans l’aventure djihadiste et la recherche de la destruction de l’Occident.

Le recours à la théologie est-il nécessaire dans le combat contre les idéologies religieuses destructrices ?

En France, on est particulièrement analphabètes en matière religieuse. Ces dernières années, on a timidement commencé à se dire qu’il fallait introduire le fait religieux à l’école. Dans la religion, il n’y a pas que le folklore et les fêtes. Il y a aussi une pensée religieuse, parfois intéressante, parfois inintéressante, parfois sérieuse, parfois inepte. Si on n’est pas formé à appréhender cette pensée-là, on peut être le jouet de n’importe quel charlatan. Être éduqué en matière religieuse est certainement le meilleur antidote que l’on puisse espérer contre les dérives religieuses.


« Le salafisme fantasme l’islam originel contre la tradition musulmane» (Le Figaro)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN : L’islamologue Adrien Candiard propose une analyse nuancée de la crise qui traverse le monde musulman. Selon lui, le monde sunnite est divisé entre une version à la fois moderne et intolérante de l’islam — le salafisme — à un islam traditionnel nettement plus à l’aise avec la diversité.

Adrien Candiard, frère dominicain et membre de l’Institut dominicain d’études orientales (Le Caire), est islamologue. Il est notamment l’auteur de En finir avec la tolérance? Différences religieuses et rêve andalou (Paris, PUF, 2014) et Comprendre l’islam. Ou plutôt: pourquoi on n’y comprend rien (Paris, Flammarion, 2016).»

FIGAROVOX: L’irréductible diversité de l’islam sert souvent d’argument pour mettre hors de cause le fait religieux. «Ce n’est pas l’islam» est un leitmotiv qu’on entend à chaque fois qu’une action déplaisante est commise au nom de l’islam. D’autre part, on assiste à une réduction qui consiste à considérer l’islam comme intrinsèquement violent. Comment échapper à ce double écueil?

ADRIEN CANDIARD: En période troublée, on cherche des réponses simples. Il faut pourtant admettre que l’islam — religion qui a quatorze siècles d’histoire, sur des territoires immenses, et qui compte aujourd’hui plus d’un milliard de fidèles dans des cultures très différentes — est une réalité complexe. Complexe ne veut pas dire incompréhensible, mais impossible à réduire à des formules paresseuses: «L’islam, c’est la paix», «l’islam, c’est la violence»… Des formules qui n’aident pas à comprendre, parce qu’elles réduisent l’islam à une de ses dimensions, un de ses courants, voire une de ses caricatures. L’islam n’a pas un «vrai» visage: il en a plusieurs, et nous n’avons pas à choisir celui qui nous convient. Ne pas reconnaître cette diversité et disserter sur la nature de l’islam en général, c’est en fait se contenter chercher la confirmation de ses propres aspirations, de ses arrière-pensées politiques ou de ses angoisses ; cela ne nous apprend rien sur l’islam.

Certains renvoient dos à dos la violence islamique et la violence d’autres religions. L’islam est-elle une religion spécifiquement violente? Cette violence est-elle à chercher dans le Coran, ou bien sa racine se trouve-t-elle ailleurs?

Chaque religion a ses propres défis par rapport à la violence. Dans le cas de l’islam, la difficulté tient d’abord à l’ambiguïté des sources à cet égard: on trouve, dans le Coran ou les hadiths, des appréciations très différentes de la violence — d’où d’ailleurs notre désarroi. Ces textes réclament donc une interprétation, et ils ont pu être, dans la tradition musulmane, interprétés de manières très différentes. De plus, l’imaginaire lié à l’islam primitif n’est pas un imaginaire non-violent. L’islam offre une disponibilité à un usage violent. Cela ne fait pas de l’islam une religion violente par nature, car avec ces données, de très nombreux courants, nullement marginaux, ont pu et peuvent encore vivre un islam pacifique. Tout texte appelle une interprétation, spécialement un texte religieux, et même ceux qui prétendent qu’il ne faut pas interpréter ne font en fait pas autre chose ; or l’interprétation est un acte éthique, qui engage la responsabilité de l’interprète. Le croyant n’est pas seulement le jouet d’un texte ou d’une tradition ; la violence peut être favorisée par un contexte, mais elle est d’abord un choix.

