Hervé Juvin – La légende de l’unité planétaire

La légende de l’unité planétaire cache les coins d’ombre où gisent les cadavres et sèchent les flaques de sang. La légende de la société ouverte, apaisée et confiante continue d’occuper les colonnes et les écrans, de saturer les discours des bien-pensants. Les cris qui s’entendent aux portes gâchent la fête, et les convives n’ont plus le coeur à rire.

[…] Quand les parties se prennent pour le tout, ou quand un organe commence à envahir l’organisme, la mort est en chemin. […] Certes, la sortie de la pauvreté, le recul de la souffrance et de la faim, l’enrichissement de beaucoup … mais à quel prix ? Nos économistes et nos historiens s’emploient de leur mieux à rétablir notre tranquillité ; même ceux qui rappellent honnêtement les dégâts du progrès, même ceux qui manifestent une sympathie réelle pour les naufragés du développement nous apprennent à les considérer comme des dommages collatéraux du bien.

[…] La course à l’unité planétaire a cette fonction vitale : supprimer toute alternative, faire disparaître l’idée même que d’autres voies existent vers le bonheur, que d’autres systèmes sociaux, d’autres modèles de comportement humain, d’autres valeurs et d’autres attachement ont leur prix. […] Le développement a été naturalisé par une série d’affirmations péremptoires autant qu’infondées, que contredisent tous les enseignements de l’ethnographie ; toute société humaine aspirerait au développement et, seules, des erreurs malencontreuses, des injustices flagrantes expliqueraient que Calcutta ne soit pas – pas encore ! – Manhattan.

Hervé Juvin, La grande séparation

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