Le postmoderne marque l’entrée des guillemets en philosophie : la réalité devient « réalité », la vérité « vérité », l’objectivité « objectivité », la justice « justice », le sexe « sexe », etc.
A la base de cette guillemetisation du monde, il y a la thèse selon laquelle les « grands récits » (rigoureusement entre guillemets) du moderne – les Lumières, l’Idéalisme, le Marxisme –, et plus encore l’objectivisme antique, seraient la cause du pire dogmatisme. Plutôt qu’être fanatiques, mieux vaut se transformer en « théoriciens ironiques », qui suspendent précisément le péremptoire de leurs affirmations avec un geste qui s’apparente à l’épochè de Husserl, à la suspension du jugement, à la mise entre parenthèse de l’existence des objets examinés pour les considérer mieux en tant que phénomènes.
Mais par rapport à la mise entre parenthèse, la mise entre guillemets est une stratégie très différente : c’est affirmer que quiconque tente d’enlever les guillemets exerce un acte d’une inacceptable violence. Cette thèse, qui transformait implicitement quiconque aurait été en possession d’une vérité – fût-elle toute légitime – en fanatique, a entravé le progrès en philosophie ; elle a transformé cette discipline en une doctrine programmatiquement parasitaire : elle a laissé à la science toute prétention à la vérité et à la réalité, en se limitant, justement, à mettre des guillemets.
Maurizio Ferraris – Politique et philosophie, du postmoderne au nouveau réalisme (via Academia)