Vous écrivez que le schéma occidental hérité des Lumières, qui oppose la modernité rationnelle à l’obscurantisme de la Tradition est inopérant en ce qui concerne l’islam. Pourquoi?

La crise que traverse aujourd’hui l’islam, dont nous subissons les conséquences, ne nous est pas opaque seulement parce que nous connaissons mal cette religion ; c’est aussi que nous appliquons spontanément une fausse grille de lecture. On demande un islam moderne, donc forcément ouvert, contre la tradition nécessairement obscurantiste, alors que le conflit de légitimité très violent auquel on assiste oppose justement une version à la fois moderne et intolérante de l’islam — le salafisme — à un islam traditionnel nettement plus à l’aise avec la diversité. Tous les terroristes d’aujourd’hui sont issus de cette réforme moderne de l’islam qu’est le salafisme.

Le salafisme, loin d’être un mouvement conservateur, est un mouvement rejetant toute la tradition islamique?

Le salafisme naît du constat que l’islam sunnite traditionnel, celui des califes et des sultans, des juristes et des théologiens, des philosophes et des soufis, a échoué face à l’Occident. Si ce dernier a pu imposer sa supériorité dans tant de domaines, c’est nécessairement que les musulmans ont été infidèles à la vraie religion. Le salafisme est donc une tentative de retour, contre des siècles de tradition, à une origine fantasmée et reconstruite. C’est un refus de l’islam des parents et des grands-parents, un refus de l’islam classique et de ses formes populaires, au nom d’un très hypothétique islam des premiers ancêtres. Dire que le salafisme exprime la vraie nature de l’islam, c’est donc affirmer que les musulmans ne l’ont pas comprise pendant treize siècles! C’est aussi tomber dans le panneau du discours salafiste, croire qu’il exprime réellement l’islam originel.

On emploie souvent le terme «islamisme» pour qualifier toute forme d’islam fondamentaliste. Ce terme vous parait-il approprié? Quelle distinction apporteriez-vous?

On a forgé ce mot pour désigner des formes jugées extrémistes de l’islam, et la distinction entre islam et islamisme sert couramment — à juste titre — à éviter de faire porter le poids de la violence et du terrorisme à des millions de musulmans qui n’ont rien demandé. Toutefois, l’islamisme est un fantôme: personne ne s’en réclame. Ce qui existe, ce sont au moins deux types de mouvements très différents, que nous regroupons sous ce vocable alors qu’ils n’ont rien de commun. Il y a d’une part l’islam politique, représenté en particulier par les Frères musulmans, dont le but est de prendre le pouvoir pour appliquer dans un cadre politique moderne les normes d’une morale religieuse rigoureuse. D’autre part, le salafisme, qui n’est pas d’abord politique, entend créer une société différente, une contre-société dont le modèle est la communauté musulmane primitive de Médine. Ces mouvements n’ont ni les mêmes buts, ni les mêmes cadres de pensée, et ils ne touchent pas les mêmes personnes.

Une chose qui effraie dans l’islam est l’absence supposée de distinction entre religieux et politique. Est-ce une réalité dans l’islam historique? L’islam peut-il s’accommoder de cette distinction essentielle à la démocratie?

Cette impossibilité, en islam, de distinguer religion et politique est une aberration au regard de l’histoire, qui s’explique par l’adoption — parfois par des gens qui ne le soupçonnent pas — des thèses des salafistes, avec leur mépris souverain pour l’histoire. Les grands empires musulmans ont tous été traversés par cette distinction effective: le calife, figure censée incarner les deux dimensions, a été la plus grande partie du temps privé et du pouvoir politique, au profit de militaires (sultans, émirs…), et du pouvoir religieux, au profit du corps des ulémas. Avec la chute de l’Empire ottoman, après la Première Guerre mondiale, devant l’effondrement des cadres traditionnels, de nombreux musulmans entendent repenser le rapport du religieux et du politique. C’est le moment où se créent les Frères musulmans, en Égypte en 1928 ; c’est le moment où se structure la pensée salafiste ; c’est aussi le moment où un sheykh d’al-Azhar, Ali Abderraziq, qui n’a rien d’un admirateur de l’Occident, publie en 1925 un petit livre (L’islam et les fondements du pouvoir) où il exprime sa conviction, argumentée en théologie musulmane, que la révélation coranique ne dit strictement rien de l’organisation politique. Les débats du monde arabo-musulman sur la démocratie naissent dans cette période d’effervescence intellectuelle, où l’islam sert de référence à des positions bien différentes. Nous n’en sommes, à bien des égards, pas encore sortis. Pour comprendre les difficultés de la démocratie dans le monde arabe en particulier, il faut ajouter l’héritage complexe des colonisations, les illusions du nationalisme militaire et du socialisme tiers-mondiste, le retard de développement… La théologie n’est donc pas absente dans ces difficultés, mais en faire porter le poids à un islam intemporel, essentiel, c’est faire preuve à la fois d’amnésie historique et de naïveté.

