Trafic d’armes : marchés blancs, marchés noirs, marchés gris

Trafic d’armes, l’étude des filières est une démarche majeure dans la compréhension des crises géopolitiques

Par Jean-Charles ANTOINE, le 14 novembre 2015

Docteur en géopolitique de l’Institut Français de Géopolitique Paris 8. Il est spécialisé sur le thème du trafic mondial d’armes légères et de petit calibre. Ses recherches actuelles portent sur l’adaptation de la méthode géopolitique aux missions des forces armées et des forces de l’ordre, et plus particulièrement sur le thème de la sécurité publique.

Source : Diploweb

Rappelons que les filières du trafic d’armes – quels que soient leurs pays d’origine et mises à part quelques tentatives anecdotiques de fabrication artisanale d’armes comme l’a tenté l’ETA dans les années 1980 en désirant copier le pistolet mitrailleur Uzi – proviennent toutes sans exception des marchés légaux. Une arme à feu sort obligatoirement d’une usine de fabrication qui est elle-même le fruit d’une politique industrielle nationale ou privée légale à 99,99%. Il existe par conséquent une volonté réelle de faire « basculer » des armes des marchés légaux (dits « blancs ») vers les marchés illégaux (dits « noirs »), parfois en les faisant transiter par des marchés officieux voire clandestins mais encadrés par des Etats (dits « gris »).

Partant de ce constat, l’analyse des filières illégales, leur suivi, leur cartographie, bref l’étude complète du trafic d’armes à travers le monde, présente un intérêt tout particulier. Il laisse la possibilité de comprendre non seulement les mouvements officiels, officieux et clandestins d’armes et de munitions, mais également les différences entre les discours politiques et les actes sur le terrain par les Etats ou les groupes humains. Il permet de prendre en compte les filières illicites locales qui permettent aux populations de s’armer pour s’organiser en milices devenues des acteurs majeurs lors de tentatives de stabilisation post-conflits de régions entières. Mais plus généralement, comprendre le trafic d’armes oblige tout simplement à lancer les analyses dès la production légale, avec le suivi de ses évolutions techniques qui répondent à la fois aux besoins des combattants des armées et à ceux des Etats eux-mêmes dans leur recherche de puissance.

Les spécialistes actuels ont plutôt tendance à vouloir décrypter l’actualité par le prisme des discours et des actes. Et dans ce cadre, les transactions d’armes sont censées refléter les volontés des acteurs. Or, les situations sont de plus en plus brouillées depuis la fin du monde bipolaire, avec l’émergence d’un certain terrorisme de masse, depuis la création de l’Etat islamique présenté comme le califat sunnite qui renaît de ses cendres tel le Phénix sur fond de conflit israélo-palestinien sans fin prévisible. Les crises géopolitiques sont, nous le savons tous, un ensemble de paramètres évolutifs et complexes qu’il demeure difficile d’appréhender. Et à l’heure de la démultiplication du nombre d’acteurs dans les crises et à différentes échelles, lancer les analyses par le prisme des filières illégales d’armes permet de remonter jusqu’aux acteurs afin de mieux saisir tout l’enchevêtrement des facteurs de ces crises, et des groupes humains qui y interagissent, comme un jeu de piste pour lire le « dessous des cartes ».

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Armes des villes, armes des champs – Vers une nouvelle compréhension des filières illégales en France

Par Jean-Charles ANTOINE, le 18 octobre 2014

Les filières du trafic d’armes à feu en France, comme partout en Europe, ne sont pas figées et évoluent sans cesse. A la manière d’un arc électrique se déplaçant entre deux points, la zone de départ et la zone d’arrivée sont fixes mais l’arc en lui-même varie sans cesse comme montré sur la photographie illustrative ci-dessous :

Alors que la zone d’émission de l’arc électrique rejoint invariablement la zone de réception, les filaments de lumière circulent de manière oscillatoire non régulière. Cette image illustre parfaitement la mise en place et la structuration des filières illégales d’approvisionnement en armes à feu. Seuls les axes empruntés changent mais aboutissent à des zones régulières. Ainsi fonctionnent les « routes » qui permettent d’acheminer puis de faire circuler en grande partie les armes entre les vendeurs, les passeurs et les acquéreurs.

Geographie_trafic_armes_France_C-_Bezamat-Mantes

Deux types de zones semblent se dessiner en France comme les résultats de ces différentes opérations judiciaires complémentaires semblent le démontrer. Dans les grandes agglomérations d’une part, où les milieux du grand banditisme sévissent et où le trafic de drogues a atteint un niveau sans précédent, les caches servent à dissimuler de petites quantités d’armes et de munitions, rarement plus d’une dizaine. En revanche, d’un autre côté, dans les petites agglomérations et dans les campagnes, les stocks illégaux peuvent largement dépasser la centaine d’unités sans pour autant être utilisées sur place à des fins criminelles. Cette forme de répartition des tâches ne doit pas être vue comme un réseau organisé ayant pour but de brouiller les pistes. Elle serait plutôt un état de fait dû à la nature des trafiquants et utilisateurs illégaux, lié à leur adaptation pour contourner la législation et la répression.

Les stocks importants d’armes à feu, dénommés dans cet article « armes des champs » en référence à la célèbre fable, semblent constituer désormais des zones d’amoncellement (ZA). Elles sont complétées dans les grandes agglomérations et métropoles par des zones de concentration et d’utilisation (ZCU) où l’on retrouve les « armes des villes ».

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À écouter : « Entendez-vous l’éco : Les cache-cache de la kalach » (France Culture)

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