Christophe Guilluy – Fractures françaises

La disparition culturelle des couches populaires n’est pas sans rapport avec la relégation spatiale qu’elles subissent depuis vingt ans. De l’exode rural consécutif à la révolution industrielle à l’exode urbain d’aujourd’hui, le statut spatial des couches populaires apparaît comme une métaphore géographique de la place qu’elles occupent désormais dans l’espace politique et culturel. « Centrale » hier, celle-ci est désormais «périphérique ». Du cœur de la ville industrielle aux périphéries périurbaines et rurales des métropoles mondialisées, les couches populaires apparaissent comme les grandes perdantes de la lutte des places. La majorité des ouvriers, des employés ainsi que des ménages modestes vivent désormais sur des territoires périurbains, industriels et ruraux, à l’écart des lieux de pouvoirs économiques et culturels. C’est bien dans cette « France périphérique » qu’émerge la nouvelle sociologie de la France populaire, une sociologie qui se différencie de plus en plus de celle des grandes villes et qui trace de nouvelles lignes de fractures politiques.

La nouvelle géographie sociale permet de distinguer une « France métropolitaine », qui concentre près de 40 % de la population, et une « France périphérique » où se répartit près de 60 % de la population. Cette approche vise à s’affranchir des découpages territoriaux traditionnels, notamment entre les espaces urbains, périurbains et ruraux, qui ne disent rien des nouvelles fractures sociales et culturelles. La mise en lumière d’une « France périphérique », qui recouvre des territoires urbains, notamment de petites villes et de villes moyenne, périurbains les plus fragiles socialement, et ruraux, permet de souligner la place des nouvelles classes populaires à l’heure de la mondialisation. À l’écart de la France métropolitaine, des catégories hier opposées, ouvriers, employés, chômeurs, jeunes et retraités issus de ces catégories, petits paysans partagent désormais une perception commune des effets de l’intégration à l’économie-monde et de son corollaire – la métropolisation.

[…] L’enjeu des prochaines décennies sera de maintenir une cohésion nationale entre des territoires qui tendent à se différencier de plus en plus culturellement ainsi qu’à accompagner une forte instabilité sociale, démographique et culturelle. Loin des certitudes des classes dirigeantes, les couches populaires font pour l’instant face avec pragmatisme à cette instabilité. La question est désormais de savoir si ces évolutions font encore « société ».

La géographie sociale ne repose pas sur un paysage figé , elle se transforme au gré des mutations économiques et des évolutions sociodémographiques. […] La période des Trentes Glorieuses , celle de la « moyennisation » de la société française , voit émerger une nouvelle géographie sociale , celle de la France pavillonnaire liée à l’émergence d’une classe moyenne majoritaire.

La période contemporaine accouche d’une géographie sociale singulière, liée d’une part à l’adaptation de la société française à l’économie mondialisée mais aussi à l’émergence d’une nouvelle structuration sociale. Sur les ruines de la classe moyenne majoritaire, on assiste en effet à une recomposition des catégories populaires et à leur redéploiement sur le territoire

Cette recomposition sociale et économique est portée par la « métropolisation » , c’est à dire la concentration dans les grandes villes des activités qui portent désormais l’économie française ; un modèle de développement économique qui n’intègre pas les classes populaires. Pour la première fois dans l’histoire , les classes populaires ne sont plus au coeur de la production des richesses. […] Ouvriers , employés , petits paysans , petits indépendants , retraités et jeunes de ces catégories vivent désormais à l’écart des « territoires qui comptent ». C’est une première. […]

Cette géographie sociale permet de souligner la place exacte conférée aux couches populaires à l’heure de la mondialisation : celle de « la périphérie ». […] Les espaces situés à l’écart des métropoles rassemblent l’essentiel de ceux qui subissent le plus les effets de la mondialisation. Paradoxalement , cette nouvelle géographie sociale , qui s’impose dans l’ensemble des pays développés , reste pour partie invisible. Elle révèle pourtant les contours d’une nouvelle sociologie , où les catégories sociales se définissent tout autant par leur statut sociospatial que par leur degré d’intégration à l’économie-monde. Elle contribue à une recomposition du paysage politique entre ceux qui plébiscitent la mondialisation libérale et ceux qui la subissent.

Le modèle métropolitain est plébiscité par les élites et plus largement par les catégories qui bénéficient le plus de la mondialisation. Modèle économique , il dessine aussi les contours d’un nouveau modèle d’organisation sociale. Dans ce système , les inégalités sociales laissent la place aux inégalités ethnoculturelles au plus grand bénéfice des classes dominantes. Mieux encore , il apparaît que des populations a priori en conflits d’intérêts, couches supérieures et couches populaires immigrées , adhèrent dans une même euphorie au processus d’intégration à l’économie-monde et aux valeurs d’une société multiculturelle « déterritorialisée ». Comment expliquer ce paradoxe ?

[…] Les différences de classes entre couches populaires immigrées et catégories supérieures disparaissent , tandis que les différences culturelles sont valorisées. La diversité culturelle des grandes métropoles participe ainsi à un efficace brouillage de classe qui permet aux couches supérieures urbaines de maintenir leur domination.

La mobilité est l’une des caractéristiques des habitants des métropoles. […] La positivité des concepts de « villes en mouvement » , de « mondialisation des échanges » , de « mobilité » permet de légitimer la recomposition sociale , c’est à dire l’embourgeoisement des villes et la relégation des couches populaires. La « mobilité » et le « nomadisme » ne décrivent plus seulement des déplacements dans l’espace , mais représentent des valeurs positives indépassables. […] Dans ce contexte , l’immigration devient peu à peu la norme. Peu importe que le fait migratoire ne concerne en réalité qu’à peine 3% de la population mondiale , la mobilité des personnes apparaît désormais comme un horizon indépassable. L’immigration sera ainsi perçue comme un progrès , jamais comme un arrachement.

[…] Cette « déterritorialisation » , qui se confond parfois avec une « dénationalisation » , explique que les métropoles mondialisées soient les territoires qui plébiscitent le plus la gouvernance européenne en attendant la gouvernance mondiale 

Pour les élites , elle n’existe plus. Cette France populaire, industrielle et rurale a vécu ; au mieux, il s’agit d’une France minoritaire et vieillie, qui s’accroche encore mais qui est condamnée à disparaître. Le problème est que cette France en voie de disparition est majoritaire. Elle se caractérise par son dynamisme démographique et constitue désormais l’épicentre de la question sociale. C’est en effet sur ces territoires que se joue l’avenir des nouvelles classes populaires.

Si les métropoles contribuent aux deux tiers du PIB, elles ne concentrent qu’au maximum 40% de la population. La majorité de la population, et singulièrement l’immense majorité des classes populaires, vit à l’écart des territoires les plus dynamiques, dans une « France périphérique ». Des marges périurbaines les plus fragiles des grandes villes jusqu’aux espaces ruraux en passant par les petites villes et les villes moyennes, c’est 60% de la population qui vit à l’écart des métropoles mondialisées. Cette « France périphérique » représente désormais un continuum socioculturel où les nouvelles classes populaires sont surreprésentées.

 […] La très grande majorité des nouvelles classes populaires vit désormais sur ces territoires éloignés des zones d’emplois les plus actives. Ainsi, et pour la première fois dans l’histoire, les classes populaires ne résident plus « la où se crée la richesse » mais dans une « France périphérique », loin des territoires qui « comptent »

[…] Si les métropoles donnent l’illusion d’une mondialisation heureuse, la France périphérique révèle une face plus sombre du processus.

Christophe Guilluy, Fractures françaises (2010)

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