Finalement, au-delà même de la violence religieuse, c’est la question des mœurs qui semble poser problème. La question de l’égalité hommes/femmes, à ce titre est cruciale. Y a-t’il une incompatibilité entre cette vision islamique du rapport homme/femme et la vision chrétienne, devenue occidentale?

Religion et culture s’influencent réciproquement, mais la culture n’est pas l’application d’une théologie. Identifier par exemple, sur l’égalité entre les hommes et les femmes, la vision chrétienne et la vision occidentale semble un peu rapide: qu’on trouve à l’extraordinaire bouleversement du statut de la femme en Occident depuis un siècle des racines théologiques chrétiennes est vraisemblable (l’égalité étant par exemple affirmée dès les lettres de Paul), mais de là à canoniser la libération sexuelle ou la contraception, qui font partie aujourd’hui du modèle occidental, il y a un grand pas! La théologie influence la société, mais elle s’adapte aussi à elle. Ainsi, quand on se demande par exemple si le voile islamique est vraiment une prescription du Coran, la réponse est non ; non parce que le Coran serait plus libéral, mais au contraire parce qu’apparemment, il vient d’un monde où les femmes ne doivent même pas sortir de chez elles. Le voile est donc une adaptation bien plus tardive, un moyen pour les femmes de sortir, de participer à la vie publique, tout en restant symboliquement à distance. On peut juger cette évolution insuffisante ou dérisoire, mais non pas la nier: l’islam ne présente pas un modèle éternel que l’histoire n’influencerait pas. Et surtout, ces questions demandent de faire la part des traditions culturelles, très diverses d’un pays musulman à un autre, de l’héritage familial, des pressions contradictoires, des hormones… La théologie n’est pas tout!

«L’urgence est à la théologie, une théologie capable de proposer un islam apaisé avec sa tradition comme avec les questions du temps présent ; un islam dont il n’est pas possible, à l’avance, de décrire les contours.», écrivez-vous pourtant. Pourquoi la théologie vous semble-t-elle importante dans le cadre d’une réforme de l’islam? Est-ce à dire que le clergé musulman a un rôle primordial dans l’apaisement de l’islam?

La théologie n’explique pas tout, mais nous avons tous — musulmans, chrétiens, agnostiques, athées — un besoin urgent de théologie. Pas de catéchisme, mais de théologie, cette appréhension rationnelle et académique des contenus de la foi, que la France a exclue de l’Université à la fin du XIXe siècle. Cette exception française explique en partie notre désarroi, croyants ou non croyants, devant les phénomènes religieux, que nous ne sommes pas armés pour comprendre ; plus dramatiquement, cela rend aussi les jeunes plus manipulables par des discours religieux aberrants. Une religion n’est pas seulement un folklore et des traditions. Si l’on s’en tient là, la religion n’est plus qu’une question d’identité, et toute discussion devient impossible: au mieux, on se tolère, et au pire on se combat. Une religion, ce sont aussi des convictions, des opinions, des idées. Il n’y a pas seulement un fait religieux, mais également une pensée religieuse, des pensées religieuses. Il y a urgence à replacer le débat à ce niveau: celui de la discussion rationnelle. On ne résoudra pas la crise que traverse l’islam sunnite à la place des musulmans, ni en leur dictant ce qu’ils doivent croire. Mais on peut les aider en plaçant le débat au bon niveau, plutôt que par des polémiques estivales dérisoires.


Frère Adrien Candiard : en quête du « vrai visage de l’islam » (Le Point)

Arabisant, dominicain, cet ex-normalien a publié un livre intitulé « Comprendre l’islam, ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien ». Il vaut vraiment le détour.

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Stimulant, érudit sans être abscons, salubre, voire salutaire, le livre du frère Adrien Candiard ouvre des espaces rarement explorés. Le titre déjà sonne comme un pied de nez aux petits précis et autre Islam pour les nuls qui pullulent en libraire. Car, comme il y avait des « Kremlinologues » qui tentaient de percer l’opacité soviétique, désormais beaucoup s’improvisent « islamologues », avec le même sens erratique du décryptage. Adrien Candiard n’a pas cette prétention. Seulement l’humilité de poser les bonnes questions.

Alors que la question de l’islam, et son pendant politique l’islamisme hantent et obsèdent l’Occident, ce livre, tiré d’une conférence donnée à la basilique Sainte-Clotilde, le 19 novembre 2015, soit quelques jours après les attentats de Paris, n’a pas la prétention d’y apporter une réponse totale et figée. Au contraire. Tout y est fluide et sans volonté d’enfermer dans des définitions rigides et réductrices. Les réponses esquissées soulèvent alors d’autres questions, dans une arborescence en déploiement constant.

Faut-il avoir peur de l’islam ?

Avec une ironie légère, Adrien Candiard s’amuse de la question gravement posée à longueur de colonnes ou de dîners en ville : faut-il avoir peur de l’islam? Les réponses doctes données alors, les versets qui prônent la tolérance tout autant que ceux qui incitent à la violence n’aidant pas à une meilleure compréhension de cette religion.

Adrien Candiard pointe un paradoxe : celui de « l’omniprésence de l’islam dans le débat public : plus on l’explique, moins on le comprend ».  Puis une erreur, ou une naïveté : croire que l’islam n’a rien à voir avec « nous ». Or, « cette fois, il s’agit de nous. Le nous d’une société dont l’islam est désormais la deuxième religion, mais qui ne sait pas encore si elle y est vraiment légitime ».

Demeure la question : « Pourquoi peut-on dire sur l’islam tant de choses contradictoires et apparemment infondées ? »

À la recherche de l’islam introuvable

Si Adrien Candiard appartient à l’ordre dominicain, cela n’empêche pas qu’il pose volontairement le problème d’une façon qui n’a rien à envier à la casuistique jésuitique : selon lui « deux erreurs courantes empêchent de comprendre quoi que ce soit à l’islam. La première, c’est de croire que l’islam existe, la seconde, de croire qu’il n’existe pas. »

Pas simple, d’emblée. Mais ce que veut dire par là l’auteur est qu’il ne faut pas croire que les musulmans ne sont que des musulmans et que seule leur identité religieuse prévaut en eux. Ce serait ignorer, comme chez tout être humain, les autres facteurs et déterminismes sociaux, psychologiques, de genre, culturels aussi.

Renoncer à croire que l’islam existe, pour l’auteur, c’est alors aborder « l’extrême diversité des manières de vivre » cette religion. Faire un choix dans ces manières de vivre reviendrait selon lui « à essentialiser l’islam », à le figer dans « une essence éternelle et stable ».

Islam et islams

Par exemple, en France, l’islam est souvent ramené aux seuls pays arabes et à ses soubresauts alors que le plus grand pays musulman est l’Indonésie, que le Sénégal est insensible aux sirènes de Daech et que l’Inde compte plus de musulmans que tout le Proche-Orient ne compte d’habitants. Des données objectives qui décentrent l’islam de la seule problématique de la géopolitique arabe.

Autre caractéristique de ces « islams », sa diversité théologique. Évidemment, on songe d’emblée à la grande division entre sunnites et chiites. Pourtant, beaucoup ignorent qu’une troisième branche, le kharidjisme, s’y ajoute. Et même ces blocs de foi ne sont en rien homogènes. Le chiisme offre ainsi les visages multiples des duodécimains iraniens, des ismaélites indiens, alaouites ou alevis.

Le sunnisme n’échappe pas à ce multiple dans l’un, même si le wahhabisme a tenté d’imposer sa seule doctrine. Car quoi de commun avec cette branche somme toute issue de la seule Arabie saoudite et les puissantes confréries soufies sénégalaises ?

Djihad et charia

Même le mot « djihad » suppose des acceptions différentes, même si désormais il renvoie à un imaginaire sanglant. Effectivement un salafiste de Daech y voit une injonction sanglante, mais un juriste classique énoncera qu’il s’agit là « d’une obligation collective » quand un soufi soufflera que le djihad est une ascèse personnelle, une lutte contre soi seulement.

Autre mot ambigu, la charia, qui ramène à un imaginaire horrifique de mains coupées et de femmes lapidées. Pourtant, en arabe, ce terme renvoie simplement à la volonté de Dieu, à ses commandements. Or, demander à un musulman s’il est pour ou contre l’application de la charia, c’est poser une question faussement simple : « C’est l’obliger à répondre par la positive, mais sur un malentendu : il est bien sûr, favorable à la volonté de Dieu. Faut-il en conclure qu’il souhaite couper la main des voleurs ? Rien n’est moins sûr », note l’auteur avec justesse.

Au final, ce qui unit les musulmans tient en un credo simple : l’unicité de Dieu, que Mohammed est son prophète. La chahada en somme, ou profession de foi.

Où l’on apprend que l’islam existe pourtant

Le raisonnement d’Adrien Candiard, simple et didactique, interroge ensuite l’hypothèse d’une existence effective de l’islam.

Il pose ainsi de façon faussement ingénue : « De quoi l’islam est-il le nom ? » Deux écueils sont alors à éviter : toutes les questions actuelles liées à l’islam ne se résument pas au seul effet « de la misère sociale, des politiques néo-impérialistes de l’Occident, du passé colonial, de tout ce qu’on voudra », sans que ce soit lié à l’islam. Éviter ainsi le matérialisme historique, comme si la religion ne constituait pas aussi « un moteur historique réel » au lieu d’être ramené à un simple symptôme social.

Mais cette position est tout aussi absurde que de vouloir tout expliquer par le seul islam et son pendant politique, l’islamisme. Ce dernier est d’ailleurs devenu un vaste fourre-tout médiatique où l’on range, selon l’auteur « tout ce qui nous paraît inacceptable dans l’islam », soulignant avec propos qu’on construit ainsi « un grand méchant loup islamiste, dont le seul défaut est de ne correspondre à rien de réel, sinon à nos propres refus et angoisses ».

Car en arabe, le concept d’islamisme ne renvoie à rien de plus précis qu’à l’islam lui-même, note-t-il. Et qu’il est l’un des visages que prend l’islam actuellement. Or de quel droit quelqu’un d’extérieur pourrait-il s’arroger le droit de fixer la frontière entre islam et islamisme ? Verbatim encore à Adrien Candiard qui pose avec force qu’ « il n’appartient pas à des observateurs étrangers de décider que ce visage [de l’islamisme], dans lequel se reconnaissent aussi des musulmans sincères, n’a rien à voir avec l’islam parce qu’il ne nous plaît pas ».

Lire le Coran, oui, mais comment ?

Pour « comprendre » les « islams », pourquoi ne pas revenir à sa source, le Coran, pour enfin saisir l’objectivité de cette religion insaisissable ? Pas si simple, répond Adrien Candiard. Car le Coran est un texte, selon lui, « à peu près incompréhensible ». Si certains passages sont clairs, d’autres le sont beaucoup moins en raison du sens même des mots arabes du texte dont le sens est « absolument conjecturel ». Mais attention, cela ne signifie pas qu’on puisse absolument tout faire dire à ce texte. Car il « ne parle pas seul » et appelle à une exégèse.

Or pour l’auteur, « ce qui fera l’unité de la lecture (…), c’est l’interprétation ». Et il constate que si l’islam a proposé dans l’histoire diverses interprétations, personne ne peut prétendre définir « la plus juste. Sauf à être musulman et à prendre parti. » Ce qu’Adrien Candiard se garde bien de faire précisément.

Plus encore, il appelle à comprendre la spécificité du Coran pour les musulmans. Pour eux, il n’est pas, comme la Bible, un texte révélé, porté par des auteurs dont la sensibilité transparaît à travers les écrits. Pour les chrétiens, le mot ne compte pas, seul son sens importe. Ce qui explique que les Évangiles aient été écrits en grec, qui n’est pas une langue sacrée, mais la langue de la communication à l’époque des Apôtres.

Le Coran est porteur d’une autre dimension symbolique. Comme le résume joliment Adrien Candiard, « les chrétiens lisent la Bible comme de la prose, les musulmans lisent le Coran comme de la poésie ». Il est la Parole même de Dieu, « sans auteur humain ». Dès lors « comment peut-on supporter que cette Parole soit ambiguë » ?

Une crise interne à l’islam

Alors à quelle conclusion arrive ce frère dominicain qui aura su nous mener jusqu’alors dans les méandres des débats théologiques, dans la jungle touffue des hadiths (ou propos rapportés de Mohamed) et des différentes écoles juridiques de l’islam ?

À cette simple et pourtant effective conclusion : d’abord que l’islam est une diversité qui aspire à l’unité. Ensuite que la crise de l’islam est d’abord une crise interne. «L’opposition entre chiites et sunnites chauffée à blanc ; et se fait jour, au sein même du sunnisme, une guerre très dure pour la définition de l’orthodoxie. » L’islam connaît donc une crise de modèle.

La première opposition se cristallise à travers la rivalité Iran-Arabie saoudite. Comme au temps de la guerre froide où les affrontements entre les deux empires se faisaient indirectement sur les sols d’autres pays, la rivalité arabo-perse se fait principalement à travers le Yémen et la Syrie, et relativement le Liban.

À y regarder de plus près, même la création puis l’expansion de Daech pourraient s’expliquer par ce prisme, le succès de cette organisation en Irak tenant au sentiment de marginalisation des sunnites du Nord face à un État contrôlé par les chiites.

Mais cette opposition ravive aussi, par contrecoup, un autre conflit, interne au monde sunnite, celui-là. Pour l’expliquer, Adrien Candiard met en garde : pour le comprendre, il nous faut abandonner un schéma explicatif hérité des Lumières qui pose, de façon irréfragable, que la tradition est forcément rétrograde et que la modernité est « ouverte et rationnelle ».

L’opposition de deux forces

Car deux forces aspirent, au sein de l’islam sunnite, à définir seules l’orthodoxie. La première est l’islam traditionnel sunnite ou islam impérial, c’est-à-dire élaboré au sein des empires arabe et ottoman. Cet islam avait fourni à ces empires tout à la fois de structure législative, religieuse et spirituelle.

La seconde est le salafisme, de l’arabe salaf, qui désigne les pieux anciens, les trois premières générations de musulmans « formés par l’exemple ou le souvenir encore frais » du prophète Mohamed.

Pourtant, selon Adrien Candiard, « le salafisme n’est pas un mouvement traditionnel. C’est même le contraire : il refuse l’islam traditionnel, il refuse la tradition (…) au nom d’un rapport direct à l’origine ».

En cela, il n’est pas forcément non plus un mouvement conservateur puisqu’il cherche précisément à dynamiter le passé. Or, comme le note avec ironie l’auteur, « l’avantage avec les arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents est qu’on ne les a pas connus ». Le passé est donc fantasmé, voire fantasmagorique. Le salafisme rêve de « musulmans chimiquement purs » sans le poids de l’histoire, de la culture, de l’environnement. Des musulmans hors-sol en somme.

Si le djihadisme contemporain vient en effet toujours du salafisme, cela ne signifie pas forcément que tous les salafistes sont terroristes. La majorité est pacifique, quiétiste. Mais pour Adrien Candiard, il n’en demeure pas moins que « guerrier ou non, le salafisme crée les conditions intellectuelles et spirituelles de la violence ». La matrice idéologique en somme.

L’imitation du passé n’est pas le passé

Mais ce salafisme n’est en rien l’islam des origines puisqu’il ne fait qu’imiter. Or « l’imitation du passé n’est pas le passé ». Est-il pour autant la vérité de l’islam ? « Certainement pas », répond avec force le frère dominicain qui souligne que ceux qui le pensent ne font au final que reprendre les thèses salafistes et leur donner ainsi du poids.

Et de conclure, dans un credo qui se déploie avec talent tout au long du livre :

« Notre devoir est de résister à ces thèses. Nous n’avons pas à choisir quel est le vrai visage de l’islam, mais continuer à tenir qu’il y en a plusieurs, pas parce que cela nous fait plaisir, mais parce que cela est vrai. »

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